‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · I. Sudate, o fochi, a preparar metalli · texte numérisé non relu

I. Sudate, o fochi, a preparar metalli

(Vers d'un sonnet du cavalier Marin.)

choses à l'éclat des pensées, et ne fasse jouer sa phrase aux dépens delà justice.

Tu ne l'ignores pas, mon ami, l'esprit, dit notre Murait, est la manie des François ; je te trouve à toi-même du penchant à la même manie, avec cette différence qu'elle a chez eux de la grâce et que, de tous les peuples du monde, c'est à nous qu'elle sied le moins. Il y a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif et de ces expressions animées qu'inspire la force du sentiment; je parle de cette gentillesse de style qui, n'étant point naturelle, ne vient d'elle-même à personne et marque la prétention de celui qui s'en sert. Eh! Dieu! des prétentions avec ce qu'on aime ! n'est-ce pas plutôt dans l'objet aimé qu'on les doit placer? et n'est-on pas glorieux soi-même de tout le mérite qu'il a de plus que nous? Non, si l'on anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passent comme des traits, ce n'est point entre deux amans que ce langage est de saison, et le jargon fleuri de la galanterie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu'on puisse prendre. J'en appelle à toi-même : l'esprit eut-il jamais le temps de se m.ontrer dans nos têteà-tête ? et, si le charme d'un entretien passionné l'écarté et l'empêche de paroître , comment des lettres que l'absence remplit toujours d'un peu d'amertume et où le cœur parle avec plus

d'attendrissement, le pourioient-elles supporter? Quoique toute grande passion soit sérieuse et que l'excessive joie elle-même arrache des pleurs plutôt que des ris, je ne veux pas pour cela que l'amour soit toujours triste; mais je veux que sa gaieté soit simple, sans ornement, sans art, nue comme lui; en un mot, qu'elle brille de ses propres grâces, et non de la parure du bel esprit.

L'inséparable, dans la chambre de laquelle je t'écris cette lettre, prétend que j'étois, en la commençant, dans cet état d'enjouement que l'amour inspire ou tolère; mais je ne sais ce qu'il est devenu. A mesure que j'avançois, une certaine langueur s'emparoit de mon âme et me laissoit à peine la force de t'écrire les injures que la mauvaise a voulu t'adresser : car il est bon de t'avertir que la critique de ta critique est bien plus de sa façon que de la mienne; elle m'en a dicté surtout le premier article en riant comme une folle, et sans me permettre d'y rien changer. Elle dit que c'est pour t'apprendre à manquer de respect au Marini qu'elle protège, et que tu plaisantes.

Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur ? C'est son prochain mariage : le contrat fut passé hier au soir, et le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai, c'est assurément le sien; on ne vit de la vie une fille si bouffonnement amoureuse. Ce bon M. d'Orbe, à qui, de son côté, la tête en tourne, est enchanté

d'un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n'étois autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie, et prend pour un chef-d'œuvre de l'amour l'art d'égayer sa maîtresse. Pour elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que, si près du terme, elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave, et faire un peu mieux les honneurs de l'état qu'elle est prête à quitter, elle traite tout cela de sottes simagrées; elle soutient en face à M. d'Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde, et qu'on ne sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges, et je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l'amitié; elle va commencer une manière de vivre différente de celle qui lui fut chère; elle étoit contente et tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose; et, quoi qu'elle en dise, comme une eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l'orage, son cœur timide et chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

O mon ami, qu'ils sont heureux ! Ils s'aiment, ils vont s'épouser; ils jouiront de leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords. Adieu, adieu; je n'en puis dire davantage.

P. S. Nous n'avons vu mylord Edouard qu'un moment, tant il étoit pressé de continuer sa route ; le cœur plein de ce que nous lui devons, je voulois lui montrer mes sentimens et les tiens, mais j'en ai eu une espèce de honte. En vérité, c'est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.

LETTRE XVI A Julie.

Que les passions impétueuses rendent les hommes enfans ! qu'un amour forcené se nourrit aisément de chimères! et qu'il est aisé de donner le change à des désirs extrêmes par les plus frivoles objets! J'ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m'auroit causés ta présence; et, dans l'emportement de ma joie, un vain papier me tenoit lieu de toi. Un des plus grands maux de l'absence, et le seul auquel la raison ne peut rien, c'est l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime : sa santé, sa vie, son repos, son amour, tout échappe à qui craint de tout perdre; on n'est pas plus sûr du présent que de l'avenir, et tous les accidens possibles se réalisent sans cesse dans l'esprit d'un amant qui les redoute. Enfin je respire, je vis; tu te portes bien, tu m'aimes; ou plutôt il

y a dix jours que tout cela étoit vrai, mais qui me répondra d'aujourd'hui? O absence! ô tourment! ô bizarre et funeste état où l'on ne peut jouir que du moment passé, et où le présent n'est point encore !

Quand tu ne m'aurois pas parlé de l'inséparable, j'aurois reconnu sa malice dans la critique de ma relation, et sa rancune dans l'apologie du Marini; mais, s'il m'étoit permis de faire la mienne, je ne resterois pas sans réplique.

Premièrement, ma cousine (car c'est à elle qu'il faut répondre), quant au style, j'ai pris celui de la chose; j'ai tâché de vous donner à la fois l'idée et l'exemple du ton des conversations à la mode; et, suivant un ancien précepte, je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D'ailleurs, ce n'est pas l'usage des figures, mais leur choix, que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu'on ait de chaleur dans l'esprit, on a besoin de métaphores et d'expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez; et je soutiens qu'il n'y a qu'un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures. En effet, un même jugement n'est-il pas susceptible de cent degrés de force? Et comment déterminer celui de ces degrés qu'il doit avoir, sinon par le tour qu'on lui donne ? Mes propres phrases me font rire, je l'avoue, et je les trouve absurdes, grâce au soin que vous avez pris de les

isoler; mais laissez-les ou je les ai mises, vous les trouverez claires, et même énergiques. Si ces yeux éveillés que vous savez si bien faire parler étoient séparés l'un de l'autre, et de votre visage, cousine, que pensez-vous qu'ils diroient, avec tout leur feu ? Ma foi, rien du tout, pas même à M. d'Orbe.

La première chose qui se présente à observer dans un pays où l'on arrive, n'est-ce pas le ton général de la société? Eh bien, c'est aussi la première observation que j'ai faite dans celui-ci, et je vous ai parlé de ce qu'on dit à Paris, et non pas de ce qu'on y fait. Si j'ai remarqué du contraste entre les discours, les sentimens et les actions des honnêtes gens, c'est que ce contraste saute aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer de maximes selon les coteries, molinistes dans l'une, jansénistes dans l'autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs mutins chez un mécontent; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le dérèglement; quand j'entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigneur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion, et que ces absurdités ne choquent personne, ne dois-je pas conclure à l'instant qu'on ne se soucie pas plus ici d'entendre la vérité que de la dire, et que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle, on ne cher-

che pas même a leur faire penser qu'on croit ce qu'on leur dit ?

Mais c'est assez plaisanter avec la cousine. Je laisse un ton qui nous est étranger à tous trois, et j'espère que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui du bel esprit. C'est à toi, Julie, qu'il faut à présent répondre : car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux.

Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne sont point les François que je me suis proposé d'observer : car, si le caractère des nations ne peut se déterminer que par leur différence, comment moi, qui n'en connois encore aucune autre, entreprendrois-je de peindre celle-ci? Je ne serois pas non plus si maladroit que de choisir la capitale pour le lieu de mes observations. Je n'ignore pas que les capitales diffèrent moins entre elles que les peuples, et que les caractères nationaux s'y effacent et confondent en grande partie, tant à cause de l'influence commune des cours, qui se ressembleat toutes, que par l'effet commun d'une société nombreuse et resserrée, qui est le même à peu près sur tous les hommes et l'emporte à la fin sur le caractère originel.

Si je voulois étudier un peuple, c'est dans les provinces reculées, où les habitans ont encore leurs inclinations naturelles, que j'irois les obser-

ver. Je paicourrois lentement et avec soin plusieurs de ces provinces, les plus éloignées les unes des autres; toutes les différences que j'observerois entre elles me donneroient le génie particulier de chacune; tout ce qu'elles auroient de commun, et que n'auroient pas les autres peuples, formeroit le génie national, et ce qui se trouveroit partout appartiendroit en général à l'homme. Mais je n'ai ni ce vaste projet ni l'expérience nécessaire pour le suivre. Mon objet est de connoître l'homme, et ma méthode de l'étudier dans ses diverses relations. Je ne l'ai vu jusqu'ici qu'en petites sociétés, épars et presque isolé sur la terre. Je vais maintenalit le considérer entassé par multitudes dans les mêmes lieux, et je commencerai à juger par là des vrais effets de la société : car, s'il est constant qu'elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse et rapprochée, mieux ils doivent valoir; et les mœurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais; que si l'on trouvoit le contraire, il faudroit tirer une conséquence opposée.

Cette méthode pourroit, j'en conviens, me mener encore à la connoissance des peuples, mais par une voie si longue et si détournée que je ne serois peut-être de ma vie en état de prononcer sur aucun d'eux. Il faut que je commence par tout observer dans le premier où je me trouve, que j'assigne ensuite les d'fférences, à mesure que je

parcourrai les autres pays; que je compare la France à chacun d'eux, comme on décrit l'olivier sur un saule, ou le palmier sur un sapin, et que j'attende à juger du premier peuple observé que j'aie observé tous les autres.

Veuille donc, ma charmante prêcheuse, distinguer ici l'observation philosophique de la satire nationale. Ce ne sont point les Parisiens que j'étudie, mais les habitans d'une grande ville; et je ne sais si ce que j'en vois ne convient pas à Rome et à Londres tout aussi bien qu'à Paris. Les règles de la morale ne dépendent point des usages des peuples; ainsi, malgré les préjugés dominans, je sens fort bien ce qui est mal en soi; mais ce mal, j'ignore s'il faut l'attribuer aux François ou à l'homme, et s'il est l'ouvrage de la coutume ou de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un œil impartial, et l'on n'est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il règne, quoiqu'on y soit, que de relever les défauts de l'humanité, quoiqu'on vive avec les hommes. Ne suis-je pas, à présent, moi-même un habitant de Paris? Peutêtre, sans le savoir, ai-je déjà contribué pour ma part au désordre que j'y remarque ; peut-être un trop long séjour y corromproit-il ma volonté même; peut-être, au bout d'un an, ne serois-je plus qu'un bourgeois, si, pour être digne de toi, je ne gardois l'âme d'un homme libre et les mœurs d'un citoyen. Laisse-moi donc te peindre sans

contrainte les objets auxquels je rougis de ressembler, et m'animer au pur zèle de la vérité par le tableau de la flatterie et du mensonoe.

Si j'étois le maître de mes occupations et de mon sort, jesaurois, n'en doute pas, choisir d'autres sujets de lettres, et tu n'étois pas mécontente de celles que je t'écrivois de Meillerie et du Valais ; mais, chère amie, pour avoir la force de supporter le fracas du monde où je suis contraint de vivre, il faut bien au moins que je me console à te le décrire, et que l'idée de te préparer des relations m'excite à en chercher les sujets. Autrement le découragement va m'alteindre à chaque pas, et il faudra que j'abandonne tout si tu ne veux rien voir avec moi. Pense que, pour vivre d'une manière si peu conforme à mon goût, je fais un effort qui n'est pas indigne de sa cause; et, pour juger quels soins me peuvent mener à toi, souffre que je te parle quelquefois des maximes qu'il faut connoître et des obstacles qu'il faut surmonter.

Malgré ma lenteur, malgré mes distractions inévitables, mon recueil étoit fini quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger ; et j'admire, en le voyant si court, combien de choses ton cœur m'a su dire en si peu d'espace. Non, je soutiens qu'il n'y a point de lecture aussi délicieuse, même pour qui ne te connoîtroit pas, s'il avoit une âme semblable aux nôtres. Mais corn-

ment ne te pas connoîtrc en lisant tes lettres ? comment prêter un ton si touchant et des sentiniens si tendres à une autre figure que la tienne ? A chaque phrase ne voit-on pas le doux regard de tes yeux? à chaque mot a'entend-on pas ta voix charmante? Quelle autre que Julie a jamais aimé, pensé, parlé, agi, écrit comme elle ? Ne sois donc pas surprise si tes lettres, qui te peignent si bien, font quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence. En les relisant je perds la raison, ma tête s'égare dans un délire continuel, un feu dévorant me consume, mon sang s'allume et pétille, une fureur me fait tressaillir. Je crois te voir, te toucher, te presser contre mon sein... Objet adoré, fille enchanteresse, source de délices et de volupté, comment, en te voyant, ne pas voir les houris faites pour les bienheureux?... Ah! viens... Je la sens... Elle m'échappe, et je n'embrasse qu'une ombre. Il est vrai, chère amie, tu es trop belle et tu fus trop tendre pour mon foible cœur; il ne peut oublier ni ta beauté ni tes caresses : tes charmes triomphent de l'absence, ils me poursuivent partout, ils me font craindre [3, solitude; et c'est le comble de ma misère de n'oser m'occuper toujours de toi.

Ils seront donc unis malgré les obstacles, ou plutôt ils le sont au moment que j'écris! Aimables et dignes époux ! puisse le Ciel les combler du bonheur que méritent leur sage et paisible amour.

l'innocence de leurs mœurs, l'honnêteté de leurs âmes 1 puisse-t-il leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les cœurs faits pour le goûter! Qu'ils seront heureux s'il leur accorde, hélas ! tout ce qu'il nous ôte ! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux ? ne sens-tu pas que l'excès de notre misère n'est point non plus sans dédommagement, et que, s'ils ont des plaisirs dont nous sommes privés, nous en avons aussi qu'ils ne peuvent connoître ? Oui, ma douce amie, malgré l'absence, les privations, les alarmes, malgré le désespoir même, les puissans élancemens de deux cœurs l'un vers l'autre ont toujours une volupté secrète ignorée des âmes tranquilles. C'est un des miracles de l'amour de nous faire trouver du plaisir à souffrir, et nous regarderions comme le pire des malheurs un état d'indifférence et d'oubli qui nous ôteroit tout le sentiment de nos peines. Plaignons donc notre sort, ô Julie ! mais n'envions celui de personne. Il n'y a point peut-être, à tout prendre, d'existence préférable à la nôtre; et, comme la Divinité tire tout son bonheur d'elle-même, les cœurs qu'échauffe un feu céleste trouvent dans leurs propres sentimens une sorte de jouissance pure et délicieuse, indépendante de la fortune et du reste de l'univers.

A Julie.

Enfin me voilà tout à fait dans le torrent. Mon recueil fini, j'ai commencé de fréquenter les spectacles et de souper en ville. Je passe ma journée entière dans le monde, je prête mes oreilles et mes yeux à tout ce qui les frappe, et, n'apercevant rien qui te ressemble, je me recueille au milieu du bruit et converse en secret avec toi. Ce n'est pas que cette vie bruyante et tumultueuse n'ait aussi quelques sortes d'attraits, et que la prodigieuse diversité d'objets n'offre de certains agrémens à de nouveaux débarqués; mais, pour les sentir, il faut avoir le cœur vide et l'esprit frivole; l'amour et la raison semblent s'unir pour m'en dégoûter : comme tout n'est que vaine apparence et que tout change à chaque instant, je n'ai le temps d'être ému de rien, ni celui de rien examiner.

Ainsi je commence à voir les difficultés de l'étude du monde, et je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connoître. Le philosophe en est trop loin, l'homme du monde en est trop près; l'un voit trop pour pouvoir réfléchir, l'autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il le considère à part, et, n'en pouvant discerner ni les

liaisons ni les rapports avec d'autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place et n'en sent ni la raison ni les vrais effets. L'homme du monde voit tout et n'a le temps de penser à rien : la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir, et non de les observer; ils s'effacent mutuellement avec rapidité, et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement, parce que le spectacle exige une continuité d'attention qui interrompt la réflexion. Un homme qui voudroit diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude, toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde, ne seroit bien nulle part. Il n'y auroit d'autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces, l'un pour voir, l'autre pour réfléchir; mais cela même est presque impossible : car la raison n'est pas un meuble qu'on pose et qu'on reprenne à son gré, et quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.

Je trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer n'observe rien, parce qu'étant inutile dans les affaires et importun dans les plaisirs il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même; dans l'école du monde, comme dans celle de l'amour,

il faut commencer par pratiquer ce C[u'on veut apprendre.

Quel parti prendrai-je donc, moi, étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays, et que la différence de religion empêcheroit seule d'y pouvoir aspirer à rien? Je suis réduit à m'abaisser pour m'instruire, et, ne pouvant jamais être un homme utile, à tâcher de me rendre un homme amusant. Je m'exerce, autant qu'il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse, et à prendre si bien ce qu'il y a de bon dans la société que j'y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui veut voir le monde doit au moins en prendre les manières jusqu'à un certain point : car de quel droit exigeroit-on d'être admis parmi des gens à qui l'on n'est bon à rien et à qui l'on n'auroit pas l'art de plaire? Mais aussi, quand il a trouvé cet art , on ne lui en demande pas davantage, surtout s'il est étranger. Il peut se dispenser de prendre part aux cabales, aux intrigues, aux démêlés; s'il se comporte honnêtement envers chacun , s'il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni préférence' s'il garde le secret de chaque société oij il est reçu, s'il n'étale point les ridicules d'une maison dans une autre, s'il évite les confidences, s'il se refuse aux trarasseries, s'il garde partout une certaine dignité, il pourra voir paisiblement le monde, conserver ses mœurs, sa probité, sa franchise même, pourvu qu'elle vienne Nouvelle Hélnïse. Il, i 3

d'un esprit de liberté, et non d'un esprit de parti. Voilà ce que j'ai tâché de faire, par l'avis de quelques gens éclairés que j'ai choisis pour guides parmi les connoissances que m'a données mylord Edouard. J'ai donc commencé d'être admis dans des sociétés moins nombreuses et plus choisies. Je ne m'étois trouvé jusqu'à présent qu'à des dîners réglés, où l'on ne voit de femme que la maîtresse de la maison, où tous les désœuvrés de Paris sont reçus pour peu qu'on les connoisse, où chacun paye comme il peut son dîner en esprit ou en flatterie, et dont le ton bruyant et confus ne diffère pas beaucoup de celui des tables d'auberges.

Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets; j'assiste à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant, et où l'on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'observent moins et qu'on peut commencer à les étudier; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus fins et plus satiriques; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin, on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tous les événemens secrets de la chronique scandaleuse, qu'on rend le bien et le mal également plaisans et ridicules, et que, peignant avec art et selon l'intérêt particulier les ca-

lactères des personnages, chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus amère ; c'est là, en un mot, qu'on affile avec soin le poignard, sous prétexte de faire moins de mal, mais en effet pour l'enfoncer plus avant.

Cependant, à considérer ces propos selon nos idées, on auroit tort de les appeler satiriques, car ils sont bien plus railleurs que mordans, et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général, la satire a peu de cours dans les grandes villes, oia ce qui n'est que mal est si simple que ce n'est pas la peine d'en parler. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n'est plus estimée? et de quoi médiroit-on quand on ne trouve plus de mal à rien? A Paris surtout, où l'on ne saisit les choses que par le côté plaisant, tout ce qui doit allumer la colère et l'indignation est toujours mal reçu s'il n'est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n'aiment point à se fâcher; aussi ne se fâchent-elles de rien : elles aiment à rire, et, comme il n'y a pas le mot pour rire au crime, les fripons sont d'honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule! sa caustique empreinte est inefl'açable : il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu'au

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