‹ Le nouvel Opéra de ParisChapitre 35 sur 145 · RER · texte numérisé non relu

RER

Lorsque la façade principale de l’Opéra fut découverte, tous ceux à qui elle déplaisait, et ils n’étaient pas absolumentrares, et avec qui j'avais occasion de parler,me disaient : «Ah!ce sont vos façades latérales qui sontbelles! c’est simple, c’est grand, et ça vous fait honneur. » C’est ainsi que l’on dit à la maman d’une petite fille laide ou bossue : Comme cette fillette a de beaux yeux ou a de jolies oreilles! Ça signifie clairement : elle ne louche pas, elle n’a pas les oreilles de Midas; mais, mon Dieu, quelle vilaine petite guenon vous avez là!

Vous comprenez donc bien que je ne me laissais pas tout à fait prendre aux compliments, et que je trouvais fort impertinents ces éloges qui ne cachaient qu’un blâme. J’ai gardé de cette impression une certaine rancune aux façades latérales, et je leur en veux encore un peu du rôle de dérivatif qu’elles ont joué. Pourtant, je ne voudrais pas les bouder toujours, et aujourd’hui que j’ai à parler d'elles, je sens que le sentiment de la justice est bien capable de l'emporter sur ma mauvaise humeur. D'ailleurs les temps sont changés : la façade principale a moins de détracteurs que jadis, et l’occasion se perd de me jeter au nez les autres façades en guise de consolation.

Parlons donc avec équité de ces façades’, et puisque, paraït-il, elles sont recommandables, ne montrons pas un trop mauvais caractère en n'étant pas de l’avis des autres. Vous voyez que je fais là un sacrifice d’amour-propre, et j'espère que vous me saurez gré sije trouve maintenant que les anciens admirateurs des façades latérales et des pavillons avaient raison lorsqu'ils m'en disaient les louanges. |

J’ai cependant un peu oublié les points principaux qui les avaient touchés. Étaient-ce les fenêtres du premier étage? cela se peut, car elles sont bien étudiées. Étaient-ce les arcades du rez-de-chaussée ? c’est possible, car elles sont de bonnes proportions. Était-ce l’ensemble du second étage, avec ses occulus et ses bustes? Je ne dirai pas non; car cela se tient bien et fait un bon couronnement, quoique les pilastres-consoles soient quelque peu vulgaires d’étude. Était-ce enfin l’ensemble général de la construction, avec ses bons rapports de pleins et de vides? Ma foi, cela peut bien être; car les oppositions des baies et des trumeaux sont fort réussies. Mais tout cela ne forme qu'un doute et je suis vraiment embarrassé pour dire au juste ce qui plaisait à tout ce monde! Moi qui voudrais tant être du même avis qu'eux, j'ai peur de marcher à côté et de louer ce à quoi on ne pensait pas! J’ai grande envie de trouver tout bon! de cette façon, les intéressés pourront choisir à leur gré, et je ne blesserai personne. Et dites maintenant que je ne suis pas sage et modeste et que je ne sais pas écouter la vox populi ?

Et pour les pavillons que faut-il faire? m’engager dans là corporation des claqueurs bénévoles qui les ont vivement applaudis? Le fait est, entre nous, qu'ils ne sont

pas mal du tout, ces deux pavillons-là. Mais, entre nous aussi, 1l faut dire que ce n’est pas trop difficile à faire et qu'il faudrait être bien maladroit pour ne pas réussir des motifs qui peuvent avoir toutes les proportions imaginables. C’est là une particularité des formes circulaires, qu'étant moins rigides que les formes rectangulaires, elles laissent au sentiment plus de liberté et à la critique moins de prise. Oui, j'entends bien, vous me parlez des colonnes, qui sont, elles aussi, de forme circulaire! ça dérange un peu ma théorie; mais ce qui est écrit est écrit, et sophisme pour sophisme, j'aime autant celui-ci qu'un autre, et je pourrais citer à l'appui les proportions diverses et toutes harmonieuses de la Halle au blé, du Tombeau de Cecilia Metella, du Pavillon de Hanovre et de toutes les tourelles trapues ou élancées de l’époque du moyen âge ; oui, décidément, mon sophisme est un axiome, et si les pavillons de l'Opéra sont d’une bonne apparence, c'est qu'ils ne pouvaient en avoir une mauvaise |...

Mais ce qui pouvait être mauvais et qui ne s’en est pas fait faute , c’est l’arrangement du derrière des frontons de ces pavillons! Par suite de divers aménagements d'écoulement d’eaux; par suite de la difficulté qu'il y avait en exécution de donner à ces frontons une épaisseur égale à celle du contre-fort à pilastre qui les soutient sur leurs profils, je me suis arrêté à couvrir en plomb les dessus de ces frontons et à leur donner une épaisseur insufhisante. Cela nese voit pas de face ; ça se voit assez peu de profil; mais ça se voit forthien, trop bien, de trois quarts et àaune certaine distance. Alors le toit parait dégingandé, le fronton à la fois maigre et lourd, et l’arrangement de tout cet ensemble est assez mal combiné. J’ai bien vu

cela dès que la chose a été découverte; mais c'était construit et fini, et ma foi, lassitude d’un côté, indécision de l’autre, j'ai laissé tels quels ces malheureux frontons qui me désespèrent chaque jour, lorsque je passe dans leur voisinage, C’est vraiment une punition assez forte pour ina faute, et comme elle se renouvelle à tout instant, je crois bien que j'aurai mérité amplemement l’absolution. On n’a imposé souvent qu’un Pater et qu’un Ave pour pénitence de fautes plus grosses que la mienne, et cela fait, ces fautes pardonnées ne sautent plus à l'esprit avec la persistance de celle dont je m’accuse en ce moment.

Je vous dirai aussi que bien que les lucarnes du couronnement soient d’une bonne silhouette et d’une assez ferme composition, elles sont un peu lourdes et pataudes, et que la forme de l’œil-de-bœuf qui fait le jour de ces lucarnes est molle et assez peu distinguée. Les grifons pourtant ont un assez bon caractère; mais ça ne sufhit pas à donner plus de délicatesse au motif de couronnement des pavillons.

Quant aux proues sculptées au-dessus des arcades d'entrée et de sortie de la descente à couvert, elles sont d’une apparence bien pesante et d’une exécution bien imparfaite. Je pourrais bien, si je voulais, en rejeter la faute sur le sculpteur ornemaniste qui a modelé et exécuté ce motif, mais je m’en garderai bien. Comme je me plais à me considérer comme entièrement responsable des ornements composés et sculptés à l'Opéra et que je les trouve presque partout de bonne allure et de bonne qualité, je n’ai pas envie, pour me désintéresser de deux ou trois motifs un peu médiocres, de délaisser la paternité de toutes les compositions ornementales de l'Opéra. Ce

serait métier de dupe et comme si je refusais de payer 10 centimes pour ne pas recevoir une centaine de louis. Je ne renie donc pas ma dette au sujet des deux proues formant clef d'arcade; mais je conserve ma créance sur tous les ornements disséminés dans tout l’édifice.

Il est évident que ma prétention ne s’étend pas jusqu'aux statues de toutes sortes qui entrent dans la décoration du monument et que je laisse aux sculpteurs la responsabilité qui leur appartient. C’est donc aux statuaires qui ont sculpté les frontons et les cariatides des façades latérales et des pavillons que revient tout l’honneur de leur travail, et l’on peut féliciter directement Elias-Robert, Pollet, Travaux, Cabet, Mathurin Moreau, Maniglier, Sobre, Truphème et Girard de leur composition et de leur exécution.

Hélas! en écrivant ces noms au courant de la plume, je m'aperçois que les quatre premiers n’ont plus de félicitations à recevoir! ainsi que Carpeaux, que Gumery, que Perraud, ils sont morts dans la force de l’âge et du talent, et c’est presque un article nécrologique que j'écris en écrivant aujourd’hui ces fascicules ! Et cela va continuer ainsi; car il est assez probable que les autres sculpteurs, que les peintres et que même l'architecte finiront un jour ou l’autre par disparaitre de notre monde, de sorte que de tous ces vaillants artistes (pardonnez-moi si je me mets dans la catégorie) il ne restera peut-être plus que leurs œuvres! Avouez que vraiment cette perspective est un peu dure, et qu'ilfaut avoir une conscience bien forte pour travailler pour des héritiers qui seront toujours ingrats ! J’ai bien cherché s'il y avait des moyens de s’opposer à ces catastrophes finales; mais je n’ai pas

encore trouvé, et le mieux est toujours de croire à l’âme immortelle !Si cela se passe ainsi, ce qu’il faut bien espérer, je me promets un jour, en compagnie de mes collaborateurs de l'Opéra, de mettre l’oreille aux écoutes afin de savoir si dans quelques milliers d'années les ruines de notre théâtre, illustrées par un Guide-Joanne de l'avenir, auront le privilége que l’on accorde aux ruines, celui de les préférer à toute édification nouvelle!

En attendant les paroles qui se prononceront dans ce temps-là, 1l faut bien faire attention à celles qui se prononcent de nos jours; c’est pour cela que j’ai commencé ce chapitre en me préoccupant des mots qui m’avaient été dits à propos des façades latérales de l'Opéra, et que je le finis en me préoccupant de ceux qui pourront se dire encore sur un brave monument qui fera, j'espère, son chemin sous la protection de la patine que le temps y dépose chaque jour!

Puisque j'ai parlé des pavillons, quelques mots sur la descente à couvert; cela est plus que suffisant pour une partie du monument qui ne comporte pas un chapitre spécial, du moins dans cet ouvrage, car le chapitre a été déjà fait autre part et a compris une grosse question qui n’a pas encore été résolue, celle de l'emplacement logique et pratique de ces descentes à couvert. Je ne peux pas toujours en écrivant par ici renvoyer à ce que J'ai écrit par là; ces fascicules n’ont pas été faits pour servir de réclame à mon livre sur le Théâtre, et si je le cite encore aujourd’hui, c’est par pure paresse et pour ne pas recommencer dans ces pages une discussion certainement utile, mais qui a été assez développée.

D'ailleurs, ceux qui me lisent en ce moment montrent

une certaine confiance en moi puisqu'ils veulent bien s'intéresser à mon style irrégulier et à mes idées un peu prime-sautières ; eh bien, pourquoi deviendraient-ils méfiants si je leur recommande une lecture qui fait le complément de celle qu’ils entreprennent? Je le relis bien quelquefois moi-même, ce livre du théâtre, et si je le trouvais ennuyeux, soyez bien certain que je le laisserais bien vite de côté! Mais, loin de là! quand l’occasion se présente pour moi de parcourir quelques-unes de ces pages sincères, je me vois là-dedans rempli de jugement et de raison!

Vous dire que je n’en suis pas étonné, je ne le ferai pas; car à force d’entendre dire que les artistes ont plus de sentiment que de bon sens, j’en viens à croire aussi que jai moins de logique que d'imagination, et c’est surprise agréable, je vous l’avoue, de constater que si je fais assez . bon ménage avec la folle du logis, je ne divorce pas non plus avec la judicieuse Minerve. Telle est, du moins, ma façon dé penser, et comme elle me fait plaisir, laissez-moi donc cette illusion.

Or donc, quand vous aurez lu la discussion sur les descentes à couvert en général, je n’aurai plus rien à vous dire en particulier sur celle de l'Opéra, qui est établie d’après les principes que j’ai développés, sauf peut-être de vous prier de regarder la voûte et les candélabres qui en sont les seuls points à signaler. L’indication est faite

maintenant, je puis clore ce chapitre.

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Si je consacre un chapitre ou plutôt un titre à l’œuvre de Chabaud, ce n’est pas pour revenir sur ses mérites et faire à nouveau la nomenclature des nombreux travaux qu’il a exécutés à l'Opéra. Je laisse de côté la question de qualité et de quantité, en me bornant seulement à dire que le talent et le nombre vont de compagnie dans les productions de mon ami Chabaud.

Ce qui fait que je détache un peu ce statuaire des autres, c’est que sa collaboration m'a apporté tant de facilités dans l’exécution , que je voudrais insister sur ce point que, dans la construction des grands édifices, il y aurait toujours avantage à diminuer le nombre des collaborateurs et à placer sous une même direction des œuvres d'art le plus souvent disséminées en plusieurs mains.

C’est là une question qui offre sans nul doute des difficultés dans la pratique et qui ne pourra, je crois, être maintenant résolue dans le sens qui me semble le plus convenable ; mais le principe de la concentration limitée n’en est pas moins excellent, et sans le pousser à outrance, il faudrait au moins s’en servir le plus possible. Il est évident qu’au point de vue de l’harmonie seulement, les édifices gagneraient si les décorations picturales ou

sculpturales d’un ensemble étaient de la même pensée et de la même main, et personne ne mettra en doute que si les peintures qui s’exécutent actuellement au Panthéon étaient toutes du même artiste, elles ne présenteraient pas les dissonances de tonalités qui vont avoir lieu quand, à côté de Puvis de Chavanes, vont se trouver placés des Bonnat ou des Laurens. Remarquez bien que je ne parle pas du talent des artistes: je les suppose tous hors ligne; je parle seulement de leurs tempéraments divers, qui les empêcheront de produire une œuvre collective ayant la tenue et la coloration égale dérivant d’un seul sentiment.

En mettant de côté les difficultés inhérentes à ce genre de production unique, on doit convenir, je le suppose, que le principe de l’unité est certes plus sauvegardé dans un cas que dans un autre, et comme dans un monument la question d’unité a souvent une extrême importance pour l'aspect général, il est positif qu’on doit rechercher, autant que faire se peut, l'application de ce principe d’unité.

Mais ce n’est pas tout encore, et indépendamment de cette harmonie générale désirée et désirable, il est encore un autre point qui n’est pas à dédaigner pour l’architecte: celui du grand secours effectif que lui procure l’association continue d’un artiste qui s’incorpore plus intimement avec votre pensée. Sans vouloir faire de comparaison blessante, on pourrait dire que l'artiste qui ne fait qu’un tableau ou qu’une statue pour un monument, est comme une femme de ménage qui balaye la chambre, fait le lit et S'en va à d’autres affaires ; tandis que l'artiste qui tient à l'édifice par des attaches plus nombreuses , est comme la bonne à tout faire, qui ne quitte pas la maison et s’in-

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téresse à elle. La femme de ménage dit, en parlant de ses travaux : Je cire les bottes de Monsieur, ou je brosse les jupons de Madame; mais la domestique attitrée et attachée dit en parlant de sa besogne : Nous avons fait ceci et nous ferons cela! Dans le premier cas, occupation accidentelle ne formant pas de liens bien serrés ; dans le second, occupation continue, amenant souvent à l’intétérêt de la chose commune.

Si les artistes me pardonnent cette comparaison un peu triviale, et qu’ils veuillent bien pour un instant ne pas s’en formaliser, ils reconnaitront certainement que, pour celui qui fait une seule statue, le monument où elle doit être placée ne le préoccupe guère, tandis que s’il devait décorer toute une salle, il ferait de son mieux pour s'entendre avec l'architecte qui lui fournit un grand cadre, qu'il doit grandement remplir.

Donc vous avez, je suppose, sous la main, et vivant de la même pensée que vous, un peintre ou un statuaire qui considère l’édifice comme étant sa propre maison. Eh bien, chemin faisant, lorsque mille petits détails de forme ou de coloris viennent à se présenter devant vous lors de l'exécution, vous trouverez dans cet artiste un collaborateur assidu et dévoué et suivant bien votre voie. Tous deux alors, vous arrivez, en mettant chacun de votre: art, à triompher des difficultés renaissantes et à produire ces multiples détails qui tiennent entièrement à la composition de l'édifice. Ainsi, pour Chabaud, par exemple, qui a passé dix ans avec moi à l'Opéra, jele trouvais toujours prêt, lorsque quelque motif nouveau venait à se produire, à m'aider de son habileté et de sa hardiesse de main. Que ce fussent des amours, des bustes, des mascarons, des

têtes, devant se montrer seuls ou s’enchevêtrer avec des ornements, je demandais Chabaud, qui, en un instant, esquissait ce que je proposais et l’exécutait ensuite prestement, et dans les conditions décoratives qui devaient convenir à l'édifice. Lorsque, ce qui arrivait fréquemment, les sculpteurs ornemanistes avaient à inscrire dans leurs modèles quelques têtes ou quelques masques, au lieu de leur laisser l’exécution de ces parties importantes, je la confiais immédiatement à Chabaud, qui travaillait avec l’un ou avec l’autre avec le même entrain, la même certitude de formes et le même sentiment d’arrangement qu'il a à un si haut degré.

Grâce à lui, grâce à ce sculpteur faisant quasi-partie de l’agence des travaux, toutes les têtes ornementales de l'Opéra n’ont pas le caractère vulgaire de ces sortes de mascarons à nez épatés que les ornemanistes modèlent si fréquemment, et qui ont le don de m'irriter. Oui, vraiment, lorsque je vois des rinceaux délicats, des guirlandes légères, des cartouches élégants, modelés avec charme, avec talent, et qu’au milieu de ces gracieuses compositions se détachent ces têtes sans caractère, mal dessinées, mal coiffées, j'en viens presque à regretter le grand mérite des ornements, puisque ce mérite ne sert qu'à faire ressortir encore plus puissamment les mauvaises figures qui y prennent place!

Cette infériorité générale des figures décoratives vient de ce que les statuaires de talent ne veulent guère condescendre à faire à peu près le métier d’employé chez un confrère d’une catégorie artistique moins élevée que la leur, et que force est donc aux ornemanistes de s’adresser à des sculpteurs de talent secondaire. Mais lorsqu'un

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statuaire de valeur est, pour ainsi dire, attaché à un édifice, il se préoccupe de tout ce qui a rapport au monument , et trouve presque autant d'importance à une modeste figure qu'à un groupe de grande dimension. Il ne lui semble donc pas déchoir en mettant son talent au service de ce monument, et tel qui eùt refusé de se mettre à la remorque d’un sculpteur ornemaniste, collaborera volontiers avec une demi-douzaine d’entre eux lorsqu'il sera stimulé par l'intérêt général de l'édifice. Il verra alors que son devoir est de ne laisser aucune partie incorrecte et qu'en somme, si on peut faire du grand art en composant un frontispice de temple, on peut aussi faire de l’art fort élevé en modelant, dans un caractère convenable ,un mascaron ou une tête de chimère.

Si donc chaque monument avait de cette façon quelque peintre ou quelque statuaire en faisant presque partie inhérente, il n’y aurait plus de détails négligés ou de tonalités regrettables, et l’association complète de l’architecte, du sculpteur et du peintre, amènerait à un résultat bien plus puissant et bien plus harmonieux que celui auquel on peut aspirer en commandant seulement une compagnie d’hommes d'élite, mais ayant tous une arme difiérente.

Un bon général, il est vrai, serait celui qui choisirait ses soldats dans des corps de même allure, et de cette facon il arriverait sans doute à faire aller du même pas la troupe qu'il dirigerait; mais ça n’est pas toujours facile à recruter ainsi, et l’on préfère parfois réunir de vaillants urailleurs, marchant à peu près à l'aventure, que composer un bataillon ayant une belle uniformité. J’ai bien cherché, quant à moi, à mettre côte à côte des artistes de mêmes

tendances, et en général je ne pense pas qu’à l’Opéra il y ait grand antagonisme entre les diverses productions de mes collaborateurs. Cependant je n’ai pas su toujours agir ainsi, et 1l faut avouer que je n’ai pas cherché ou du moins trouvé une grande parité de sentiment lorsque j'ai placé sur la façade le groupe de Jouffroy et celui de Carpeaux! Mais il ne s’agit pas de moi en ce moment; je tâche seulement de montrer les avantages qu’il y a pour l’architecture à être faite pour ainsi dire en participation perpétuelle avec des sculpteurs et des peintres, et si j'ai fait comme tant d’autres en ne mettant pas en pratique une théorie si utile, c’est que cela n’est guère facile à faire et qu’il faut compter avec bien des oppositions et même avec bien des injustices pour aller jusqu’au bout du procédé.

Il faut reconnaitre, en effet, que ce qui, au temps de la Renaissance italienne, permettait à quelques artistes d'élite de se charger d'immenses travaux de peinture et de sculpture dans les monuments, c’est que ceux qui alors portaient réellement le titre de maîtres, étaient beaucoup moins nombreux que ceux qui peuvent maintenant, Sinon se prétendre peintres, au moins aspirer à ce titre ; mais en revanche, ceux qui s’honoraient d’être les élèves des premiers, étaient plus nombreux que ceux qui aujourd’hui veulent accepter franchement cette appellation. Ces élèves, alors nourris dans les traditions de leurs maitres, confondaient le plus souvent leurs talents particuliers avec celui qui était la marque distinctive de l’atelier qu’ils suivaient, et cette espèce de soumission aux procédés et aux sentiments de celui qui les conduisait, amenait forcément à ce qui constituait une école, c’est-à-dire presque une formule

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