‹ Le nouvel OrphéeChapitre 13 sur 56 · SI · texte numérisé non relu

SI

Il sera toujours l’Imbécile,

A condition que je ne fasse pas de philosophie,

Résultat toujours d’une mauvaise digestion.

Révèle-toi à ceux qui ont une âme en guise de portemonnaie

Et, quand ils ont faim, s’adressent à un destin (il rit)

LE MIROIR. — Je veux te sauver !

MATHUSALEM. — Oui, sauve-toi !

LE MIROIR. — Je suis ta jeunesse et je suis ton passé.

MATHUSALEM. — Fils de Freud, agent de sanatoriums, Vas-tu me rendre hypocondre ?

Tu es mon père aussi? Et puis ma mère? Et mon arrière petit-fils ?

Vas-t’en, idiote conscience, Je vis, et je m’en porte bien.

Je vais moi-même te raconter mon passé :

À onze ans, garçon de courses, vendeur de journaux dans les gares Ensuite courtier pour les montres ZENITH, fabrication suisse, trois ans de garantie Caissier au Comptoir d’'Escompte où je détournai un chèque de dix mille piastres Chef de rayon aux Galeries Lafayette, calotte, redingote et cravate blanche comme un rabbin Boursier, vendeur à la baisse de pétroles mexicains pour le ministre des finances

Enfin lancé dans la chaussure j'aveuglai Paris de mes affiches lumineuses J'écrasai le passant de mes talons de caoutchouc et de mes soldes d'Automne poétique Aujourd’hui Mathusalem Roi du Box-Calf Le plus authentique descendant des Bourgeois Vingt-quatre usines entre Pantin et Montrouge Cent cinquante-six succursales en Afrique et dans les | Îles Trente dépôts en Hindoustan Je me permets, mon cher De manger du rosbif et de ronfler un peu.

LE MIROIR. — Canaille ! Escroc ! Voleur ! Profiteur !

MATHUSALEM. — Comment, tu offenses un milliardaire ?

Tu t’attaques à Sa Majesté du Box-Calf ?

11 se lève, rouge de colère, et veut frapper son interlocuteur avec sa canne : mais le miroir se brise avec un grand fracas.

Le bruit a réveillé le PERROQUET perché dans un coin, qui s'envole et vient se poser sur l’épaule de Mathusalem.

LE PERROQUET. — Coco Cucu Cocu . ...

MATHUSALEM. — Que viens-tu me raconter, mauvais oiseau ?

Moi cocu ? Je suis tranquille. Irma m'est fidèle. Je lui ai acheté le plus bel atelier de Modes de Paris Rue Royale, et son chauffeur est mon chauffeur !

(Dessin George Grosz)

D'ailleurs, je permets à Irma de danser après minuit avec qui elle veut !

Là, je ne perds rien, car je ronfle, C’est l’heure où elle prend les meilleures commandes de chapeaux.

LE PERROQUET. — Chapeau! Sa peau!

MATHUSALEM. — Et puis, jai bien le droit d’avoir une maîtresse !

Elle est cent fois plus gentille que la petite Boudin, Tu sais, la femme du contrôleur, qui me rase avec son Cœur.

PERROQUET. — Quel cœur !

Le perroquet s'envole, car Mathusalem veut le frapper avec sa canne. Mathusalem retombe dans son fauteuil, baïlle et nasille sur un air connu : « Mais où est donc le rosbif ? »

Ensuite il se lève et se dirige vers un automate de fer blanc qui représente un monsieur en habit noir, souliers vernis, cravate blanche, la bouche rouge formant une petite fente, où l’on jette une pièce de deux sous. Cet appareil, Mathusalem se l’est fait construire pour chasser son ennui. Chaque fois qu’on introduit une pièce d’argent dans la bouche, l’automate raconte une histoire:

Monsieur de Sainte-Foy, rencontrant à une soirée un chef d’orchestre qu’il n’aimait pas, l’aborda et lui dit le plus gracieusement du monde :

— Monsieur, je vous prie d’avoir l’amabilité de vous tetirer.)

L'autre ne comprenant pas, il répéta :

— Enfin, je vous prie de sortir d’ici.

— Et pourquoi celà ?

— Parce que vous puez !

Le chef d'orchestre se ravisa et fit entendre, que dans ce cas il valait mieux faire régler la suite de l’affaire par deux de leurs amis. Monsieur de Sainte-Foy répliqua :

— Si vous le voulez, Monsieur ! Mais je ne vois pas en quoi nous serons avancés ! Car si vous me tuez, vous continuerez à puer. Et si je vous tue, vous puerez encore d'avantage !

Pendant ce récit Mathusalem s’est endormi. L’automate s’interrompt au milieu d’une phrase, et, comme personne ne le remonte, tombe inerte.

Pendant le sommeil de Mathusalem, nous assistons à ses rêves, qui sont projetés cinématographiquement sur la fenêtre du fond.

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