‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 3)Chapitre 5 sur 7 · LE TIR F. XVIII · texte numérisé non relu

LE TIR F. XVIII

menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.

Arrivée à l'église, je sentis en entrant une sorte d'émotion que je n'avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisir mon âme dans ce lieu simple et auguste, tout rempli de la majesté de Celui qu'on y sert. Une frayeur soudaine me fit frissonner ; tremblante et prête à tomber en défaillance, j'eus peine à me traîner jusqu'au pied de la chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter durant la cérémonie ; et s'il me laissoit apercevoir les objets, c'étoit pour en être épouvantée. Le jour sombre de l'édifice, le profond silence des spectateurs, leur maintien modeste et recueilli, le cortège de tous mes parens, l'imposant aspect de mon vénéré père, tout donnoit à ce qui s'alloit passer un air de solennité qui m'excitoit à l'attention et au respect, et qui m'eût fait frémir à la seule idée d'un parjure. Je crus voir l'organe de la Providence et entendre la voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie. La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées dans les paroles de l'Ecriture, ses chastes et sublimes devoirs, si importans au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes, tout cela me fit une telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla cor-

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riger tout à coup le désordre de mes affections, et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature. « L'œil éternel qui voit tout, disois-je en moimême, lit maintenant au fond de mon cœur; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma bouche : le Ciel et la terre sont témoins de l'engagement sacré que je prends; ils le seront encore de ma fidélité h l'observer. Quel droit peut respecter parmi les hommes quiconque ose violer le premier de tous? »

Un coup d'œil jeté par hasard sur M. et Mme d'Orbe, que je vis à côté l'un de l'autre et fixant sur moi des yeux attendris, m'émut plus puissamment encore que n'avoient fait tous les autres objets. Aimable et vertueux couple, pour moins connoître l'amour en êtes-vous moins unis? Le devoir et l'honnêteté vous lient : tendres amis, époux fidèles, sans brûler de ce feu dévorant qui consume l'âme, vous vous aimez d'un sentiment pur et doux qui la nourrit, que la sagesse autorise et que la raison dirige; vous n'en êtes que plus solidement heureux. Ah! puissé-je dans un lien pareil recouvrer la même innocence et jouir du même bonheur ! Si je ne l'ai pas mérité comme vous, je m'en rendrai digne à votre exemple. Ces sentimens réveillèrent mon espérance et mon courage. J'envisageai le saint nœud que j'allois former comme un nouvel état qui devoit purifier mon âme et la rendre à tous ses devoirs. Quand le pasteur

me demanda si je promettois obéissance et fidélité parfaite à celui que j'acceptois pour époux, ma bouche et mon cœur le promirent. Je le tiendrai jusqu'à la mort.

De retour au logis, je soupirois après une heure de solitude et de recueillement. Je l'obtins, non sans peine; et, quelque empressement que j'eusse d'en profiter, je ne m'examinai d'abord qu'avec répugnance, craignant de n'avoir éprouvé qu'une fermentation passagère en changeant de condition et de me retrouver aussi peu digne épouse que j'avois été fille peu sage. L'épreuve étoit sûre, mais dangereuse : je commençai par songer à vous. Je me rendois le témoignage que nul tendre souvenir n'avoit profané l'engagement solennel que je venois de prendre. Je ne pouvois concevoir par quel prodige votre opiniâtre image m'avoit pu laisser si longtemps en paix, avec tant de sujets de me la rappeler : je me serois défiée de l'indifférence et de l'oubli comme d'un état trompeur qui m'étoit trop peu naturel pour être durable. Cette illusion n'étoit guère à craindre : je sentis que je vous aimois autant et plus peut-être que je n'avois jamais fait, mais je le sentis sans rougir. Je vis que je n'avois pas besoin, pour penser à vous, d'oublié^ que j'étois la femme d'un autre. En me disant combien vous m'étiez cher, mon cœur étoit ému, mais ma conscience et mes sens étoient tranquilles ; et je connus dès ce moment que j'étois réellement Noui'elle Héloïse. 111. ii

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changée. Quel torrent de pure joie vuu alors inonder mon âme! Quel sentiment de paix, effacé depuis si longtemps, vint ranimer ce cœur flétri par l'ignominie et répandre dans tout mon être une sérénité nouvelle! Je crus me sentir renaître ; je crus recommencer une autre vie. Douce et consolante vertu, je la recommence pour toi; c'est toi qui me la rendras chère ; c'est à toi que je la veux consacrer. Ah ! j'ai trop appris ce qu'il en coûte à te perdre pour l'abandonner une seconde fois!

Dans le ravissement d'un changement si grand, si prompt, si inespéré, j'osai considérer l'état où j'étois la veille : je frémis de l'indigne abaissement où m'avoit réduite l'oubli de moi-même et de tous les dangers que j'avois courus depuis mon premier égarement. Quelle heureuse révolution me venoit de montrer l'horreur du crime qui m'avoit tentée et réveilloit en moi le goût de la sagesse ! Par quel rare bonheur avois-je été plus fidèle à l'amour qu'à l'honneur, qui me fut si cher? Par quelle faveur du sort votre inconstance ou la mienne ne m'avoit-elle point livrée à de nouvelles inclinations? Comment eussé-je opposé ,à un autre amant une résistance que le premier avoit déjà vaincue et une honte accoutumée à céder aux désirs? Aurois-je plus respecté les droits d'un amour éteint que je n'avois respecté ceux de la vertu, jouissant encore de tout leur empire?

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Quelle sûreté avois-je eue de n'aimer que vous seul au monde, si ce n'est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amans, qui se jurent une constance éternelle et se parjurent innocemment toutes les fois qu'il plaît au Ciel de changer leur cœur? Chaque défaite eût ainsi préparé la suivante ; l'habitude du vice en eût effacé l'horreur à mes yeux. Entraînée du déshonneur à l'infamie sans trouver de prise pour m'arréter, d'une amante abusée je devenois une fille perdue, l'opprobre de mon sexe et le désespoir de ma famille. Qui m'a garantie d'un effet si naturel de ma première faute? qui m'a retenue après le premier pas? qui m'a conservé ma réputation et l'estime de ceux qui me sont chers ? qui m'a mise sous la sauvegarde d'un époux vertueux, sage, aimable par son caractère et même par sa personne, et rempli pour moi d'un respect et d'un attachement si peu mérités? qui me permet enfin d'aspirer encore au titre d'honnête femme et me rend le courage d'en être digne? Je le vois, je le sens : la main secourable qui m'a conduite à travers les ténèbres est celle qui lève à mes yeux le voile de l'erreur et me rend à moi malgré moi-même. La voix secrète qui ne cessoit de murmurer au fond de mon cœur. s'élève et tonne avec plus de force au moment où j'étois prête à périr. L'Auteur de toute vérité n'a point souffert que je sortisse de sa présence coupable d'un vil parjure, et. prévenant mon rrimc par

mes remords, il m'a montré l'abîme où j'allois me précipiter. « Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres; tu me rappelles au bien, que tu m'as fait aimer! Daigne accepter d'un cœur épuré par tes soins l'hommage que toi seule rends digne de t'être offert. »

A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étois délivrée et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentois rétablie, je me prosternai contre terre, i'élevai vers le Ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne. « Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et toute la société. Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi et aux règles de la raison que je tiens de toi. Je remets mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante, qui est la tienne, et ne permets plus que l'erreur du moment l'emporte sur le choix de toute ma vie. »

Après cette courte prière, la première que j'eusse faite avec un vrai zèle, je me sentis telle-

ment affermie dans mes résolutions, il me parut si facile et si doux de les suivre, que je vis clairement où je devois chercher désormais la force dont j'avois besoin pour résister à mon propre cœur, et que je ne pouvois trouver en moi-même. Je tirai de cette découverte une confiance nouvelle, et je déplorai le triste aveuglement qui me l'avoit fait manquer si longtemps. Je n'avois jamais été tout à fait sans religion; mais peutêtre vaudroit-il mieux n'en point avoir du tout que d'en avoir une extérieure et maniérée, qui sans toucher le cœur rassure la conscience ; de se borner à des formules, et de croire exactement en Dieu à certaines heures pour n'y plus penser le reste du temps. Scrupuleusement attachée au culte public, je n'en savois rien tirer pour la pratique de ma vie. Je me sentois bien née, et me livrois à mes penchans; j'aimois à réfléchir, et me fiois à ma raison ; ne pouvant accorder l'esprit de l'Evangile avec celui du monde, ni la foi avec les œuvres, j'avois pris un milieu qui contentoit ma vaine sagesse; j'avois des maximes pour croire, et d'autres pour agir ; j'oubliois dans un lieu ce que j'avois pensé dans l'autre; j'étois dévote à l'église, et philosophe au logis. Hélas ! je n'étois rien nulle part; mes prières n'étoient que des mots, mes raisonnemens des sophismes, et je suivois pour toute lumière la fausse lueur des feux crrans qui me guidoienl pour me perdre.

Je ne puis vous dire combien ce principe intérieur qui m'avoit manqué jusqu'ici m'a donné de mépris pour ceux qui m'ont si mal conduite. Quelle étoit, je vous prie, leur raison première ? et sur quelle base étoient-ils fondés? Un heureux instinct me porte au bien; une violente passion s'élève ; elle a sa racine dans le même instinct : que ferai-je pour la détruire? De la considération de l'ordre je tire la beauté de la vertu, et sa bonté de l'utilité commune. Mais que fait tout cela contre mon intérêt particulier? et lequel au fond m'importe le plus, de mon bonheur aux dépens du reste des hommes, ou du bonheur des autres aux dépens du mien? Si la crainte de la honte ou du châtiment m'empêche de mal faire pour mon profit, je n'ai qu'à mal faire en secret : la vertu n'a plus rien à médire; et si je suis surprise en faute, on punira, comme à Sparte, non le délit, mais la maladresse. Enfin, que le caractère et l'amour du beau soient empreints par la nature au fond de mon âme, j'aurai ma règle aussi longtemps qu'il ne sera point défiguré. Mais comment m'assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n'a point, parmi les êtres sensibles, de modèle auquel on puisse la comparer ? Ne sait-on pas que les affections désordonnées corrompent le jugement ainsi que la volonté, et que la conscience s'altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu,

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«•eion l'inconstance et la variété des préjugés? Adorez l'Etre éternel, mon digne et sage ami : d'un souffle vous détruirez ces fantômes de raison qui n'ont qu'une vaine apparence et fuient comme une ombre devant l'immuable vérité. Rien n'existe que par Celui qui est; c'est lui qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire; c'est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, et sait dire au juste oublié : « Tes vertus ont un témoin »; c'est lui, c'est sa substance inaltérable, qui est le vrai modèle des perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos passions ont beau la défigurer, tous ses traits, liés à l'essence infinie, se représentent toujours à la raison, et lui servent à rétablir ce que l'imposture et l'erreur en ont altéré. Ces distinctions me semblent faciles, le sens commun suffit pour les faire. Tout ce qu'on ne peut séparer de l'idée de cette essence est Dieu; tout le reste est l'ouvrage des hommes. C'est à la contemplation de ce divin modèle que l'âme s'épure et s'élève, qu'elle apprend à mépriser ses inclinations basses et à surmonter ses vils penchans. Un cœur pénétré de ces sublimes vérités se refuse aux petites passions des hommes ; cette grandeur infinie le dégoûte de leur orgueil ; le charme de la méditation l'arrache aux désirs terrestres ; et quand l'Etre immense dont il s'occupe n'existeroit

pas, il seioit encore bon qu'il s'en occupât sans cesse, pour être plus maître de lui-même, plus fort, plus heureux et plus sage.

Cherchez-vous un exemple sensible des vains sophismes d'une raison qui ne s'appuie que sur elle-même? Considérons de sang-froid les discours de vos philosophes, dignes apologistes du crime, qui ne séduisirent jamais que des cœurs déjà corrompus. Ne diroit-on pas qu'en s'attaquant directement au plus saint et au plus solennel des engagemens, ces dangereux raisonneurs ont résolu d'anéantir d'un seul coup toute la société humaine, qui n'est fondée que sur la foi des conventions? Mais voyez, je vous prie, comment ils disculpent un adultère secret. C'est, disent-ils, qu'il n'en résulte aucun mal, pas même pour l'époux qui l'ignore : comme s'ils pouvoient être sûrs qu'il l'ignorera toujours! comme s'il suffisoit, pour autoriser le parjure et l'infidélité, qu'ils ne nuisissent pas à autrui! comme si ce n'étoit pas assez, pour abhorrer le crime, du mal qu'il fait à ceux qui le commettent! Quoi donc! ce n'est pas un mal de manquer de foi, d'anéantir autant qu'il est en soi la force du serment et des contrats les plus inviolables? Ce n'est pas un mal de se forcer soi-même à devenir fourbe et menteur? Ce n'est pas un mal de former des liens qui vous font désirer le mal et la mort d'autrui, la mort de celui même qu'on doit le plus aimer, et avec qui l'on a juré de

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vivre? Ce n'est pas un mal qu'un état dont mille autres crimes sont toujours le fruit? Un bien qui produiroit tant de maux seroit par cela seul un mal lui-même.

L'un des deux penseroit-il être innocent parce qu'il est libre peut-être de son côté et ne manque de foi à personne? Il se trompe grossièrement. Ce n'est pas seulement l'intérêt des époux, mais la cause commune de tous les hommes, que la pureté du mariage ne soit point altérée. Chaque fois que deux époux s'unissent par un nœud solennel, il intervient un engagement tacite de tout le genre humain de respecter ce lien sacré, d'honorer en eux l'union conjugale; et c'est, ce me semble, une raison très forte contre les mariages clandestins, qui, n'ofîrant nul signe de cette union, exposent des cœurs innocens à brûler d'une flamme adultère. Le public est en quelque sorte garant d'une convention passée en sa présence; et l'on peut dire que l'honneur d'une femme pudique est sous la protection spéciale de tous les gens de bien. Ainsi quiconque ose la corrompre pèche, premièrement parce qu'il la fait pécher, et qu'on partage toujours les crimes qu'on fait commettre; il pèche encore directement lui-même, parce qu'il viole la foi publique et sacrée du mariage, sans lequel rien ne peut subsister dans l'ordre légitime des choses humaines.

Le crime est secret, disent-ils, et il n'en résulte

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aucun mal pour personne. Si ces philosophes croient l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme, peuvent-ils appeler un crime secret celui qui a pour témoin le premier offensé et le seul vrai juge ? Étrange secret que celui qu'on dérobe à tous les jeux, hors ceux à qui l'on a le plus d'intérêt à le cacher! Quand même ils ne reconnoîtroient pas la présence de la Divinité, comment osent-ils soutenir qu'ils ne font de mal à personne? comment prouvent-ils qu'il est indifférent à un père d'avoir des héritiers qui ne soient pas de son sang, d'être chargé peut-être de plus d'enfans qu'il n'en auroit eu, et forcé de partager ses biens aux gages de son déshonneur, sans sentir pour eux des entrailles de père? Supposons ces raisonneurs matérialistes; on n'en est que mieux fondé à leur opposer la douce voix de la nature, qui réclame au fond de tous les cœurs contre une orgueilleuse philosophie, et qu'on n'attaqua jamais par de bonnes raisons. En effet, si le corps seul produit la pensée et que le sentiment dépende uniquement des organes, deux êtres formés d'un même sang ne doivent-ils pas avoir entre eux une plus étroite analogie, un attachement plus fort l'un pour l'autre, et se ressembler d'âme comme de visage, ce qui est une grande raison de s'aimer?

N'est-ce donc faire aucun mal, à votre avis, que d'anéantir ou troubler par un sang étranger

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cette union naturelle, et d'altérer dans son principe l'affection mutuelle qui doit lier entre eux tous les membres d'une famille ? Y a-t-il au monde un honnête homme qui n'eût horreur de changer l'enfant d'un autre en nourrice? et le crime est-il moindre de le changer dans le sein de la mère?

Si je considère mon sexe en particulier, que de maux j'aperçois dans ce désordre qu'ils prétendent ne faire aucun mal! ne fiàt-ce que l'avilissement d'une femme coupable, à qui la perte de l'honneur ôte bientôt toutes les autres vertus. Que d'indices trop sûrs pour un tendre époux d'une intelligence qu'ils pensent justifier par le secret, ne fût-ce que de n'être plus aimé de sa femme! Que fera-t-elle avec ses soins artificieux, que mieux prouver son indifférence? Est-ce l'œil de l'amour qu'on abuse par de feintes caresses? Et quel supplice, auprès d'un objet chéri, de sentir que la main nous embrasse et que le cœur nous repousse ! Je veux que la fortune seconde une prudence qu'elle a si souvent trompée ; je compte un moment pour rien la témérité de confier sa prétendue innocence et le repos d'autrui à des précautions que le Ciel se plaît à confondre : que de faussetés, que de mensonges, que de fourberies, pour couvrir un mauvais commerce, pour tromper un mari, pour corrompre des domestiques, pour en imposer au public! Quel scandale pour des complices! quel exemple pour des cnfans ! Que devient leur cdu-

cation parmi tant de soins pour satisfaire impunément de coupables feux? que devient la paix de la maison et l'union des chefs? Quoi ! dans tout cela l'époux n'est point lésé? Mais qui le dédommagera donc d'un cœur qui lui étoit dû? qui lui pourra rendre une femme estimable? qui lui donnera le repos et la sûreté? qui le guérira de ses justes soupçons? qui fera confier un père au sentiment de la nature en embrassant son propre enfant?

A l'égard des liaisons prétendues que l'adultère et l'infidélité peuvent former entre les familles, c'est moins une raison sérieuse qu'une plaisanterie absurde et brutale, qui ne mérite pour toute réponse que le mépris et l'indignation. Les trahisons, les querelles, les combats, les meurtres, les empoisonnemens, dont ce désordre a couvert la terre dans tous les temps, montrent assez ce qu'on doit attendre, pour le repos et l'union des hommes, d'un attachement formé par le crime. S'il résulte quelque sorte de société de ce vil et méprisable commerce, elle est semblable à celle des brigands, qu'il faut détruire et anéantir pour assurer les sociétés légitimes.

J'ai tâché de suspendre l'indignation que m'inspirent ces maximes pour les discuter paisiblement avec vous. Plus je les trouve insensées, moins je dois dédaigner de les réfuter, pour me faire honte à moi-même de les avoir peut-être

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écoutées avec trop peu d'éloignement. Vous voyez combien elles supportent mai l'examen de la saine raison. Mais où chercher la saine raison, sinon dans ce qui en est la source? et que penser de ceux qui consacrent à perdre les hommes ce flambeau divin qu'il leur donna pour les guider? Défions-nous d'une philosophie en paroles ; défions-nous d'une fausse vertu qui sape toutes les vertus, et s'applique à justifier tous les vices pour s'autorisera les avoir tous. Le meilleur moyen de trouver ce qui est bien est de le chercher sincèrement; et l'on ne peut longtemps le chercher ainsi sans remonter à l'Auteur de tout bien. C'est ce qu'il me semble avoir fait depuis que je m'occupe à rectifier mes sentimens et ma raison; c'est ce que vous ferez mieux que moi quand vous voudrez suivre la même route. Il m'est consolant de songer que vous avez souvent nourri mon esprit des grandes idées de la religion; et vous, dont le cœur n'eut rien de caché pour moi, ne m'en eussiez pas ainsi parlé si vous aviez eu d'autres, sentimens. Il me semble même que ces conversations avoient pour nous des charmes. La présence de l'Etre suprême ne nous fut jamais importune : elle nous donnoit plus d'espoir que d'épouvante ; elle n'effraya jamais que l'âme du méchant; nous aimions à l'avoir pour témoin de nos entretiens, à nous élever conjointement jusqu'à lui. Si quelquefois nous étions humiliés par la honte, nous nous

disions, en déplorant nos foiblesses : « Au moins, il voit le fond de nos cœurs»; et nous en étions plus tranquilles.

Si cette sécurité nous égara, c'est au principe sur lequel elle étoit fondée à nous ramener. N'estil pas bien indigne d'un homme de ne pouvoir jamais s'accorder avec lui-même, d'avoir une règle pour ses actions, une autre pour ses sentimens; de penser comme s'il étoit sans corps, d'agir comme s'il étoit sans âme, et de ne jamais approprier à soi tout entier rien de ce qu'il fait en toute sa vie? Pour moi, je trouve qu'on est bien fort avec nos anciennes maximes quand on ne les borne pas à de vaines spéculations. La foiblesse est de l'homme, et le Dieu clément qui le fit la lui pardonnera sans doute; mais le crime est du méchant, et ne restera point impuni devant l'Auteur de toute justice. Un incrédule, d'ailleurs heureusement né, se livre aux vertus qu'il aime : il fait le bien par goût et non par choix. Si tous ses désirs sont droits, il les suit sans contrainte; il les suivroit de même s'ils ne l'étoient pas, car pourquoi se gêneroit-il? Mais celui qui reconnoît et sert le Père commun des hommes se croit une plus haute destination; l'ardeur de la remplir anime son zèle, et, suivant une règle plus sûre que ses penchans, il sait faire le bien qui lui coûte et sacrifier les désirs de son cœur à la loi du devoir. Tel est, mon ami, le sacrifice héroïque au-

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'^uel nous sommes tous deux appelés. L'amour qui nous unissoit eût fait le charme de notre vie. Il survéquit à l'espérance; il brava le temps et l'éloignement; il supporta toutes les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit point périr de lui-même : il étoit digne de n'être immolé qu'à la vertu.

Je vous dirai plus : tout est changé entre nous ; il faut nécessairement que votre cœur change. Julie de Wolmar n'est plus votre ancienne Julie; la révolution de vos sentimens pour elle est inévitable, et il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce changement au vice ou à la vertu. J'ai dans la mémoire un passage d'un auteur que vous ne récuserez pas : c L'amour, dit-il, est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne. Pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s'y complaise, et qu'il nous élève en élevant l'objet aimé. Otez l'idée de la perfection, vous ôtez l'enthousiasme; ôtez l'estime, et l'amour n'est plus rien. Comment une femme honorerat-elie un homme qu'elle doit mépriser? comment pourra-t-il honorer lui-même celle qui n'a pas craint de s'abandonner à un vil corrupteur ? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement. L'amour, ce sentiment céleste, ne sera plus pour eux qu'un honteux commerce. Ils auront perdu l'honneur, et n'auront point trouvé la félicité'. » Voilà notre

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