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Les escaliers latéraux, que j'appelle quelquefois aussi escaliers secondaires , conduisent à toutes les places de l'Opéra. Ils sont larges, commodes, à rampes nombreuses, à emmarchements réguliers ; ils ont enfin toutes les qualités utilitaires que l’on recherche chez les amis dévoués, et il semblerait qu’on dût les priser assez fort. Mais, hélas ! ils ont à lutter contre le conquérant qui s’est imposé avec la désinvolture d’un matamore : le grand escalier, et les pas qui le foulent à l’occasion sont des pas pressés, dédaigneux ou insouciants, qui se dirigent machinalément vers l'escalier d'honneur.
Pauvres petites rampes délaissées et incomprises, discrètes et résignées! j'ai grande envie de venir à vous et de protester contre l’oubli qu’on fait de vos mérites. À quoi sert dans le monde d’être réservé? à quoi sert dans la vie d’être honnêtement utile ? Barnum l’emporte sur le modeste travailleur! la grosse caisse l’emporte sur la frêle musette! Et pourtant, douce musette, musette ca-ressante, musette du printemps, de l’amour et des fraiches idylles, que de charme en tes murmures! que de grâces en ta simplicité! Eh bien! toi, escalier latéral, eh bien!
vous, escaliers latéraux, ainsi que le susurrement du pipeau champêtre, tu émeus, vous émouvez doucement et gentiment qui ne vous dédaigne, et lharmonie qui se dégage de vos paliers en mosaiques et de vos colonnes de marbre est suave, tranquille et pénétrante! c’est le jour pur et calme sous le soleil de l'automne ; et non le jour éclatant et brutal sous les rayons d'été, qui semble scintiller et s'épanouir parmi les girandoles du grand escalier de l'Opéra!
O modestie ! ô timidité! ô pudeur juvénile! combien votre force ignorée et méconnue est grande! combien les amoureux, les artistes et les rêveurs la préfèrent souvent aux splendeurs exubérantes et aux tumultueux jaillissements de l'imagination !!!
Vous savez, si je continue ainsi sur ce mode Jyrique; il est bien évident que je vais trouver tout à l'heure que le grand escalier est une monstruosité, que son architecture est celle d’un parvenu, et que sa vaniteuse outrecuidance artistique le fait seul préférer à ses timides voisins! Mais je ne continuerai pas; car si j'aime les mélodies discrètement charmeresses, je ne déteste pas non plus les symphonies un peu bruyantes et largement rhythmées ; si donc je viens à vous, aimables escaliers de côté, si donc je viens rêver doucement sur vos blancs degrés, ne me forcez pas à décrier et.à renier le vaisseau briffant de la rampe d'honneur lorsque, de vos emmarchements, je l’aperçois à travers les arcades, faisant miroiter ses marbres et étinceler ses lumières. Tout homme est un composé de sentiments contraires ; il est à l’occasion timide ou brave, amoureux ou sceptique, nigaud ou spirituel, modeste ou vaniteux ; il n’y a que les momies qui
ne changent pas d'impression. Je puis donc vous aimer fort, chers escaliers latéraux ; mais n’exigez pas pour cela que je dédaigne le grand vaisseau central de l'Opéra! D'ailleurs, si votre discrète apparence sert à faire paraître plus somptueux votre chef de file, la somptuosité de celui-ci sert à faire mieux comprendre votre discrétion ; au lieu de vous nuire mutuellement, vous vous portez secours, et devez faire aussi bon ménage que la marche de la Juive et le solfége de Panseron!
C’est convenu; eh bien, je puis maintenant dire que si, dans ces escaliers latéraux, le détail est pour quelque chose dans l'effet, le parti de composition y est pour presque tout, et que ce parti-là est venu à mon esprit, comme tout ce qui vient à la pensée, un peu accidentellement. Dans le premier projet, le projet de concours, j'avais mis en cet endroit des escaliers de forme circulaire ; sans grand raisonnement, 1l est vrai; mais à peu près parce que ça faisait bien en plan. Il ne faut pas trop se moquer de cette façon de composer; car il arrive souvent que ça fait bien en plan parce que la disposition est bonne, et que l’image n’est agréable que parce qu’elle est raisonnable; mais il y a des exceptions, et les escaliers circulaires en faisaient partie. Ils auraient pu être à leur place dans un monument ayant de grandes hauteurs d’étage, parce que le développement des rampes eüt pu se concilier avec les hauteurs de montée ; mais dans un théâtre, où les planchers des loges sont inévitablement assez voisins les uns des autres, un escalier établi sur un plan circulaire assez développé dépassait le but en ce que, contrairement à ce qui arrive souvent dans un avantprojet, on montail trop; puis on arrivait du côté opposé
aux couloirs, puis il fallait un grand palier inutile; puis les escaliers ronds ont des marches désagréables du côté du collet; puis enfin, cette grande niche, qui était bonne à voir en plan, aurait fait bien mauvais effet en élévation. Tout cela me tracassait un peu et je cherchais à trouver autre chose, tournant malgré moi autour de la pensée première et arrivant plutôt à modifier un peu la donnée primitive qu’à faire quelque chose de neuf; quand un dimanche matin, l’idée de faire des rampes droites, revenant à mi-chemin sur elles-mêmes, me jaillit au cerveau, sans que rien m'y eüt préparé. Ce fut un éclair que cette idée-là! Je courus tout de suite à l'Opéra, où mes inspecteurs devaient venir comme ils en avaient l’habitude, et je fis part de mon invention à Louvet, à Jourdain, à Le De:schault et à ceux qui se trouvaient là et qui furent immédiatement saisis de l'excellence de ma trouvaille. Vous voyez que je ne farde pas mes paroles et que je ne cherche pas à diminuer limportance de ma découverte! C’est qu’en eflet si elle est vraiment bonne, logique, si elle donne un motif heureux, bien pondéré, bien harmonieux, elle est venue d’elle-mème, sans que je puisse m'attribuer d'autre mérite que celui d’avoir reçu inconsciemment de la capricieuse déesse Imagination un de ces petits chocs étranges qui amènent les idées à la cervelle. Quand on étudie avec soin quelques parties de son art, avec du travail, de la patience et de la volonté, on arrive toujours à un résultat assez satisfaisant, et l’on peut, sans trop s’en faire accroire, prétendre au titre d'artiste consciencieux; mais quand un parti quelconque, une composition heureuse vient se présenter à votre esprit, il ne faut se considérer que comme un intermédiaire entre l’instigateur in-
connu de l’idée émise etl’expression pratique de cette idée. On dit bien, il est vrai, que les bonnes pensées ne germent que dans les bons terrains ; c’est possible; mais le terrain füt-1l encore meilleur, il serait toujours infertile si la semence n’y était pas jetée. Pour la satisfaction de mon amour-propre, Je veux bien admettre que ma cervelle n'était pas tout à fait improductive; mais pour rendre hommage à la vérité, il faut bien que je constate que la graine est venue sans que j y pense, occupé que j'étais à fouiller dans des sacs remplis d’ivraie, et loin de me douter du bon épi de froment qui venait me germer au front, au milieu de mes glanes de mauvaise qualité.
Comme tout cela en somme vous réduit à peu de chose ! comme on se sent petit près de ces éclairs de pensées qui ne viennent pas de vous et comme on voit que pour vous faire oublier un peu tout cela les hommes ont eu bien raison d’inventer ce que l’on appelle le mérite, le talent, la supériorité et voire mème le génie! Chacun prend une petite part dans cette distribution-là et finit pars’imaginer qu’il a inventé de lui-même ce que Dieu avait mis dans les phosphates et les albumines qui composent son corps! Ne pensons pas à cela; on deviendrait non pas seulement modeste et timide, mais même découragé et insouciant. Ayons encore un peu de foi en nous si nous n'avons plus guère foi dans les autres; disons-nous qu'après tout la supériorité entre les hommes n’est qu’affaire de pure comparaison et qu’il n’est pas défendu d’être roi dans le royaume des aveugles !...
Admettons donc, si vous voulez, que j'ai mon petit banc à la cour, pardon, à la présidence de la république des arts, et que les escaliers latéraux m'ont aidé à monter
jusque-là. Eh bien, je m’y installe commodément sur ce petit banc; j’en fais comme un piédestal de rencontre, et de là je vais défendre ma position en disant à qui veut l'entendre que, si les escaliers latéraux n’occupent que la seconde place dans la Rome de l'Opéra, ils pourraient bien occuper la première dans le Landerneau des autres théâtres.
Tenez! ne trouvez-vous pas un grand charme à regarder les rampes légères qui se jouent parmi les colonnades ? Ces gentilles petites gaines qui portent des lampes ne vous semblent-elles pas toutes gracieuses et toutes aimables? Cette délicate ferronnerie qui s’appuie sur les degrés ne vous parait-elle pas bien arrangée et d’un bon dessin? Et ces chapiteaux de métal, qui surmontent les fûts de granit ou de jaspe, n’ont-ils pas bonne apparence? Si vous êtes justes et sincères, vous serezgde mon avis, et ne chercherez pas à renverser mon petit banc; et puis remarquez combien est logique cette dégradation de force et de couleur qui se voit dans les colonnes de support. En bas le granit, puis le jaspe, puis le marbre, puis la pierre d'Échaillon rose, puis jaune, puis blanche; le robüste en bas/#lellégeren hautitletfoncé au départ le clair au sommet ! Vraiment, tout cela est combiné à merveille et ça serait un de mes confrères qui aurait inventé tout cela que je dirais : « Ah'!sapristi! comme il a du talent! » Il est bien entendu que ce talent-là est toujours celui dont je parlais plus haut, et qui n’est qu’une convention faite entre les hommes, pour avoir le plaisir de dauber sur ceux qui ne font pas partie de la confrérie.
Vous voyez bien que je ne cherche pas à lutter avec Artaban, et que c’est par simple courtoisie envers moi-
même que je fais des courbettes aux escaliers latéraux ; mais je ne voudrais pas non plus lutter avec la violette, et ce n’est pas non plus sans quelque plaisir que je soulève le voile qui cache tous mes mérites. Ainsi je ne suis pas fàché de dire que la construction des rampes ellesmêmes est ingénieuse et nouvelle, que les chapiteaux de fonte polie sont une heureuse idée et que les petits bancs qui accompagnent les gaînes font bon effet à la vue. Il est vrai que la fonte polie s’oxyde facilement et qu’après avoir lutté deux ans pour vaincre la rouille, j'ai été forcé de peindre les chapiteaux en ton de fer, sauf ceux du grand étage, et que si les bancs de pierre sont agréables à la vue, ils sont un peu froids pour ce qui s’assied dessus. Ah! dame, l’utile duler est chose difhcile à mettre toujours en pratique, et il faut s’estimer heureux quand l’utile se trouve d’un côté et quand de l’autre se trouve le dulci ! C’est dans le chapitre spécial aux marbres que je donnerai des détails techniques et pratiques sur les colonnes des escaliers latéraux; car, comme ces détails excluent un peu la fantaisie, ils feraient peut-être étrange figure dans ces articles où l’art, le sentimentet le laisseraller se montrent tant bien que mal; il vaut donc mieux ajourner ces choses sérieuses, ayant un certain intérêt général, et me laisser simplement finir ce que je disais des escaliers secondaires, en me laissant croire que si
jen pense du bien on ne pensera pas du mal de moi. Ainsi soit-il !
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