I . Vovez la première partie, lettre xxiv
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leçon, mon ami ; c'est vous qui l'avez dictée. Jamais nos cœurs s'aimèrent-ils plus délicieusement, et jamais l'honnêteté leur fut-elle aussi chère que dans les temps heureux où cette lettre fut écrite? Voyez donc à quoi nous mèneroient aujourd'hui de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui ravissent l'âme! L'horreur du vice, qui nous est si naturelle à tous deux, s'étendroit bientôt sur le complice de nos fautes; nous nous haïrions pour nous être trop aimés, et l'amour s'éteindroit dans les remords. Ne vaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher pour le rendre durable? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s'accorder avec l'innocence? N'est-ce pas conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui, mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l'un à l'autre. Oublions tout le reste, et soyez l'amant de mon âme. Cette idée est si douce qu'elle console de tout.
Voilà le fidèle tableau de ma vie, et l'histoire naïve de tout ce qui s'est passé dans mon cœur. Je vous aime toujours, n'en doutez pas. Le sentiment qui m'attache à vous est si tendre et si vif encore qu'une autre en seroit peut-être alarmée; pour moi, j'en connus un trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu'il a changé de nature; et, du moins en cela, mes fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais que l'exacte bienséance et la vertu de parade exigeroient da-
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vantage encore, et ne seroient pas contentes que vous ne fussiez tout à fait oublié. Je crois avoir une règle plus sûre, et je m'y tiens. J'écoute en secret ma conscience : elle ne me reproche rien, et jamais elle ne trompe une âme qui la consulte sincèrement. Si cela ne suffit pas pour me justifier dans le monde, cela suffit pour ma propre tranquillité. Comment s'est fait cet heureux changement? je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je l'ai vivement désiré. Dieu seul a fait le reste. Je penserois qu'une àme une fois corrompue l'est pour toujours et ne revient plus au bien d'elle-même, à moins que quelque révolution subite, quelque brusque changement de fortune et de situation ne change tout à coup ses rapports, et, par un violent ébranlement, ne l'aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant rompues et toutes ses passions modifiées dans ce bouleversement général, on reprend quelquefois son caractère primitif, et l'on devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de la nature. Alors le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier on étoit abject et foible, aujourd'hui l'on est fort et magnanime. En se contemplant de si près dans deux états sidifférens, on en sent mieux le prix de celui où l'on est remonté, et l'on en devient plus attentif à s'y soutenir. Mon mariage m'a fait éprouver quelque chose de semblable à ce que je tâche de Nouvelle Héloïse. III. i3
VOUS expliquer. Ce lien si redouté me délivre d'une servitude beaucoup plus redoutable, et mon époux m'en devient plus cher pour m'avoir rendue à moi-même.
Nous étions trop unis, vous et moi, pour qu'en changeant d'espèce notre union se détruise. Si vous perdez une tendre amante, vous gagnez une fidèle amie; et, quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions, je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur et plus sage, et pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heureux aussi, et je sens plus que jamais qu'il n'y a point de bonheur sans la vertu. Si vous m'aimez véritablement, donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s'accordent pas moins dans leur retour au bien qu'ils s'accordèrent dans leur égarement.
Je ne crois pas avoir besoin d'apologie pour cette longue lettre. Si vous m'étiez moins cher, elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me reste une grâce à vous demander. Un cruel fardeau me pèse sur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de M. de Wolmar, mais une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois. J'aurois déjà cent fois tout avoué; vous seul m'avez retenue. Quoique je connoisse la sagesse
et la modération de M. de Wolmar, c'est toujours vous compromettre que de vous nommer, et je n'ai point voulu le faire sans votre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de vous le demander, et aurois-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l'obtenir? Songez, je vous supplie, que cette réserve ne sauroit être innocente, qu'elle m'est chaque jour plus cruelle, et que, jusqu'à la réception de votre réponse, je n'aurai pas un instant de tranquillité.
RÉPONSE
Et vous ne seriez plus ma Julie.'' Ah! ne dites pas cela, digne et respectable femme; vous l'êtes plus que jamais. Vous êtes celle qui méritez les hommages de tout l'univers; vous êtes celle que j'adorai en commençant d'être sensible à la véritable beauté; vous êtes celle que je ne cesserai d'adorer, même après ma mort, s'il reste encore en mon âme quelque souvenir des attraits vraiment célestes qui l'enchantèrent durant ma vie. Cet effort de courage qui vous ramène à toute votre vertu ne vous rend que plus semblable à vousmême. Non, non, quelque supplice que j'éprouve
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à le sentir et le dire, jamais vous ne fûtes mieux ma Julie qu'au moment que vous renoncez à moi. Hélas! c'est en vous perdant que je vous ai retrouvée. Mais moi, dont le cœur frémit au seul projet de vous imiter, moi, tourmenté d'une passion criminelle que je ne puis ni supporter ni vaincre, suis-je celui que je pensois être? Etois-je digne de vous plaire ? Quel droit avois-je de vous importuner de mes plaintes et de mon désespoir? C'étoit bien à moi d'oser soupirer pour vous ! Et qu'étois-je pour vous aimer?
Insensé ! comme si je n'éprouvois pas assez d'humiliations, sans en rechercher de nouvelles ! Pourquoi compter des différences que l'amour fit disparoître? Il m'élevoit, il m'égaloit à vous; sa flamme me soutenoit; nos cœurs s'éfoient confondus; tous leurs sentimens nous étoient communs, et les miens partageoient la grandeur des vôtres. Me voilà donc retombé dans toute ma bassesse ! Doux espoir qui nourrissois mon âme et m'abusas si longtemps, te voilà donc éteint sans retour ! Elle ne sera point à moi ! Je la perds pour toujours ! Elle fait le bonheur d'un autre !... O rage! ô tourment de l'enfer !... Infidèle! ah! devois-tu jamais... Pardon, pardon. Madame; ayez pitié de mes fureurs. O Dieu ! vous l'avez trop bien dit, elle n'est plus... elle n'est plus, cette tendre Julie à qui je pouvois montrer tous les mouvemens de mon cœur! Quoi! je me trouvois
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malheureux, et je pouvois me plaindre!... Elle pouvoit m'écouter ! J'étois malheureux!... Que suis-je donc aujourd'hui?... Non, je ne vous ferai plus rougir de vous ni de moi. C'en est fait, il faut renoncer l'un à l'autre, il faut nous quitter : la vertu même en a dicté l'arrêt; votre main l'a pu tracer. Oublions-nous... oubliez-moi du moins. Je l'ai résolu, je le jure; je ne vous parlerai plus de moi.
Oserai-je vous parler de vous encore, et conserver le seul intérêt qui me reste au monde, celui de votre bonheur? En m'exposant l'état de votre âme, vous ne m'avez rien dit de votre sort. Ah ! pour prix d'un sacrifice qui doit être senti de vous, daignez me tirer de ce doute insupportable. Julie, êtes-vous heureuse ? Si vous l'êtes, donnezmoi, dans mon désespoir, la seule consolation dont je sois susceptible; si vous ne l'êtes pas, par pitié daignez me le dire, j'en serai moins longtemps malheureux.
Plus je réfléchis sur l'aveu que vous méditez, moins j'y puis consentir; et le même motif qui m'ôta toujours le courage de vous faire un refus me doit rendre inexorable sur celui-ci. Le sujet est de la dernière importance, et je vous exhorte à bien peser mes raisons. Premièrement, il me semble que votre extrême délicatesse vous jette à cet égard dans l'erreur; et je ne vois point sur quel fondement la plus austère vertu pourroit
exiger une pareille confession. Nul engagement au monde ne peut avoir un effet rétroactif. On ne sauroit s'obliger pour le passé, ni promettre ce qu'on n'a plus le pouvoir de tenir. Pourquoi devroit-on compte à celui à qui l'on s'engage de l'usage antérieur qu'on a fait de sa liberté, et d'une fidélité qu'on ne lui a point promise ? Ne vous y trompez pas, Julie : ce n'est pas à votre époux, c'est à votre ami que vous avez manqué de foi. Avant la tyrannie de votre père, le Ciel et la nature nous avoient unis l'un à l'autre. Vous avez fait, en formant d'autres noeuds, un crime que l'amour ni l'honneur peut-être ne pardonnent point; et c'est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m'a ravi.
S'il est des cas où le devoir puisse exiger un pareil aveu, c'est quand le danger d'une rechute oblige une femme prudente à prendre des précautions pour s'en garantir; mais votre lettre m'a plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais sentimens. En la lisant, j'ai senti dans mon propre cœur combien le vôtre eût abhorré de près, même au sein de l'amour, un engagement criminel dont l'éloignement nous ôtoit l'horreur.
Dès là que le devoir et l'honnêteté n'exigent pas cette confidence, la sagesse et la raison la défendent, car c'est risquer sans nécessité ce qu'il y a de plus précieux dans le mariage : l'attachement ■ d'un époux, la mutuelle confiance, la paix de la
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maison. Avez-vous assez réfléchi sur une pareille démarche ? Connoissez-vous assez votre mari pour être sûre de l'effet qu'elle produira sur lui? Savezvous combien il y a d'hommes au monde auxquels il n'en faudroit pas davantage pour concevoir une jalousie effrénée, un mépris invincible, et peut-être attenter aux jours d'une femme? Il faut, pour ce délicat examen, avoir égard aux temps, aux lieux, aux caractères. Dans le pays où je suis, de pareilles confidences sont sans aucun danger, et ceux qui traitent si légèrement la foi conjugale ne sont pas gens à faire une si grande affaire des fautes qui précédèrent l'engagement. Sans parler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux indispensables, et qui n'ont pas eu lieu pour vous, je connois des femmes assez médiocrement estimables qui se sont fait à peu de risques un mérite de cette sincérité, peut-être pour obtenir à ce prix une confiance dont elles pussent abuser au besoin. Mais dans des lieux où la sainteté du mariage est plus respectée, dans des lieux où ce lien sacré forme une union solide et où les maris ont un véritable attachement pour leurs femmes, ils leur demandent un compte plus sévère d'elles-mêmes; ils veulent que leurs cœurs n'aient connu que pour eux un sentiment tendre ; usurpant un droit qu'ils n'ont pas, ils exigent qu'elles soient à eux seuls avant de leur appartenir, et ne pardonnent pas plus l'abus de la liberté qu'une infidélité réelle.
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Croyez-moi, vertueuse Julie, défiez-vous d'un zèle sans fruit et sans nécessité. Gardez un secret dangereux que rien ne vous oblige à révéler, dont la communication peut vous perdre et n'est d'aucun usage à votre époux. S'il est digne de cet aveu, son âme en sera contristée, et vous l'aurez affligé sans raison. S'il n'en est pas digne, pourquoi voulez-vous donner un prétexte à ses torts envers vous? Que savez-vous si votre vertu, qui vous a soutenue contre les attaques de votre cœur, vous soutiendroit encore contre des chagrins domestiques toujours renaissans? N'empirez point volontairement vos maux, de peur qu'ils ne deviennent plus forts que votre courage et que vous ne retombiez, à force de scrupules, dans un état pire que celui dont vous avez eu peine à sortir. La sagesse est la base de toute vertu : consultez-la, je vous en conjure, dans la plus importante occasion de votre vie; et si ce fatal secret vous pèse si cruellement, attendez du moins pour vous en décharger que le temps, les années, vous donnent une connoissance plus parfaite de votre époux et ajoutent dans son cœur, à l'effet de votre beauté, Fefîet plus sur encore des charmes de votre caractère et la douce habitude de les sentir. Enfin quand ces raisons, toutes solides qu'elles sont, ne vous persuaderoient pas, ne fermez point l'oreille à la voix qui vous les expose. O Julie! écoutez un homme capable de quelque vertu, et qui mérite au
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moins de vous quelque sacrifice par celui qu'il vous fait aujourd'hui.
Il faut finir cette lettre. Je ne pourrois, je le sens, m'empècher d'y reprendre un ton que vous ne devez plus entendre. Julie, il faut vous quitter ! si jeune encore, il faut déjà renoncer au bonheur! O temps qui ne dois plus revenir ! temps passé pour toujours, source de regrets éternels! plaisirs, transports, douces extases, momens délicieux, ravissemens célestes! mes amours, mes uniques amours, honneur et charme de ma vie ! adieu pour jamais !
LETTRE XX De Julie.
Vous me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche, et en la faisant vous m'aidez à y répondre : car, bien loin de chercher l'oubli dont vous parlez, j'avoue que je ne saurois être heureuse si vous cessiez de m'aimer; mais je le suis à tous égards, et rien ne manque à mon bonheur que le vôtre. Si j'ai évité dans ma lettre précédente de parler de M. de Wolmar, je l'ai fait par ménagement pour vous. Je connoissois trop votre sensibilité pour ne pas craindre d'aigrir vos peines; mais votre inquiétude sur mon sort m'obli-
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géant à vous parler de celui dont il dépend, je ne puis vous en parler que d'une manière digne de lui, comme il convient à son épouse et à une amie de la vérité.
M. de Wolmar a près de cinquante ans; sa vie unie, réglée, et le calme des passions, lui ont conservé une constitution si saine et un air si frais qu'il paroît à peine en avoir quarante ; et il n'a rien d'un âge avancé que l'expérience et la sagesse. Sa physionomie est noble et prévenante, son abord simple et ouvert; ses manières sont plus honnêtes qu'empressées; il parle peu et d'un grand sens, mais sans affecter ni précision ni sentences. Il est le même pour tout le monde, ne cherche et ne fuit personne, et n'a jamais d'autres préférences que celles de la raison.
Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon père, crut sentir que je lui convenois, et pour la première fois de sa vie il prit un attachement. Ce goût modéré, mais durable, s'est si bien réglé sur les bienséances et s'est maintenu dans une telle égalité qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant d'état, et que, sans blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manières qu'il avoit auparavant. Je ne l'ai jamais vu ni gai ni triste, mais toujours content; jamais il ne me parle de lui, rarement de moi; il ne me cherche pas, mais il n'est pas fâché que je le
cherche, et me quitte peu volontiers. Il ne rit point; il est sérieux sans donner envie de l'être; au contraire, son abord serein semble m'inviter à l'enjouement; et comme les plaisirs que je goûte sont les seuls auxquels il paroît sensible, une des attentions que je lui dois est de chercher à m'amuser. En un mot, il veut que je sois heureuse : il ne me le dit pas, mais je le vois; et vouloir le bonheur de sa femme n'est-ce pas l'avoir obtenu? Avec quelque soin que j'aie pu l'observer, je n'ai su lui trouver de passion d'aucune espèce que celle qu'il a pour moi. Encore cette passion estelle si égale et si tempérée qu'on diroit qu'il n'aime qu'autant qu'il veut aimer, et qu'il ne le veut qu'autant que la raison le permet. Il est réellement ce que mylord Edouard croit être : en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres gens à sentiment que nous admirons tant nousmêmes, car le cœur nous trompe en mille manières et n'agit que par un principe toujours suspect; mais la raison n'a d'autre fin que ce qui est bien; ses règles sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie ; et jamais elle ne s'égare que dans d'inutiles spéculations qui ne sont pas faites pour elle.
Le plus grand goût de M. de Wolmar est d'observer. Il aime à juger des caractères des hommes et des actions qu'il voit faire. Il en juge avec une profonde sagesse et la plus parfaite impartialité.
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Si un ennemi lui faisoit du mal, il en discuteroit les motifs et les moyens aussi paisiblement que s'il s'agissoit d'une chose indifférente. Je ne sais comment il a entendu parler de vous, mais il m'en a parlé plusieurs fois lui-même avec beaucoup d'estime, et je le connois incapable de déguisement. J'ai cru remarquer quelquefois qu'il m'observoit durant ces entretiens; mais il y a grande apparence que cette prétendue remarque n'est que le secret reproche d'une conscience alarmée. Quoi qu'il en soit, j'ai fait en cela mon devoir : la crainte ni la honte ne m'ont point inspiré de réserve injuste, et je vous ai rendu justice auprès de lui comme je la lui rends auprès de vous.
J'oubliois de vous parler de nos revenus et de leur administration. Le débris des biens de M. de Wolmar, joint à celui de mon père, qui ne s'est réservé qu'une pension, lui fait une fortune honnête et modérée, dont il use noblement et sagement, en maintenant chez lui non l'incommode et vain appareil du luxe, mais l'abondance, les véritables commodités de la vie', et le nécessaire
I. Il n'y a pas d'association plus commune que celle du faste et de la lésine. On prend sur la nature, sur les vrais plaisirs, sur le besoin même, tout ce qu'on donne à l'opinion. Tel homme orne son palais aux dépens de sa cuisine; tel autre aime mieux une belle vaisselle qu'un bon dîner; tel autre fait un repas d'appareil, et meurt de faim tout le reste de l'année. Quand je vois un buffet de vermeil, je m'attends à du vin qui m'empoisonne. Combien de fois, dans des mai-
chez ses voisins indigens. L'ordre qu'il a mis dans sa maison est l'image de celui qui règne au fond de son âme, et semble imiter dans un petit ménage l'ordre établi dans le gouvernement du monde. On n'y voit ni cette inflexible régularité qui donne plus de gène que d'avantage et n'est supportable qu'à celui qui l'impose, ni cette confusion mal entendue qui, pour trop avoir, ôte l'usage de tout. On y reconnoît toujours la main du maître, et l'on ne la sent jamais : il a si bien ordonné le premier arrangement qu'à présent tout va tout seul, et qu'on jouit à la fois de la règle et de la liberté.
Voilà, mon bon ami, une idée abrégée, mais fidèle, du caractère de M. de Wolmar, autant que je l'ai pu connoître depuis que je vis avec lui. Tel il m'a paru le premier jour, tel il me paroît le
sons de campagne, en respirant le frais au matin, l'aspect d'un beau jardin vous tente ! On se lève de bonne heure, on se promène, on gagne de l'appétit, on veut déjeuner: l'officier est sorti, ou les provisions manquent, ou madame n'a pas donné ses ordres, ou l'on vous fait ennuyer d'attendre. Quelquefois on vous prévient : on vient magnifiquement vous offrir de tout, à condition que vous n'accepterez rien. 11 faut rester à jeun jusqu'à trois heures, ou déjeuner avec des tulipes. Je me souviens de m'étre promené dans un très beau parc, dont on disoit que la maîtresse aimoit beaucoup le café et n'en prenoit jamais, attendu qu'il coûtoit quatre sous la tasse ; mais elle donnoit de grand cœur mille écus à son jardinier. Je crois que j'aimerois mieux avoir des charmilles moins bien taillées, et prendre du café plus souvent.
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dernier sans aucune altération ; ce qui me fait espérer que je l'ai bien vu et qu'il ne me reste plus rien à découvrir, car je n'imagine pas qu'il pût se montrer autrement sans y perdre.
Sur ce tableau vous pouvez d'avance vous répondre à vous-même, et il faudroit me mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujets de l'être'. Ce qui m'a longtemps abusée, et qui peut-être vous abuse encore, c'est la pensée que l'amour est nécessaire pour former un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur : l'honnêteté, la vertu, de certaines convenances, moins de conditions et d'âges que de caractères et d'humeurs, suffisent entre deux époux; ce qui m'empêche point qu'il ne résulte de cette union un attachement très tendre, qui, pour n'être pas précisément de l'amour, n'en est pas moins doux et n'en est que plus durable. L'amour est accompagné d'une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix. On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison, bien élever ses enfans. Les amans ne voient jamais qu'eux, ne s'occupent incessamment que d'eux,
I . Apparemment qu'elle n'avoit pas découvert encore le fatal secret qui la tourmenta si fort dans la suite, ou qu'elle ne vouloit pas alors le confier à son ami.
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et la seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ce n'est pas assez pour des époux qui ont tant d'autres soins à remplir. Il n'y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l'amour : on prend sa violence pour un signe de sa durée; le cœur, surchargé d'un sentiment si doux, l'étend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant que cet amour dure, on croit qu'il ne finira point. Mais, au contraire, c'est son ardeur même qui le consume; il s'use avec la jeunesse, il s'efîace avec la beauté, il s'éteint sous les glaces de l'âge; et depuis que le monde existe on n'a jamais vu deux amans en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre. On doit donc compter qu'on cessera de s'adorer tôt ou tard; alors, l'idole qu'on servoit détruite, on se voit réciproquement tels qu'on est. On cherche avec étonnement l'objet qu'on aima; ne le trouvant plus, on se dépite contre celui qui reste, et souvent l'imagination le défigure autant qu'elle l'avoit paré. « Il y a peu de gens, dit La Rochefoucauld, qui ne soient honteux de s'être aimés quand ils ne s'aiment plus'. » Combien alors il est à craindre que l'ennui ne succède à des sentimens trop vifs; que leur déclin, sans s'arrêter à l'indifférence, ne passe jusqu'au dégoût ; qu'on ne se trouve enfin rassasiés l'un de l'autre, et que, pour s'être
I. Je serois bien surpris que Julie eiît lu et cité La Rochefoucauld en toute autre occasion : jamais son triste livre ne sera goiité des bonnes sens.
trop aimés amans, on n'en vienne à se haïr époux! Mon cher ami, vous m'avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence et pour mon repos, mais je ne vous ai jamais vu qu'amoureux : que sais-je ce que vous seriez devenu, cessant de l'être? L'amour éteint vous eût toujours laissé la vertu, je l'avoue; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer? et combien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être des maris insupportables! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.
Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l'un pour l'autre : nous nous voyons tels que nous sommes; le sentiment qui nous joint n'est point l'aveugle transport des cœurs passionnés, mais l'immuable et constant attachement de deux personnes honnêtes et raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de leur sort et tâchent de se le rendre doux l'une à l'autre. Il semble que, quand on nous eût formés exprès pour nous unir, on n'auroit pu réussir mieux. S'il avoit le cœur aussi tendre que moi, il seroit impossible que tant de sensibilité de part et d'autre ne se heurtât quelquefois, et qu'il n'en résultât des querelles. Si j'étois aussi tranquille que lui, trop de froideur régneroit entre nous et rendroit la société moins agréable et moins douce. S'il ne m'aimoit point, nous vivrions mal ensemble; s'il m'eût trop aimée,
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il m'eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu'il faut à l'autre : il m'éclaire, et je l'anime; nous en valons mieux réunis, et il semble que nous soyons destinés à ne faire entre nous qu'une seule âme, dont il est l'entendement et moi la volonté. Il n'y a pas jusqu'à son âge un peu avancé qui ne tourne au commun avantage : car, avec la passion dont j'étois tourmentée, il est certain que s'il eût été plus jeune je l'aurois épousé avec plus de peine encore, et cet excès de répugnance eût peut-être empêché l'heureuse révolution qui s'est faite en moi.
Mon ami, le Ciel éclaire la bonne intention des pères et récompense la docilité des enfans. A Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos déplaisirs ! Le seul désir de vous rassurer pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand, avec les sentimens que j'eus cidevant pour vous et les connoissances que j'ai maintenant, je serois libre encore et maîtresse de me choisir un mari, je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m'éclairer et qui lit au fond de mon cœur, ce n'est pas vous que je choisirois, c'est M. deWolmar.
Il importe peut-être à votre entière guérison que j'achève de dire ce qui me reste sur le cœur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si, pour me punir de mes fautes, le Ciel m'ôtoit le digne époux que j'ai si peu mérité, ma ferme résolution est Nouvelle Héloïse. 111. i i>
de n'en prendre jamais un autre. S'il n'a pas eu le bonheur de trouver une fille chaste, il laissera du moins une chaste veuve. Vous me connoissez trop bien pour croire qu'après vous avoir fait cette déclaration je sois femme à m'en rétracter jamais.
Ce que j'ai dit pour lever vos doutes peut servir encore à résoudre en partie vos objections contre l'aveu que je crois devoir faire à mon mari. Il est trop sage pour me punir d'une démarche humiliante que le repentir seul peut m'arracher, et je ne suis pas plus capable d'user de la ruse des dames dont vous parlez qu'il l'est de m'en soupçonner. Quant à la raison sur laquelle vous prétendez que cet aveu n'est pas nécessaire, elle est certainement un sophisme : car, quoiqu'on ne soit tenu à rien envers un époux qu'on n'a pas encore, cela n'autorise point à se donner à lui pour autre chose que ce qu'on est. Je l'avois senti, même avant de me marier; et si le serment extorqué par mon père m'empêcha de faire à cet égard mon devoir, je n'en fus que plus coupable, puisque c'est un crime de faire un serment injuste, et un second de le tenir. Mais j'avois une autre raison que mon cœur n'osoit s'avouer, et qui me rendoit beaucoup plus coupable encore. Grâces au Ciel, elle ne subsiste plus.
Une considération plus légitime et d'un plus grand poids est le danger de troubler inutilement
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le repos d'un honnête homme qui tire son bonheur de l'estime qu'il a pour sa femme. Il est sûr qu'il ne dépend plus de lui de rompre le nœud qui nous unit, ni de moi d'en avoir été plus digne. Ainsi je risque, par une confidence indiscrète, de l'affliger à pure perte, sans tirer d'autre avantage de ma sincérité que de décharger mon cœur d'un secret funeste qui me pèse cruellement. J'en serai plus tranquille, je le sens, après le lui avoir déclaré; mais lui, peut-être le sera-t-il moins, et ce seroit bien mal réparer mes torts que de préférer mon repos au sien.
Que ferai-je donc, dans le doute où je suis? En attendant que le Ciel m'éclaire mieux sur mes devoirs, je suivrai le conseil de votre amitié: je garderai le silence, je tairai mes fautes à mon époux, et je tâcherai de les effacer par une conduite qui puisse un jour en mériter le pardon.
Pour commencer une réforme aussi nécessaire, trouvez bon, mon ami, que nous cessions désormais tout commerce entre nous. Si M. de Wolmar avoit reçu ma confession, il décideroit jusqu'à quel point nous pouvons nourrir les sentimens de l'amitié qui nous lie et nous en donner les innocens témoignages; mais, puisque je n'ose le consulter là-dessus, j'ai trop appris à mes dépens combien nous peuvent égarer les habitudes les plus légitimes en apparence. Il est temps de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur, je
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ne veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer, étant femme, à la même présomption qui me perdit étant fille. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi : je vous supplie aussi de ne plus m'écrire. Cependant, comme je ne cesserai jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt, et que ce sentiment est aussi pur que le jour qui m'éclaire, je serai bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles et de vous voir parvenir au bonheur que vous méritez. Vous pourrez de temps à autre écrire à M^e d'Orbe, dans les occasions où vous aurez quelque événement intéressant à nous apprendre. J'espère que l'honnêteté de votre âme se peindra toujours dans vos lettres. D'ailleurs ma cousine est vertueuse et sage, pour ne me communiquer que ce qu'il me conviendra de voir, et pour supprimer cette correspondance si vous étiez capable d'en abuser.
Adieu, mon cher et bon ami; si je croyois que la fortune pût vous rendre heureux, je vous dirois : « Courez à la fortune » ; mais peut-être avez-vous raison de la dédaigner, avec tant de trésors pour vous passer d'elle; j'aime mieux vous dire : « Courez à la félicité, c'est la fortune du sage. » Nous avons toujours senti qu'il n'y en avoit point sans la vertu; mais prenez garde que ce mot de vertu, trop abstrait, n'ait plus d'éclat que de solidité, et ne soit un nom de parade qui sert plus à éblouir les autres qu'à nous contenter nous-mêmes. Je
frémis quand je songe que des gens qui portoient l'adultère au fond de leur cœur osoient parler de vertu. Savez-vous bien ce que signifioit pour nous un terme si respectable et si profané, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel ? c'étoit cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisoit ses transports sous ce saint enthousiasme, pour nous les rendre encore plus chers et nous abuser plus longtemps. Nous étions faits, j'ose le croire, pour suivre et chérir la véritable vertu, mais nous nous trompions en la cherchant, et ne suivions qu'un vain fantôme. Il est temps que l'illusion cesse, il est temps de revenir d'un trop long égarement. Mon ami, ce retour ne vous sera pas difficile : vous avez votre guide en vous-même ; vous l'avez pu négliger, mais vous ne l'avez jamais rebuté. Votre âme est saine, elle s'attache à tout ce qui est bien; et si quelquefois il lui échappe, c'est qu'elle n'a pas usé de toute sa force pour s'y tenir. Rentrez au fond de votre conscience, et cherchez si vous n'y retrouveriez point quelque principe oublié qui serviroit à mieux ordonner toutes vos actions, à les lier plus solidement entre elles et avec un objet commun. Ce n'est pas assez, croyez-moi, que la vertu soit la base de votre conduite, si vous n'établissez cette base même sur un fondement inébranlable. Souvenez-vous de ces Indiens qui font porter le monde sur un grand éléphant, et puis
ii8 TROISIEME PARTIE
l'éléphant sur une tortue; et quand on leur demande sur quoi porte la tortue, ils ne savent plus que dire.
Je vous conjure de faire quelque attention aux discours de votre amie, et de choisir pour aller au bonheur une route plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. Je ne cesserai de demander au Ciel, pour vous et pour moi, cette félicité pure, et ne serai contente qu'après l'avoir obtenue pour tous les deux. Ah ! si jamais nos cœurs se rappellent malgré nous les erreurs de notre jeunesse, faisons au moins que le retour qu'elles auront produit en autorise le souvenir, et que nous puissions dire avec cet ancien : « Hélas! nous périssions, si nous n'eussions péri ! »
Ici finissent les sermons de la prêcheuse : elle aura désormais assez à faire à se prêcher ellemême. Adieu, mon aimable ami, adieu pour toujours : ainsi l'ordonne l'inflexible devoir; mais croyez que le cœur de Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher... Mon Dieu! que fais-je?. .. Vous le verrez trop à l'état de ce papier. Ah! n'est-il pas permis de s'attendrir en disant à son ami le dernier adieu?
De l'amant de Julie à niylord Edouard.
Oui, Mylord, il est vrai, mon àme est oppressée du poids de la vie ; depuis longtemps elle m'est à charge : j'ai perdu tout ce qui pouvoit me la rendre chère, il ne m'en reste que les ennuis. Mais on dit qu'il ne m'est pas permis d'en disposer sans l'ordre de celui qui me l'a donnée. Je sais aussi qu'elle vous appartient à plus d'un titre; vos soins me l'ont sauvée deux fois, et vos bienfaits me la conservent sans cesse : je n'en disposerai jamais que je ne sois sûr de le pouvoir faire sans crime, ni tant qu'il me restera la moindre espérance de la pouvoir employer pour vous.
Vous disiez que je vous étois nécessaire : pourquoi me trompiez-vous? Depuis que nous sommes à Londres, loin que vous songiez à m'occuper de vous, vous ne vous occupez que de moi. Que vous prenez de soins superflus ! Mylord, vous le savez, je hais le crime encore plus que la vie; j'adore l'Etre éternel. Je vous dois tout, je vous aime, je ne tiens qu'à vous sur la terre; l'amitié, le devoir, y peuvent enchaîner un infortuné : des prétextes et des sophismes ne l'y retiendront point. Eclairez ma raison, parlez à mon cœur, je suis prêt à vous
entendre; mais souvenez-vous que ce n'est point le désespoir qu'on abuse.
Vous voulez qu'on raisonne : hé bien ! raisonnons. Vous voulez qu'on proportionne la délibération à l'importance de la question qu'on agite, j'y consens. Cherchons la vérité paisiblement, tranquillement; discutons la proposition générale comme s'il s'agissoit d'un autre. Robeck fit l'apologie de la mort volontaire avant de se la donner. Je ne veux pas faire un livre à son exemple, et je ne suis pas fort content du sien ; mais j'espère imiter son sang-froid dans cette discussion.
J'ai longtemps médité sur ce grave sujet ; vous devez le savoir, car vous connoissez mon sort, et je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : Chercher son bien et fuir son mal en ce qui n'offense point autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour nous et n'est un bien pour personne, il est donc permis de s'en délivrer. S'il y a dans le monde une maxime évidente et certaine, je pense que c'est celle-là; et si l'on venoit à bout de la renverser, il n'y a point d'action humaine dont on ne pût faire un crime.
Que disent là-dessus nos sophistes? Premièrement, ils regardent la vie comme une chose qui n'est pas à nous, parce qu'elle nous a été donnée; mais c'est précisément parce qu'elle nous a été donnée qu'elle est à nous. Dieu ne leur a-t-il pas
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donné deux bras? Cependant, quand ils craignent la gangrène, ils s'en font couper un, et tous les deux s'il le faut. La parité est exacte pour qui croit à l'immortalité de l'àme : car si je sacrifie mon bras à la conservation d'une chose précieuse, qui est mon corps, je sacrifie mon corps à la conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon bien-être. Si tous les dons que le Ciel nous a faits sont naturellement des biens pour nous, ils ne sont que trop sujets à changer de nature, et il y ajouta la raison pour nous apprendre à les discerner. Si cette règle ne nous autorisoit pas à choisir les uns et rejeter les autres, quel seroit son usage parmi les hommes ?
Cette objection si peu solide, ils la retournent de mille manières. Ils regardent l'homme vivant sur la terre comme un soldat mis en faction. « Dieu, disent-ils, t'a placé dans ce monde : pourquoi en sors-tu sans son congé? » Mais toi-même, il t'a placé dans ta ville : pourquoi en sors-iu sans son congé? Le congé n'est-il pas dans le mal-être? En quelque lieu qu'il me place, soit dans un corps, soit sur la terre, c'est pour y rester autant que j'y suis bien, et pour en sortir dès que j'y suis mal. Voilà la voix de la nature et la voix de Dieu. Il faut attendre l'ordre, j'en conviens; mais quand je meurs naturellement. Dieu ne m'ordonne pas de quitter la vie, il me l'ôte : c'est en me la rendant insupportable qu'il m'ordonne de la quitter.
Dans le premier cas, je résiste de toute ma force; dans le second, j'ai le mérite d'obéir.
Concevez-vous cju'il y ait des gens assez injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion contre la Providence, comme si l'on vouloit se soustraire à ses lois? Ce n'est point pour s'y soustraire qu'on cesse de vivre, c'est pour les exécuter. Quoi ! Dieu n'a-t-il de pouvoir que sur mon corps? est-il quelque lieu dans l'univers où quelque être existant ne soit pas sous sa main? et agira-t-il moins immédiatement sur moi quand ma substance épurée sera plus une et plus semblable à la sienne? Non, sa justice et sa bonté font mon espoir; et, si je croyois que la mort pût me soustraire à sa puissance, je ne voudrois plus mourir.
C'est un des sophismes du Phédon , rempli d'ailleurs de vérités sublimes. « Si ton esclave se tuoit, dit Socrate à Cébès, ne le punirois-tu pas, s'il t'étoit possible, pour t'avoir injustement privé de ton bien?» Bon Socrate, que nous dites-vous? N'appartient-on plus à Dieu quand on est mort ? Ce n'est point cela du tout; mais il falloit dire : « Si tu charges ton esclave d'un vêtement qui le gêne dans le service qu'il te doit, le puniras-tu d'avoir quitté cet habit pour mieux faire son service? » La grande erreur est de donner trop d'importance à la vie, comme si notre être en dépendoit et qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux veux de Dieu, elle n'est
rien aux veux de la raison, elle ne doit rien être aux nôtres; et quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d'en faire un si grand bruit? Mylord, ces déclamateurs ne sont point de bonne foi; absurdes et cruels dans leurs raisonnemens , ils aggravent le prétendu crime, comme si l'on s'ôtoit l'existence, et le punissent, comme si l'on existoit toujours.
Quant au Phédon, qui leur a fourni le seul argument spécieux qu'ils aient jamais employé, cette question n'y est traitée que très légèrement, et comme en passant. Socrate, condamné par un jugement inique à perdre la vie dans quelques heures, n'avoit pas besoin d'examiner bien attentivement s'il lui étoit permis d'en disposer. En supposant qu'il ait tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, crovez-moi, Mylord, il les eiit médités avec plus de soin dans l'occasion de les mettre en pratique; et la preuve qu'on ne peut tirer de cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre le droit de disposer de sa propre vie, c'est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même qu'il quitta la terre.
Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal. En considérant cette foule d'erreurs, de tourmens et de vices dont elle est remplie, on seroit bien plus tenté de demander si jamais elle fut un bien. Le crime assiège sans cesse
l'homme le plus vertueux; chaque instanl qu'il vit, il est prêt à devenir la proie du méchant ou méchant lui-même. Combattre et souffrir, voilà son sort dans ce monde; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils diffèrent entre eux, ils n'ont rien en commun que les misères de la vie. S'il vous falloit des autorités et des faits, je vous citerois des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, Mylord : c'est à vous que je parle, et je vous demande quelle est icibas la principale occupation du sage, si ce n'est de se concentrer, pour ainsi dire, au fond de son âme, et de s'efforcer d'être mort durant sa vie. Le seul moyen qu'ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l'humanité n'est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a de mortel en nous, de nous recueillir au dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations? Et si nos passions et nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devonsnous soupirer après un état qui nous délivre des unes et des autres! Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés? ils anéantissent pour ainsi dire leur existence à force de l'étendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachemens; ils n'ont point de jouissances qui ne leur préparent mille amères priva-
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tious ; plus ils sentent, et plus ils souffrent; plus ils s'enfoncent dans la vie, et plus ils sont malheureux.
Mais qu'en général ce soit, si l'on veut, un bien pour l'homme de ramper tristement sur la terre, j'y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s'immoler d'un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route commune, et pour qui le désespoir et les amères douleurs sont le passeport de la nature : c'est à ceux-là qu'il seroit aussi insensé de croire que leur vie est un bien qu'il l'étoit au sophiste Possidonius , tourmenté de la goutte, de nier qu'elle fût un mal. Tant qu'il nous est bon de vivre, nous le désirons fortement, et il n'y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous ce désir : car nous avons tous reçu de la nature une très grande horreur de la mort, et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On supporte longtemps une vie pénible et douloureuse avant de se résoudre à la quitter; mais, quand une fois l'ennui de vivre l'emporte sur l'horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand mal , et l'on ne peut s'en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu'on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d'être un bien, on sait très certainement au moins qu'elle est un mal longtemps avant de nous le paroître;
et chez tout homme sensé le droit d'}' renoncer en précède toujours de beaucoup la tentation.
Ce n'est pas tout : après avoir nié que la vie puisse être un mal pour nous ôter le droit de nous en défaire, ils disent ensuite qu'elle est un mal pour nous reprocher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c'est une lâcheté de se soustraire à ses douleurs et à ses peines, et il n'y a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. O Rome! conquérante du monde , quelle troupe de poltrons t'en donna l'empire! Qu'Arrie, Éponine, Lucrèce, soient dans le nombre : elles étoient femmes ; mais Brutus , mais Cassius, et toi qui partageois avec les dieux les respects de la terre étonnée, grand et divin Caton, toi dont l'image auguste et sacrée animoit les Romains d'un saint zèle et faisoit frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensoient pas qu'un jour, dans le coin poudreux d'un collège, de vils rhéteurs prouveroient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au crime heureux l'hommage de la vertu dans les fers ! Force et grandeur des écrivains modernes, que vous êtes sublimes , et qu'ils sont intrépides la plume à la main! Mais dites-moi, brave et vaillant héros qui vous sauvez si courageusement d'un combat pour supporter plus longtemps la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite? Quoi ! vous avez la lâcheté de n'oser soutenir l'ardeur du feu !
Rien, dites-vous, ne m'oblige à supporter le tison. Et moi, qui m'oblige à supporter la vie? La génération d'un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d'un fétu? et l'une et l'autre n'estelle pas également son ouvrage?
Sans doute , il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu'on ne peut éviter, mais il n'y a qu'un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s'exempter sans mal faire, et c'est souvent un très grand mal d'endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se délivrer d'une vie douloureuse par une prompte mort ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d'un chirurgien. Viens, respectable Parisot ' , coupe-moi cette jambe qui me feroit périr : je te verrai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture, faute d'oser soutenir la même opération.
J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même; mais, en revanche , combien en est-il qui l'ordonnent? Qu'un magistrat à qui tient le salut de la patrie, qu'un père de famille qui doit la subsistance à sesenfans, qu'un débiteur insolvable qui ruineroit ses créanciers, se dévouent à
! . Chirurgien de Lyon, homme d'honneur, bon citoyen, ami tendre et généreux, négligé, mais non pas oublié, de tel qui fut honoré de ses bienfaits.
leur devoir, quoi qu'il arrive; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus grand d'être injuste, est-il permis pour cela, dans des cas tout difîérens, de conserver aux dépens d'une foule de misérables une vie qui n'est utile qu'à celui qui n'ose mourir? k Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte et fléchit sous le poids; les ennemis sont là : va combattre avec tes frères, va sauver tes enfans, et n'expose pas ton père à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parens. » Quand la faim, les maux, la misère, ennemis domestiques pires que les sauvages, permettroient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d'une famille qui peut à peine en gagner pour elle, celui qui ne tient à rien, celui que le Ciel réduit à vivre seul sur la terre, celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n'auroit-il pas au moins le droit de quitter un séjour oii ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité? Pesez ces considérations, Mylord, rassemblez toutes ces raisons , et vous trouverez qu'elles se réduisent au plus simple des droits de la nature, qu'un homme sensé ne mit jamais en question. En effet , pourquoi seroit-il permis de se guérir de la goutte, et non de la vie? L'une et l'autre ne nous vient-elle pas de la même main? S'il est pénible de
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mourir, qu'est-ce à dire? Les drogues font-elles plaisir à prendre? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine! Preuve que la nature répugne à l'une et à l'autre. Qu'on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d'un mal passager en faisant des remèdes que d'un mal incurable en s'ôtant la vie, et comment on est moins coupable d'user de quinquina pour la fièvre que d'opium pour la pierre. Si nous regardons à l'objet, l'un et l'autre est de nous délivrer du malétre; si nous regardons au moyen, l'un et l'autre est également naturel; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés; si nous regardons à la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu'il ne nous ait pas envoyé? A quelle douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne pas de sa main ? Qiielle est la borne où finit sa puissance et où l'on peut légitimement résister? Ne nous est-il donc permis de changer l'état d'aucune chose, parce que tout ce qui est est comme il l'a voulu? Faut-il ne rien faire en ce monde, de peur d'enfreindre ses lois? et, quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais les enfreindre? Non, Mylord, la vocation de l'homme est plus grande et plus noble : Dieu ne l'a point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir; il l'a constitué seul juge de ses Nouvelle Héloïse. III. 17
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propres actions ; il a écrit dans son cœur : '< Fais ce qui t'est salutaire et n'est nuisible à personne. » Si je sens qu'il m'est bon de mourir, je résiste à son ordre en m'opiniàtrant à vivre, car, en me rendant la mort désirable , il me prescrit de la chercher.
Bomston, j'en appelle à votre sagesse et à votre candeur : quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire? Si les chrétiens en ont établi d'opposées, ils ne les ont tirées ni des principes de leur religion, ni de sa règle unique, qui est l'Ecriture, mais seulement des philosophes païens. Lactance et Augustin , qui les premiers avancèrent cette nouvelle doctrine, dont Jésus-Christ ni les apôtres n'avoient pas dit un mot, ne s'appuyèrent que sur le raisonnement du Phédon , que j'ai déjà combattu ; de sorte que les fidèles, qui croient suivre en cela l'autorité de l'Évangile, ne suivent que celle de Platon. En effet, où verra-t-on dans la Bible entière une loi contre le suicide, ou même une simple improbation? et n'est -il pas bien étrange que, dans les exemples de gens qui se sont donné la mort , on n'y trouve pas un seul mot de blâme contre aucun de ces exemples? Il y a plus : celui de Samson est autorisé par un prodige qui le venge de ses ennemis. Ce miracle se seroit-il fait pour justifier un crime? et cet homme qui perdit sa iorte pour s être laissé déduire par une
i'cmmc l'cùt-il recouvrée pour commettre un forlait autheiiticiue ? Comme si Dieu lui-même eût voulu tromper les hommes!
«Tu ne tueras point », dit le Décalogue. Que s'ensuit-il de là? Si ce commandement doit être pris à la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs ni les ennemis; et Moïse, tiui fit tant mourir de gens, entendoit fort mal son propre précepte. S'il y a c|uelques exceptions, la première est certainement en faveur de la mort volontaire, parce qu'elle est exempte de violence et d'injustice, les deux seules considérations qui puissent rendre l'homicide criminel, et que la nature y a mis d'ailleurs un suffisant obstacle.
Mais, disent-ils encore, souffrez patiemment les maux que Dieu vous envoie; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que c'est mal en saisir l'esprit! L'homme est sujet à mille maux, sa vie est un tissu de misères, et il ne semble naître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu'il peut éviter, la raison veut qu'il les évite; et la religion, (|ui n'est jamais contraire à la raison, l'approuve. Mais que leur somme est petite auprès de ceux qu'il est forcé de souffrir malgré lui ! C'est de ceux-ci qu'un Dieu clément permet aux hommes de se faire un mérite; il accepte en hommage volontaire le tribut forcé qu'il nous impose, et marque au profit de l'autre vie la lé^ignation dans celle-ci. La vé-
ritable pénitence de l'homme lui est imposée par la nature : s'il endure patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer, il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande ; et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vouloir faire davantage, c'est un fou qu'il faut enfermer ou un fourbe qu'il faut punir. Fuyons donc sans scrupule tous les maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même aussitôt qu'elle est un mal pour nous, puisqu'il dépend de nous de le faire, et qu'en cela nous n'offensons ni Dieu ni les hommes. S'il faut un sacrifice à l'Être suprême, n'est-ce rien que de mourir? Offrons à Dieu la mort qu'il nous impose par la voix de la raison, et versons paisiblement dans son sein notre âme qu'il redemande.
Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes, et que la religion autorise'. Revenons à nous. Vous avez daigné
I. L'étrange lettre pour la délibération dont il s'agit ! Raisonne-l-on si paisiblement sur une question pareille quand on l'examine pour soi? La lettre est-elle fabriquée, ou l'auteur ne veut-il qu'être réfuté? Ce qui peut tenir en doute, c'est l'exemple de Robeck qu'il cite, et qui semble autoriser le sien. Robecl< délibéra si posément qu'il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien long, bien pesant, bien froid ; et quand il eut établi, selon lui, qu'il étoit permis de se donner la mort, il se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n'est pas la mode de se tuer, on n'imagine que des enragés
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m'ouvrir votre cœur : je connois vos peines, vous ne souffrez pas moins que moi; vos maux sont sans remède ainsi que les miens, et d'autant plus sans remède que les lois de l'honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez, je l'avoue, avec fermeté. La vertu vous soutient; un pas de plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir; Mylord, j'ose vous presser de terminer vos souffrances, et je vous laisse à juger qui de nous est Je plus cher à l'autre.
Que tardons-nous à faire un pas qu'il faut toujours faire? Attendrons-nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement à la vie après nous en avoir ôté les charmes, et que nous traînions avec effort, ignominie et douleur, un corps infirme et cassé? Nous sommes dans l'âge oij la vigueur de l'âme la dégage aisément de ses entraves, et où l'homme sait encore mourir : plus tard, il se laisse en gémissant arracher la vie. Profitons d'un temps où l'ennui de vivre nous rend la mort désirable; craignons qu'elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en souviens, il fut un instant où je ne deraan-
qui se tuent ; tous les actes de courage sont autant de chimères pour les âmes foibles : chacun ne juge des autres que par soi. Cependant, combien n'avons-nous pas d'exemples attestés d'hommes sages en tout autre point qui, sans remords, sans fureur, sans désespoir, renoncent à la vie uniquement parce qu'elle leur est à charge, et meurent piui tranquillement qu'ils n'ont vécu !
dois qu'une heure au Ciel, et où je serois mort désespéré si je ne l'eusse obtenue. Ah! qu'on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre! et qu'il est sage de la quitter aussitôt qu'ils sont rompus! Je le sens, Mylord , nous sommes dignes tous deux d'une habitation plus pure : la vertu nous la montre, et le sort nous invite à la chercher. Que l'amitié qui nous joint nous unisse encore à notre dernière heure. Oh ! quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l'un de l'autre, de confondre leurs derniers soupirs, d'exhaler à la fois les deux moitiés de leur âme ! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instans? Que quittent-ils en sortant du monde? Ils s'en vont ensemble : ils ne quittent rien.
RÉPONSE
Jeune homme, un aveugle transport t'égare : sois plus discret, ne conseille point en demandant conseil. J'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai l'âme ferme : je suis Anglois. Je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu la
mort de piès, et la regarde avec trop d'indifférence pour l'aller chercher. Parlons de toi.
Il est vrai, tu m'étois nécessaire; mon âme avoit besoin de la tienne ; tes soins pouvoient m'étre utiles; ta raison pouvoit m'éclairer dans la plus importante affaire de ma vie; si je ne m'en sers point, à qui t'en prends-tu? Où est-elle? qu'estelle devenue? que peux-tu faire? à quoi es-tu bon dans l'état où te voilà? quels services puis-je espérer de toi? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable : tu n'es pas un homme, tu n'es rien; et si je ne regardois à ce que tu peux être, tel que tu es je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi.
Je n'en veux pour preuve que ta lettre mcme. Autrefois je trouvois en toi du sens, de la vérité; tes sentimens étoient droits, tu pensois juste ; et je ne t'aimois pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu'ai-je trouvé maintenant dans les raisonnemens de cette lettre dont tu parois si content? Un misérable et perpétuel sophisme, qui dans l'égarement de ta raison marque celui de ton cœur, et que je ne daignerois pas même relever si je n'avois pitié de ton délire»
Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux le demander qu'une seule chose : Toi qui crois Dieu existant, l'âme immortelle, et la liberté de l'rioinme, tu ne penses pas, sans doute, qu'un être
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intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard, seulement pour vivre, souffrir et mourir? Il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une fin, un objet moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point; après quoi nous reprendrons pied à pied ta lettre, et tu rougiras de l'avoir écrite.
Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune : car il se trouve toujours dans l'application cjuelque condition particulière qui change tellement l'état des choses que chacun se croit dispensé d'obéir à la règle qu'il prescrit aux autres ; et l'on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.
Il t'est donc permis, selon toi, de cesser de vivre? La preuve en est singulière, c'est que tu as envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats : ils doivent t'ètre bien obligés des armes que tu leur fournis; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre ; et dès que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du ciime, dans le désir de mal faire ils en trouveront aussi le droit.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je voudrois bien savoir si lu as commencé. CHioi ! fus-tu
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placé sur la terre pour n'j rien faire? Le Ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête, au Juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras-tu? « J'ai séduit une fille honnête; j'abandonne un ami dans ses chagrins. » Malheureux! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu ; que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et tu dis : « La vie est un mal. » Mais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers? et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident? Tu l'as dit toi-même, la vie passive de l'homme n'est rien, et ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active et morale, qui doit iniîuer sur tout son être, consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l'honnête homme infortuné : car ce n'est pas une modification passagère, mais son rapport avec son objet qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles
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sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter? Penses-tu que je n'aie pas démêlé, sous ta feinte impartialité dans le dénombrement des maux de cette vie, la honte de parler des tiens? Crois-moi, n'abandonne pas à la fois toutes tes vertus; garde au moins ton ancienne franchise, et dis ouvertement à ton ami : « J'ai perdu l'espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d'être homme de bien : j'aims mieux mourir. »
Tu t'ennuies de vivre, et tu dis : « La vie est un mal. » Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras : « La vie est un bien. » Tu diras plus vrai sans mieux raisonner, car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton àme qu'est tout le mal, corrige tes affections déréglée^ et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
a Je souffre, me dis-tu; dépend-il de moi de ne pas souffrir? » D'abord c'est changer l'état de la question : car il ne s'agit pas de savoir si tu souffres, mais si c'est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus souffrir. Voyons s'il est besoin de mourir pour cela.
Considère un moment le progrès naturel des maux de l'âme directement opposé au progrès des maux du corps, comme les deux substances sont opposées par leur nature. Ceux-ci s'invétèrent, s'em-
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pirent en vieillissant, et détruisent enfin cette machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes et passagères d'un être immortel et simple, s'effacent insensiblement et le laissent dans sa forme originelle, que rien ne sauroit changer. La tristesse, l'ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables, qui ne s'enracinent jamais dans l'âme; et l'expérience dément toujours ce sentiment d'amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai plus : je ne puis croire que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérens que nos chagrins; non seulement je pense qu'ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu'une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu'il n'y a rien de meilleur que la vertu.
Quoi qu'il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu'augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui : car, toutes ses facultés étant aliénées par la douleur et le mal étant sans remède, il n'a plus l'usage ni de sa volonté ni de sa raison; il cesse d'être homme avant de mourir et ne fait, en s'ôtant la vie, qu'achever de quitter un corps qui l'embarrasse et où son âme n'est déjà plus.
Mais il n'en est pas ainsi des douleurs de l'âme, qui, pour vives qu'elles soient, portent toujours
leur remède avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal quelconque intolérable? c'est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu'elles guérissent; mais la douleur du mal est permanente, celle de l'opération passagère, et l'on préfère celle-ci. Qu'est-il donc besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée, qui seule les rendroit insupportables? Est-il raisonnable d'appliquer d'aussi violens remèdes aux maux qui s'effacent d'eux-mêmes? Pour qui fait cas de la constance et n'estime les ans que le peu qu'ils valent, de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances lequel doit être préféré, de la mort ou du temps? Attends, et tu seras guéri. Que demandes-tu davantage?
Ah! c'est ce qui redouble mes peines de songer qu'elles finiront! Vain sophisme de la douleur ; bon mot sans raison, sans justesse, et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l'espoir de terminer sa misère' ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimeroit mieux aigrir un moment la douleur présente par l'assurance de la voir finir, comme on scarifie une plaie
I. Non, Mylord, on ne termine pas ainsi sa misère, on y met le comble ; on rompt les derniers nœuds qui nous attachoient au bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher. on tient encore à l'objet de sa douleur par sa douleur même. et cet état ea n:ioins affreux que de ne tenir plus à rien
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pour la faire cicatriser? Et quand la douleur auroit un charme qui nous feroit aimer à souffrir, s'en priver en s'ôtant la vie n'est-ce pas faire à l'instant même tout ce qu'on craint de l'avenir?
Penses-y bien, jeune homme; que sont dix, vingt, trente ans, pour un être immortel? La peine et le plaisir passent comme une ombre; la vie s'écoule en un instant; elle n'est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose.
Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que, si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir, car autant vaudroit dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être et de tromper ta destination. Mais, en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?
Ta mort ne fait de mal à personne 1 J'entends : mourir à nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'en est-il point de plus chers encore ' qui t'obligent à te
1 . Des droits plus chers que ceux de l'amitié ! et c'est u.t
conserver? S'il est une personne au monde qui t'ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d'une âme rendue avec tant de peine à sa première innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées? Ne crainstu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde et à la vertu leur plus digne ornement? Et si elle te survit, ne crainstu point d'exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie? Ingrat ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toimême ? ne songeras-tu jamais qu'à tes peines? N'es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher? et ne saurois-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi?
Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille, et parce qu'ils ne te sont pas imposés tu te crois affranchi de tout. Et la société à qui tu dois ta conservation, tes talens, tes lumières; la patrie à qui tu appartiens, les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? O l'exact dénombrement que tu fais! Parmi les devoirs que tu comptes, tu n'oublies que ceux d'homme et de
sage qui le dit ' Mai^ ce prétendu sage étoii amoureux luimême.
citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger parce qu'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré, contre l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme! le sage les méprise-t-il? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison : tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, et tu demandes : « Quel mal fais-je? »
Tu veux t'autoriser par des exemples; tu m'oses nommer des Romains! Toi, des Romains! il t'appartient bien d'oser prononcer ces noms illustres! Dis-moi, Brutus mourut-il en amant désespéré? et Caton déchira-t-il ses entrailles pour sa maîtresse? Homme petit et foible, qu'y a-t-il entre Caton et toi? Montre-moi la mesure commune de cette âme sublime et de la tienne. Téméraire, ah! tais-toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. A ce noin saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussière et honorer en silence la mémoire du plus grand des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis! et que tu juges bassement des Romains, si tu penses qu'ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitôt qu'elle leur étoit à charge! Regarde les beaux temps de la République et cherche si tu y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses
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devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourmens qui l'attendoient? Que n'eût point donné Posthumius pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches CaudinesPQuel effort de courage le sénat même n'admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre à sa défaite? Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux ennemis, eux à qui l'ignominie étoit si cruelle et à qui il en coûtoit si peu de mourir? C'est qu'ils dévoient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvoient détourner de ce devoir sacré. Mais quand les lois furent anéanties et que l'État fut en proie à des tyrans, les citoyens reprirent leur liberté naturelle et leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus, il fut permis à des Romains de cesser d'être : ils avoient rempli leurs fonctions sur la terre ; ils n'avoient plus de patrie ; ils étoient en droit de disposer d'eux et de se rendre à eux-mêmes la liberté qu'ils ne pouvoient plus rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie à servir Rome expirante et à combattre pour les lois, ils moururent vertueux et grands comme ils avoient vécu; et leur mort fut encore un tribut à la gloire du nom romain, afin qu'on ne vît dans aucun d'eux le spectacle indigne des vrais citoyens servant un usurpateur.
Mais toi, qui es-tu? qu'as-tu fait? Crois-tu t'ex- » cuser sur ton obscurité? ta foiblesse t'exemptet-elle de tes devoirs? et, pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois? Il te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que tu dois l'usage de ta vie à tes semblables ! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive : c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien... je suis inutile au monde... Philosophe d'un jour! ignores-tu que tu ne saurois faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?
Écoute-moi, jeune insensé : tu m'es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. » Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs : tu n'es qu'un méchant.
Nouvelle Héloïse. III. 19
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LETTRE XXIII De mylord Edouard à l'amant de Julie.
Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser aujourd'hui comme je l'avois espéré , et l'on me retient encore pour deux jours à Kensington. Le train de la cour est qu'on y travaille beaucoup sans rien faire, et que toutes les affaires s'y succèdent sans s'achever. Celle qui m'arrête ici depuis huit jours ne demandoit pas deux heures; mais comme la plus importante affaire des ministres est d'avoir toujours l'air affairé , ils perdent plus de temps à me remettre qu'ils n'en auroient mis à m'expédier. Mon impatience, un peu trop visible, n'abrège pas ces délais. Vous savez que la cour ne me convient guère; elle m'est encore plus insupportable depuis que nous vivons ensemble, et j'aime cent fois mieux partager votre mélancolie que l'ennui des valets qui peuplent ce pays.
Cependant, en causant avec ces empressés fainéans, il m'est venu une idée qui vous regarde, et sur laquelle je n'attends que votre aveu pour disposer de vous. Je vois qu'en combattant vos peines vous souffrez à la fois du mal et de la résistance. Si vous voulez vivre et guérir, c'est moins parce que l'honneur et la raison l'exigent que pour complaire à vos amis. Mon cher, ce n'est
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pas assez : il faut reprendre le goût de la vie pour en bien remplir les devoirs, et, avec tant d'indifférence pour toute chose, on ne réussit jamais à rien. Nous avons beau faire l'un et l'autre, la raison seule ne vous rendra pas la raison. II faut qu'une multitude d'objets nouveaux et frappans vous arrachent une partie de l'attention que votre cœur ne donne qu'à celui qui l'occupe. Il faut , pour vous rendre à vous-même , que vous sortiez d'au dedans de vous ; et ce n'est que dans l'agitation d'une vie active que vous pouvez retrouver le repos.
Il se présente pour cette épreuve une occasion qui n'est pas à dédaigner : il est question d'une entreprise grande, belle, et telle que bien des âges n'en voient pas de semblables. Il dépend de vous d'en être témoin et d'y concourir. Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des hommes; votre goût pour l'observation trouvera de quoi se contenter. Vos fonctions seront honorables ; elles n'exigeront, avec des talens que vous possédez, que du courage et de la santé. Vous y trouverez plus de péril que de gêne : elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort long. Je ne puis vous en dire aujourd'hui davantage, parce que ce projet sur le point d'éclore est pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J'ajouterai seulement que, si vous négligez cette heureuse et rare occa-
h8 troisième partie
sion, vous ne la retrouverez probablement jamais et la regretterez peut-être toute votre vie.
J'ai donné ordre à mon coureur, qui vous porte cette lettre, de vous chercher où que vous soyez, et de ne point revenir sans votre réponse, car elle presse, et je dois donner la mienne avant de partir d'ici.
RÉPONSE
Faites, Mjlord; ordonnez de moi : vous ne serez désavoué sur rien. En attendant que je mérite de vous servir, au moins que je vous obéisse.
LETTRE XXV De mylord Edouard à l'amant de Julie.
Puisque vous approuvez l'idée qui m'est venue, je ne veux pas tarder un moment à vous marquer que tout vient d'être conclu et à vous expliquer de quoi il s'agit, selon la permission que j'en ai reçue en répondant de vous.
Vous savez qu'on vient d'armer à Plymouth une escadre de cinq vaisseaux de guerre, et qu'elle est
prête à mettre à la voile. Celui qui doit la commander est M. George Anson, habile et vaillant officier, mon ancien ami. Elle est destinée pour la mer du Sud, où elle doit se rendre par le détroit de Le Maire et en revenir par les Indes orientales. Ainsi vous voyez qu'il n'est pas question de moins que du tour du monde , expédition qu'on estime devoir durer environ trois ans. J'aurois pu vous faire inscrire comme volontaire ; mais, pour vous donner plus de considération dans l'équipage, j'y ai fait ajouter un titre , et vous êtes couché sur l'état en qualité d'ingénieur des troupes de débarquement : ce qui vous convient d'autant mieux que le génie étant votre première destination, je sais que vous l'avez appris dès votre enfance.
Je compte retourner demain à Londres ' et vous présenter à M. Anson dans deux jours. En attendant, songez à votre équipage et à vous pourvoir d'instrumens et de livres, car l'embarquement est prêt, et l'on n'attend plus que l'ordre du départ. Mon cher ami, j'espère que Dieu vous ramènera sain de corps et de cœur de ce long voyage, et qu'à votre retour nous nous rejoindrons pour ne nous séparer jamais.
i. Je n'entends pas trop bien ceci. Kensington n'étant qu'à un quart de lieue de Londres, les seigneurs qui vont à la cour n'y couchent pas : cependant voilà mylord Edouard forcé d'y passer je ne sais combien de jours.
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LETTRE XXVI De l'amant de Julie à M'"« d'Orbe.
Je pars, chère et charmante cousine, pour faire le tour du globe; je vais chercher dans un autre hémisphère la paix dont je n'ai pu jouir dans celuici. Insensé que je suis ! je vais errer dans l'univers sans trouver un lieu pour y reposer mon cœur; je vais chercher un asile au monde où je puisse être loin de vous! Mais il faut respecter les volontés d'un ami, d'un bienfaiteur, d'un père. Sans espérer de guérir, il faut au moins le vouloir, puisque Julie et la vertu l'ordonnent. Dans trois heures je vais être à la merci des flots; dans trois jours je ne verrai plus l'Europe; dans trois mois je serai dans des mers inconnues, où régnent d'éternels orages ; dans trois ans peut-être... Qu'il seroit affreux de ne vous plus voir! Hélas! le plus grand péril est au fond de mon cœur : car, quoi qu'il en soit de mon sort, je l'ai résolu, je le jure, vous me verrez digne de paroître à vos yeux , ou vous ne me reverrez jamais.
Mylord Edouard, qui retourne à Rome, vous remettra cette lettre en passant, et vous fera le détail de ce qui me regarde. Vous connoissez son âme, et vous devinerez aisément ce qu'il ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne, jugez aussi de
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ce que je ne vous dis pas moi-même. Ali ! Mylord, vos yeux les leverront !
Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur d'être mère ! Elle devoit donc l'être!... Ciel inexorable!... O ma mère! pourquoi vous donna-t-il un fils dans sa colère ?
Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, pures et célestes âmes. Adieu, tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre. Chacune de vous est le seul objet digne du cœur de l'autre. Faites mutuellement votre bonheur. Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d'un infortuné qui n'existoit que pour partager entre vous tous les sentimens de son âme, et qui cessa de vivre au moment qu'il s'éloigna de vous. Si jamais... J'entends le signal et les cris des matelots; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles : il faut monter à bord, il faut partir. Mer vaste, mer immense, qui dois peut-être m'engloutir dans ton sein, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité !