PENMROMERED EL AND ANSE
quelques journalistes ; mais ce n’est pas spécialement pour les diplomates ou pour les reporters que ce foyer a été construit. Il est destiné avant tout à servir de cadre aux gracieux essaims des ballerines, toutes coquettement et pittoresquement costumées. La fantaisie a grande part dans la confection de toutes ces coiffures, de tous ces corsages et de toutes ces jupes, et la fantaisie est plus grande encore dans les attitudes variées que prennent les volontaires du séduisant bataillon. Lorsque toutes les danseuses sont réunies dans leur salon on dirait, à les voir, qu’on a devant les yeux les grains mouvants d’un kaléidoscope qui, y entremêlant leurs couleurs, les combinent heureusement de mille et mille manières.
Comment placer cette foule bigarrée et papillonnante dans un milieu froid et compassé? comment demander à l'architecture qu’elle garde son décorum et toute sa raison pour abriter, comme auraient dit nos pères : toutes ces fleurs animées par le tambourin de Terpsichore? Cela eut été presque une inconvenance artistique; autant vaudrait mettre des tentures funèbres dans le boudoir d’une marquise Pompadour.
Il failait donc, pour harmoniser l’écrin et les joyaux, que l'architecture du foyer de la danse füt un peu fantaisiste, mouvementée et, pour ainsi dire, dansante et animée ; néanmoins, dans toute chose construite il faut une certaine stabilité d'apparence et une certaine pondé- ‘ration, qui empêchent l’architecture exécutée d’avoir une complète liberté d’allure. Bien que les compositions capricieuses que les décorateurs excellent à mettre dans les féeries fussent peut-être un des types que lon pouvait, sinon choisir au moins consulter, il m'était
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impossible de faire porter des arcades par des roseaux enguirlandés de lierre, et de faire des murs ou des voütes avec des feuilles de bananiers et des treillis de bambous, servant de support à des libellules et à des papillons. C’est pourtant peut-être ce que j'aurais tàché de faire si, à l'Opéra, le foyer de la danse, placé dans l’axe de Îa scène, n'avait dû, suivant ma pensée, servir parfois aux grandes pompes de la mise en scène. J’espérais, et j'espère encore, que pour quelques grands ballets on se servira de cette salle, qui prolonge la perspective et que l’on pourra, au moyen de décors se reliant avec elle, disposer comme une immense galerie de fêtes, ayant nonseulement l’aspect de la grandeur, mais en ayant encore la réalité.
Pour faciliter la composition, et surtout la diversité des décorations successives que je me plaisais à imaginer, il était indispensable que le foyer de la danse, si l’on venait à l'utiliser, eüt un caractère pour ainsi dire métis, qu'il püt se combiner avec les rêveries des compositions fantastiques , tout autant qu'avec les compositions plus gourmées ou plus sévères. Certes, je ne pouvais avoir la prétention de construire une salle qui füt à la fois égyptienne, grecque, gothique ou renaissance ; mais sans tenter l’impossible, je voulais au moins chercher un caractère indécis qui püt, conventionnellement, se rattacher aux époques et aux lieux les plus communément employés dans les opéras. C’est ainsi que le style bâtard et un peu dévergondé que j’ai introduit dans le foyer de la danse peut s’adapter, sans trop d’invraisemblances, à l’architecture espagnole, italienne, allemande ou française depuis deux ou trois cents ans, et peut aussi et surtout se ratta-
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cher à peu près aux combinaisons décoratives usitées dans les ballets, plutôt fantaisistes qu’historiques. Ainsi Don Juan et la Favorite, Don Carlos et les Huguenots, le Prophète et les Foscari, si leurs ballets ou divertissements se combinaient avec l’architecture du foyer de la danse, pouvaient laisser encore aux décorateurs une latitude suffisante pour relier conventionnellement leurs toiles peintes aux ornementations du foyer; et comme il va sans dire que c’est plutôt pour l’avenir que pour le passé que la salle de l’Opéra a été construite, il est présumable que dans la suite des temps il se présentera nombre de cas où l'architecture d'illustration que j'ai employée pourra servir de point de départ à la composition de nombre de salles destinées aux ballets.
Cela explique assez, je pense, pourquoi j’ai mis des colonnes, qui se trouvent dans presque toutes les architectures; mais pourquoi je les ai contournées assez capricieusement pour en permettre l'emploi dans toute salle de fêtes pouvant supporter quelques extravagances artistiques ; pourquoi, tout en faisant une voussure, qui est la terminaison ordinaire de la plupart des couronnements de grands salons, j'ai donné à cette voussure des formes découpées et un peu excentriques afin que la fantaisie ne füt pas exclue des compositions qui pourraient s’y relier; pourquoi enfin j'ai fait cette voussure se détachant sur une autre, ornée de peintures, afin que l'éclairage püt se modifier, et que le foyer de la danse püt recevoir toute la lumière non par un lustre visible, mais par une rampe cachée aux yeux, et donnant par la disposition de ses feux des effets fantastiques usités dans les tableaux fantasmagoriques. — Ai-je réussi? Je n’en sais
rien encore, puisque le foyer de la danse n’a pas jusqu’à présent servi à ce qu'il me paraissait devoir servir. En tout cas mon intention est maintenant connue, on jugera sans doute plus tard si elle était bonne et pratique.
Voilà donc ce qui m’a guidé dans l’idée générale de ma composition. Est-ce bien cela qui a été exécuté ? Pas tout à fait malheureusement, etje dois reconnaître qu'il y a tout d’abord un défaut capital qui m'a sauté aux yeux dès que la salle a été débarrassée des échafaudages, défait que j'ai cherché à atténuer ensuite sans grand succès, et qui ne pouvait être supprimé qu'en refaisant la première voussure. Je veux parler du manque d'harmonie qui existe entre la partie supérieure et la partie inférieure du foyer; celle-ci est beaucoup trop lourde, même intrinsèquement ; l’autre est beaucoup trop grêle, mais relativement.
Puisque j'en suis réduit à plaider les circonstances atténuantes, je tiens à faire connaître ce qui a amené à ce manque d'harmonie assez choquant, et qu'ont sans doute remarqué les personnes ayant le goût artistique subtil et développé. | |
Il y a pour expliquer ce fait deux causes principales : l’une est une erreur de construction; l’autre une désaccoutumance de mes yeux à une proportion unique; désaccoutumance occasionnée par un scindement prolongé entre l’exécution des deux parties. Quant à cette dernière cause, en effet, les modèles de la partie inférieure avaient été exécutés avant la guerre de 1870, et étaient restés en dépôt dans les ateliers, tandis que les modèles de la partie supérieure n’ont été faits que plus de trois ans après, lorsque l’ancien Opéra fut incendié. A cette époque
je me préoccupais Surtout de l’ornementation de la salle et du grand foyer, laquelle était de très-grande dimension, et J'éprouvais une certaine difficulté à changer à tout instant d'échelle proportionnelle à des salles de vaisseaux si différents. Mes dessins me servaient bien de points de comparaison, mais, entre des motifs dessinés et des motifs sculptés, il y a encore bien de la place pour des modifications, et celles-ci se font d’autant plus fréquemment, qu’un long espace de temps sépare la pensée primitive de l’exécution effective.
Je me suis donc laissé aller, malgré moi, à amplifier un peu la composition première, et cela avec d’autant plus d'entrainement, que, pour les facilités du travail, un grand échafaudage divisait en deux étages le foyer de la danse, et que je ne pouvais plus guère me rendre compte de l’ensemble des proportions de la salle.
Il y avait donc, dans cette interruption de trois ou quatre ans, une cause presque fatale de désorientement de la pensée ‘et des regards, et il eût fallu, pour que je -pusse y échapper, que tous les ornements du bas du foyer fussent mis en place. C’était chose impossible, d’abord parce qu’il fallait faire le moulage des modèles déjà acceptés, puis parce que, sous peine de les exposer à de graves avaries, je ne pouvais placer ces premiers modèles inférieurs avant ceux qui devaient être au-dessus. J'ai donc poursuivi ma besogne; mais naturellement en croyant qu'elle était bonne; sans cela il est évident que j'eusse modifié l’échelle des ornements qui s’exécutaient alors.
Quant à la seconde cause de la lourdeur des motifs de la voussure, elle est plus grave que la première en ce
qu’elle a eu un effet encore bien plus prononcé sur l’aspect général, tout en étant cette fois le résultat d’une erreur faite en dehors de toutes mes prévisions. Cette erreur consiste en ce que, par suite de Je ne sais quelle circonstance (l’erreur n’ayant été reconnue que plusieurs années après qu’elle avait été commise) les fers qui formaient l’ossature de la voussure ont été bien plus longs qu'ils ne devaient l’être d’après mes dessins. Aïnsi cette voussure, qui devait largement dégager l’arrièrevoussure, a, tout au contraire, presque caché celle-ci, et, par suite, les rapports de cette première voussure avec toutes les autres parties de la salle ont été complétement changés; l’erreur entre les dessins et l’exécution a été de plus de o",30 sur des dimensions qui variaient de un mètre à trois, et non-seulement ces dimensions en développement de hauteur ont été bien modifiées, mais encore celles qui se rapportaient aux contours ondulés du couronnement de la voussure. Il en est résulté qu’au lieu d’une dentelure élégante comme je le désirais, je n’ai plus eu qu’une découpure mauvaise et empâtée.
Mais ce n’est pas tout encore : la surface de la voussure, devenue plus grande, me contraignit d'agrandir aussi les divers motifs qui la garnissaient, et cela non pas régulièrement, mais principalement dans le sens de la hauteur ; il en résulta que ces motifs furent poussés les uns contre les autres, et que leurs proportions, tout en se déformant, durent s’agrandir singulièrement; les médaillons des danseurs, les enfants qui les soutenaient et qui durent déborder sur les cadres, les lyres et feuillages d’accompagnement, tout cela se distendit par la
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force des choses, sans la comparaison des décorations voisines, et sous lé seul contrôle de mes yeux qui, ainsi que je l'ai dit, s'étaient habitués à des ornementations robustes et développées.
Néanmoins je pressentais bien que j'avais dü être entrainé par cette erreur d'exécution et que j'aurais quelques. déboires lorsque les modèles seraient tous posés; aussi lors des moulages et des réparages de ces modèles, sans changer les proportions générales imposées, hélas! par les dimensions fautives de la voussure, je fis quelques modifications de détails et tâchai, autant que possible, de donner de la légèreté aux grosses masses que j'avais été entrainé malgré moi à établir. Puis je caressai l’idée de faire par-ci par-là quelques rehaussés et filets d’or, afin de couper encore les ensembles qui pourraient me paraitre trop importants.
Tout cela-fut inutile. Lorsque les modèles furent terminés, lorsque les moulages furent placés, je fis enlever enfin les échafaudages qui me cachaient l’ensemble, et quand la salle fut vide et désencombrée, j’allai tout seul, presque en catimini, me rendre compte de l'effet général. Il me parut pitoyable et je constatai qu'hélas! le foyer de la danse n’avait pas d’unité dans son ornementation, et que des jambes de girafe supportaient un corps d’éléphant!
Si J'avais eu devant moi cinq ou six mois de latitude, j'eusse certainement fait remplacer bon nombre de moulages et changer quelques ornements; mais la limite fatale était là; il fallait arriver quand même, produire au milieu de la fièvre et aller devant soi sans jamais regarder par derrière... Je me résignai donc à conserver les lour-
deurs qui me désespéraient; néanmoins je pus en cacher quelques-unes au moyen de petites guirlandes de grelots, et de quelques petites brindilles légères qui, passant devant les grosses masses, en déguisaient un peu le volume; mais s’il y eut ainsi un avantage du côté des proportions relatives des divers ornements du foyer, il y eut aussi l’inconvénient que ces guirlandes et ces brindilles rendirent encore plus confuse la décoration de la voussure, Cette confusion venait de ce que l’agrandissement contraint des motifs avait fait supprimer les parties faisant fond et repos.
Malgré cela, je me serais encore consolé de ce défaut si je n'avais été vraiment attristé de la diminution apparente de la seconde voussure, destinée à recevoir les peintures de Boulanger. Cette seconde voussure, sur laquelle je comptais pour bien caractériser ma composition, n’était plus que comme une simple bande, une grosse gorge, et il fallait renoncer à l’orner ainsi que je le désirais! De plus, les supports du plafond central (celuilà très-réussi), qui, en partant des angles de la salle, derrière la première voussure, devaient bien accuser le motif de décoration, se trouvèrent presque cachés par la saillie intempestive de cette voussure et surtout par les dentelures du couronnement qui, ainsi que je l'ai dit, étaient non-seulement plus larges que je ne les avais indiquées, mais qui encore étaient beaucoup plus épaisses. Plus de vingt centimètres au lieu de cinq! En résumé, je cherchai à pallier les défauts qui me sautaient aux yeux, et si jy parvins dans quelques parties, ces défauts me furent et me sont toujours présents et me tirent les regards avec plus de persistance que les qualités, qui se
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montrent encore dans bien des points du foyer de la danse. be
Puisque j'ai avoué avec franchise ces défauts, que je regrette plus que jamais, tout en cherchant à expliquer leur production, on me permettra, je le suppose, d’être aussi sincère pour constater ce qu'il y a de bien et même de très-bien dans cette salle incomplète et dont je ferais, je crois, une chose typique et élégante, si les architectes avaient la faculté de corriger les ouvrages qui sortent plus ou moins bien venus de leurs mains.
Je pense donc que la composition générale du foyer de la danse et le caractère d’architecture libre et un peu aventurée que j'ai adoptée conviennent parfaitement à leur destination, et lorsque le soir toutes les danseuses se mêlent et circulent dans cette salle, doublée d’aspect par la grande glace qui en occupe le fond, il y a, sans contredit, une harmonie réelle entre les parois du foyer et les groupes animés des ballerines. On ne pense plus guère aux lourdeurs de la voussure ni aux dimensions exagérées des petits génies en plâtre; mais l'œil passe sans secousses et sans arrêts des costumes bigarrés des dames du corps de ballet aux colonnes pailletées, aux tentures lilacées et aux arcades contournées.On ne s’occupe guère alors, il est vrai, de l’architecture; mais c’en est peut-être là le vrai mérite, puisqu'elle ne doit que servir de cadre au tableau gracieux et mouvant, figuré par les danseuses. Aussi il est probable que les critiques adressées à ce foyer, et dont j'ai reconnu la justesse, en supposant qu’elles aient été les mêmes que celles que j'ai formulées moi-même, il est probable, dis-je, que ces critiques ont été faites par ceux qui n’ont vu le foyer que
vide de danseuses, ce qui est sans doute une bonne manière de juger lorsque l’on veut analyser de Part sérieux; mais ce qui devient moins équitable lorsque lon veut juger une composition pittoresque, qui ne donne tout son effet que lorsqu'elle est accompagnée de son complément.
Je signalerai maintenant comme détails les encadrements des quatre panneaux, peints par Boulanger. Les motifs qui les accompagnent, en leur servant pour ainsi dire de supports, sont, je crois, irréprochables au point de vue de la composition et de l’étude. J’en dirais autant du lustre central, si je ne trouvais que le culot est un peu petit et que les guirlandes et cristaux sont d’une forme un peu molle; il gagnerait sans doute si ces cristaux étaient disposés avec plus de variété. À part cette observation, ce lustre, chose très-difhicile à bien trouver, est d’une très-bonne silhouette et d’un excellent caractère, et je m’empresse d’ajouter qu'il a été modelé très-finement par M. Martrou. Mais ce qui, selon moi, est le plus digne d’éloge, c’est le grand plafond de la salle que j'ai déjà cité plus haut. Le dessin en est ferme, la tonalité harmonieuse, l’étude très-serrée et pourtant point pédante, et lorsque quelques délicats viendront à se scandaliser en voyant les lignes maniérées de la voussure, je les prie de jeter un coup d’œil sur ce plafond; peut-être sufhra-t-il pour me faire pardonner ce que plus d’un est tenté d'appeler des excentricités de mauvais goût.
Comme je ne veux pas finir cet examen architectural sur une espèce de panégyrique, je dirai en terminant, que les cannelures des colonnes sont trop minces et trop multiples et que les chapiteaux de ces mêmes colonnes
sont mesquins et confus; ils auraient sans doute gagné à être tout blancs ou tout dorés; en tout cas, tels qu’ils sont, je les abandonne bien volontiers aux blâmes qu'ils peuvent soulever. |
Je crois aussi devoir répondre, sinon à un reproche qui m'a été adressé, du moins à une observation qui m’a été. faite quelquefois : on m’a demandé pourquoi j'avais mis des marches devant le foyer de la danse. A vrai dire, au point de vue artistique, cela fait mieux que si le sol du foyer était de plain-pied avec le sol du couloir, et si quelquefois ce foyer sert de perspective à la scène, on se félicitera de le voir ainsi exhaussé ; mais ce n’est pas cette raison artistique qui ma conduit à installer ces quatre degrés; c’est une raison toute autre et procédant tout à fait d’un autre ordre d'idées.
Voici le fait. Lors du commencement des travaux de l’Opéra, et sur ma demande, le ministre institua une commission ayant pour objet l’étude de ce qui se rapportait à la machinerie théâtrale. La pente du plancher de la scène faisait naturellement partie des études auxquelles devait se livrer la commission. Or il arriva que cette commission fonctionna pendant plus de cinq ans et que ce ne fut que vers la fin de ses travaux que la pente du plancher de la scène fut déterminée invariablement. Je ne pouvais attendre cette décision pour construire l'Opéra et il me fallut bien, pendant lé cours des discussions, élever les murs et poser les planchers. Or, le point de départ de la scène étant déjà fixé dans mon projet, il en résultait ceci : c’est que la pente adoptée modifiait naturellement la hauteur au lointain, c’est-à-dire au corridor avoisinant le foyer de la danse, et d’après les
propositions faites au sujet de cette pente, il arrivait qu'entre la plus faible et la plus forte, 1l y avait environ un mètre de différence.
Si donc j'avais supposé le plancher du foyer de la danse au niveau de la pente la plus faible, il n’y aurait pas eu de marches à monter du couloir au foyer, si cette faible pente avait été adoptée; mais si, au contraire, on avait choisi une pente plus forte, 1l serait arrivé ceci : que le foyer eùt été en contre-bas, et que, dès lors, il eût fallu non-seulement y descendre par quelques degrés, mais qu’encore, lors de l’utilisation future de ce foyer dans la mise en scène, on n’eût aperçu que les bustes des danseuses qui y eussent pris place, et l'effet eût été désastreux ou ridicule. En plaçant, au contraire, ainsi que je l'ai fait, le sol du foyer au point possible de la plus haute pente, je pouvais avoir l’inconvénient (si c’en est un) de faire gravir quelques marches pour y arriver; mais au moins j'étais certain de ne jamais y enfouir les danseuses, qui devaient déjà disparaitre un peu par suite de la pente en sens inverse du plancher du foyer de la danse.
U n’y avait donc pas à hésiter : il fallait se garer contre les éventualités de l’avenir et préférer un exhaussement sans dommage à un effondrement possible ; c’est ainsi que j'ai agi, et les marches qui donnent accès au foyer et qui, selon moi, font bon effet, à la vue du moins, ne sont que le résultat de l’indécision primitive sur la pente de la scène.
Maintenant que j'ai parlé de ce qui me touchait comme architecte, je ne dois pas oublier les collaborateurs qui ont participé de leur côté à la décoration du foyer de la danse, et qui, comme moi, mais avec moins de jus-
tesse, ont été attaqués dans leurs œuvres. Ces collaborateurs sont : Chabaud pour la sculpture et G. Boulanger pour la peinture. J’ajourne pourtant ce que j’aurais à dire sur le talent de Chabaud; cet artiste ayant fait de nombreuses et remarquables œuvres à l'Opéra, œuvres disséminées partout, je lui consacrerai un article spécial dans lequel je dirai tous les grands services qu'il a rendus au monument. Je veux seulement, quant à ce qui touche au foyer de la danse, le décharger de la responsabilité des proportions des génies soutenant les médaillons, et l’assumer sur moi seul; car c’est moi qui lui ai assigné la dimension de ses figures, ainsi que le caractère qu’elles devaient avoir. Il ne reste donc à lui revenant, que l’habileté dont il a fait preuve dans les divers arrangements de ces petits amours, et des têtes décoratives qui ont été exécutées par lui dans le foyer.
Quant à Boulanger, dont le grand travail était divisé en trois parties : la voussure, les portraits et les panneaux, il ne doit pas non plus supporter les critiques qui ont été adressées aux deux premières parties de sa besogne, ces critiques devant aller directement à moi, cause première de l’insuccès relatif; et il mérite encore moins celles qui ont été adressées aux panneaux qui, dans ma Cconviction comme dans la vérité, sont des œuvres très-remarquables.
On sait déjà que les arrière-voussures ont été, par suite d’une erreur de construction, notablement diminuées. Ce fait a amené le changement du parti des peintures que Boulanger devait y exécuter. Il y avait là dans les esquisses de cet artiste une ronde très-gracieuse et trèsmouvementée, qui aurait séduit tous les regards; la place
manquant, il a fallu à peu près supprimer toutes les figures et les remplacer par des espèces de petites taches vigoureuses, se découpant sur des ciels variés : enfants, oiseaux, papillons, etc., furent donc les seules choses que le peintre püût employer pour garnir ces voussures devenues presque invisibles. Nous avons adopté alors le parti pittoresque et caractéristique que l’on rencontre dans les éventails japonais, et cé parti une fois accepté, il est juste de déclarer que Boulanger l’a traduit à merveille. Il ya une grande invention dans les mouvements, et une opposition agréable et vigoureuse dans les tonalités employées. Aussi, si l’on doit regretter que Boulanger n'ait pas été à même d'exécuter les grandes compositions qu'il avait projetées, il faut au moins reconnaitre qu’il ést sorti a sonshonneur de celles quil lui a srallt choisir.
Quant à la série des portraits de danseuses, tous trèstypiques et très-curieux, il est évident que les têtes sont beaucoup trop grandes, et qu’elles choquent un peu la vue ; mais cela vient encore de cette malheureuse erreur de voussure. Ayant grandi les médaillons, ayant grandi les petits génies, 1l fallait bien, pour que les portraits fussent à l’échelle de l'entourage, qu'ils fussent aussi agrandis et plus développés que ceux prévus tout d’abord; — c’est donc moi seul qui, ayant donné les dimensions des têtes à Boulanger, suis responsable de leur trop grande proportion. Du reste ce défaut était bien plus choquant dans le principe qu’actuellement, où j'ai fait dorer les fonds, primitivement d’un ton verdâtre : l’effet de Por miroitant a. cerné les, hgoures eth les a Rdiminuées d'aspect, de sorte que maintenant, sauf deux ou trois
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danseuses, dont les coiffures excentriques semblent vouloir déborder du cadre, tout l’ensemble ne paraît plus de dimensions exagérées; aussi ai-je cru devoir refuser offre de Boulanger, qui voulait refaire à ses frais toute la série des portraits. D'ailleurs, si l’on avait diminué lies portraits 1l aurait aussi fallu diminuer les enfants, puis les ornements, c’est-à-dire changer toute la voussure, chose à laquelle il ne faut pas songer, du moins en ce moment ; mais si dans l’avenir, par suite de circonstances quelconques, un architecte était chargé de restaurer le foyer de la danse, je le supplie, si à ce moment ces lignes tombent sous ses yeux, de prendre en considération les observations que j’ai consignées dans cet article. Autant je serais désolé de penser qu’un jour on pourrait modifier la décoration et la coloration de la salle, du grand foyer et de l'escalier, autant je désire que l’on puisse plus tard diminuer la première voussure du foyer de la danse, et surtout les silhouettes demi-circulaires qui empâtent le couronnement de cette voussure.
Je viens encore en parlant de Boulanger de me laisser entrainer à parler de ce que j'ai fait; c’est qu’à vrai dire il n’y a dans tout l'Opéra que ce seul point qui me chagrine réellement, et que j’ai l'espérance qu’en voyant mon dépit, il se trouvera quelque jour un ministre charitable, qui fera disparaitre la tache qui me saute aux yeux, comme une goutte d'encre sur une robe de soie blanche chagrine la femme qui la porte, quelles que soient la qualité et la valeur du vêtement élégant, et immaculé sauf cette petite tache noire!
Des quatre panneaux de Boulanger, qui représentent la danse bachique, la danse guerrière, la danse cham-
pêtre et la danse amoureuse, le premier seul me paraît pouvoir offrir quelque prise à la critique. La bacchante, malgré le grand talent que révèle l’exécution, offre peutêtre un type assez déplaisant de vulgarité; mais c’est là dans ces magistrales peintures le seul point qui soit discutable, et je doute qu'aucun artiste eût fait, je ne dirai pas mieux, mais même aussi bien que Boulanger, ce travail difficile, où la peinture était sous les yeux et devait, tout en conservantune certaine grandeur de composition, se mettre en harmonie avec le milieu mouvementé et pétillant dans lequel elle était placée.
Parmi les peintres de notre école française Boulanger tient un rang que les artistes eux-mêmes ne lui ont jamais contesté ; 1l dessine avec süreté et adresse; il arrange avec science et habileté, et avec un fonds trèssérieux d’études classiques, il a une dose très-marquée d’imprévu et d'originalité. Il a mis non-seulement toutes ces qualités dans les panneaux du foyer de la danse, mais encore il y a joint un sentiment de coloration décorative, tout à fait adapté à l’emplacement et à la nature de ses toiles. On dirait presque des tapisseries, tant les valeurs différentes qu’il a employées se fondent entre elles avec charme et douceur; puis, ce dont il faut encore tenir compte et à un haut degré, c’est la manière dont les panneaux sont exécutés : manière grasse et fine à la fois.
Boulanger, comme ses confrères de l'Opéra, savait qu'il fallait craindre l’action du gaz sur les peintures et, comme ses confrères, il a évité les couleurs à base de plomb ; mais il a cherché mieux encore; il a fait de nombreux essais qui, je l'espère, réussiront à garantir
son œuvre des causes de destruction auxquelles elles sont naturellement exposées. De plus, comme ses toiles sont très-couvertes, elles pourront résister longtemps faux lavages et nettoyages suecessifs qui pourraient être faits dans l’avenir. Ce n’est pas, je le sais, sur cela qu’il faut juger un peintre, et d’autres, qui ont exécuté différemment quelques-unes de leurs toiles, n’en ont pas moins fait des œuvres admirables ; mais je tenais néanmoins à constater que Boulanger, en se retirant un peu de la liberté d'exécution qui marche ordinairement de pair avec les tableaux décoratifs, a triomphé des difiicultés qui se sont présentées à lui. La facture est grasse quoique soignée, et l’étude des détails n’a pas nui à l'aspect de l’ensemble.
Cependant ces grands panneaux, qui, on le reconnaîtra plus tard, resteront comme un des plus intéressants spécimens de l’art contemporain, ont été jugés bien sévèrement lors de leur première apparition; mais j'avoue que, si les critiques ayant souci de la dignité de leur tâche ont été moins infaillibles et moins réservés qu'ils nele sont ordinairement, les critiques d'aventure qui, en somme, sont les seuls qui font et défont les renommées passagères, étaient, malgré leurs intolérances, un peu excusables, par suite de la mauvaise installation des toiles de Boulanger, lorsqu'elles furent exposées à l’École des Beaux-Arts.
Au lieu de former des motifs différents, ayant chacun un emplacement particulier et ne devant se relier que par les qualités de composition d’une même allure, mais d’une entente spéciale à chacun d'eux, ces panneaux, dans leur exposition, furent accolés les uns aux autres
et, de plus, ils se détachèrent sur l’espèce de mosaique de tableaux, formant les parois de la salle de Melpomène. Ils perdirent ainsi leurs cadres particuliers, et se confondirent comme en une seule et même composition. Il en résulta que les nus si élégants des figures de Boulanger s’assemblèrent et s’accumulèrent, pour ainsi dire, en confondant un peu tous les mouvements spéciaux à chaque groupe. Alors cet assemblage fortuit de ces bras, de ces jambes et de ces torses fit que l’on ne considéra plus chaque panneau séparément, mais bien comme faisant partie d’un ensemble total, et que cette réunion de chairs, qui devaient être séparées, surprit un peu les yeux, en offusquant même les gens qui demandent un mouchoir pour échapper à la vue d’une gorge découverte. On partit alors de ce principe pour dire que le peintre n’était qu’un artiste dévergondé, et que les panneaux de la danse ne devaient trouver place que dans un musée secret! Or comme la morale est bonne et facile à faire, même à ceux si nombreux qui la pratiquent le moins, on déclara, avec des phrases prudhommesques, que les peintures de Boulanger étaient une offense à la vertu, que le foyer de la danse n’était qu'un lupanar, et qu’en résumé l'Opéra, qui avait déjà les danseuses de Carpeaux, n’était que le monument du vice et de la débauche!
Bien peu s’en fallut que les malencontreuses peintures ne fussent livrées aux flammes, et si je n’avais eu à ce moment un ministre et un directeur des bâtiments qui avaient autant de bon sens que d'habitude des travaux, il suffisait de cette nouvelle étincelle pour retarder encore l'achèvement de l'Opéra.
Mais il arriva ceci : c’est que lorsque les panneaux
PERPOVMERSDE PASDANSE: GA
de Boulanger furent mis à la place pour laquelle ils avaient été faits, 1ls changèrent tout à coup d’aspect, et l’on vit bien, du moins ceux qui voulurent voir, que si l’artiste avait été trahi par une exposition mal agencée, il avait retrouvé toute sa force dès que son œuvre se montrait telle qu’elle avait été conçue ; mais le coup était porté, la routine était établie, et ce ne fut que timidement que les gens consciencieux annoncèrent que les peintures du foyer de la danse étaient dignes du nom de leur auteur.
Je viens, aujourd’hui que tout est un peu oublié, faire entendre au public un son nouveau qui, je l’espère, ne sera pas troublé par des notes discordantes, et je déclare que, quant à moi, au point de vue de la composition, du dessin et du coloris, ces quatre panneaux sont absolument ce que je désirais; quant au talent qui s’y montre de toute part, il est assez grand pour qu’il n’ait pas besoin de mes affirmations pour le faire constater, et, après avoir lutté contre un courant contraire, les toiles de Boulanger n’auront plus qu’à se laisser porter par le courant de justice et de vérité qui accompagnera son œuvre.
Dans tous les cas, je remercie sincèrement mon vieil ami Boulo. Sans notre amitié de trente ans, j'aurais été sans doute moins réservé dans mes éloges; mais en parlant de lui il me semble que je parle de moi-même, et j'ai quelque scrupule à dire tout le bien que je pense. Néanmoins, lorsque je vais au foyer de la danse, je sens souvent mes yeux attirés par les panneaux de Boulanger, et, en les voyant, j'oublie parfois la voussure, qui me désole, pour ne plus contempler que les peintures qui me charment!
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