ROYER
Nymphe
ANS le plus tranquille et le plus ombreux des paysages, en une façon d’îlot de verdure où ne pénètrent que des clartés discrètes tamisées par les frondaisons elle s’est retirée, et, dans sa chevelure elle a ramené ses mains par un geste d’indéniable coquetterie. La lumière fait courir seulement un frisson plus clair sur l’ambre de sa
peau virginale et son visage, dans une pénombre très douce semble rêver, mais non pas d’un rêve d’amour.
Dans l’épanouissement fleuri de sa jeunesse, elle est toute au bien être divin que le Printemps verse sur les êtres et sur les choses, à la chanson des oiseaux dans les feuillages, au murmure de la source prochaine vers laquelle elle descendra tout à l’heure, sans doute, pour se mirer, au murmure des zéphyrs qui apportent, jusqu’à ses épaules, le vol inquiet des papillons souffrés.
Mais la chanson qu’elle n’entend pas encore est celle qui lui plaira le mieux tout à l’heure, quand elle en écoutera les sages et tentatrices paroles tout à la fois.
Pieds frileux et cheveux dorés,
Le beau Printemps court par les prés Sous Pazur tiède de la nue ;
Il fait, sur les pommiers en fleurs, Neiger les dernières pâleurs De l’aube nue.
Puis, de l’Orient plus vermeil,
Comme après un divin sommeil.
Il fait jaillir à flots les roses.
Et, dans Pair empli de parfums.
Chasse les souvenirs défunts Des jours moroses.
Il met parmi les blés nouveaux Les gouttes du sang des pavots Comme des blessures légères ; Déchaîne les zéphyrs méchants Qui font pleurer les lys penchants Sur les fougères.
Il ouvre les lis et les cœurs Et sous ses petits doigts vainqueurs, Aime à meurtrir les fleurs de neige — Fillettes aux cheveux dorés.
Le beau Printemps court par les prés.
Dieu vous protège ’
A moins qu’il ne vous fasse la grâce plus grande encore de ne vous pas protéger contre ce qu’il y a de plus délicieux an monde. Je sais que les nymphes ayant pour patronne Diane la chasseresse, tenaient fort à leur vertu. Mais celleci me paraît d’humeur moins farouche aux hommes et aux bêtes ; ce qui est tout un. Ce coin de rêve qui est dans les yeux sans être d’un rêve d’amour encore exprime, l’espérance vague, les aspirations obscures des adolescences inquiètes déjà d’aimer.
Comme des liens détendus, comme les nailles d’un filet, les grandes lianes qui descendent des verdures supérieures semblent prêtes à se refermer. Telle la toile de l’araignée automnale autour de l’insecte qui rencontre sa trame étincelante de rosée. C’est un symbole sans doute de Temprisonnement exquis, de la charmante captivité qui attend ce cœur jeune encore, ces formes exquises et charmantes plus encore que leur cachot dont un baiser fermera la porte sur elles.
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HUBERT SAUREAU
Le (papillon
Cœurs sanglants dont la pourpre éclate Aux baisers rouges des couchants,
Les roses ouvrent, par les champs,
Leur belle robe d’écarlate.
Les tons de soie et de velours Dont leur toilette est irrisée Brillent, et des pleurs de rosée En font les calices plus lourds.
Les bourdons et les demoiselles Et les beaux papillons souffrés, Qu’un souffle berce sur les prés Y viennent reposer leurs ailes.
Et de ce concert de couleurs Monte une musique attendrie, La vague et lente causerie Des insectes avec les fleurs.
Qui vient troubler cette fête innocente ? l’immortelle charmeresse qui ne souffre, autour d’elle, aucun repos, la grande troubleuse des cœurs, la Femme. Dans le charme despotique de sa beauté triomphante autour de laquelle tout se recueille, laissant flotter à sa main la gaze qui tout à l’heure lui servira, sans doute, de fllet ; petite fille de Diane cruelle aux bêtes de la forêt, elle s’avance pour une chasse plus coupable encore. Car le papillon est encore plus près de l’âme que l’oiseau et plus légères encore sont ses ailes. Yers des lointains plus obscurs encore, il monte dans les profondeurs azurées du ciel et nul ne sait le secret de ses divins voyages. Tout est mystère dans sa destinée et, surgissant de la coque inerte, il est le plus doux emblème de l’immortalité. Aussi les anciens mêlaient-ils son image à l’image charmante de Psyché, comme le symbole le plus gracieux des métempsycoses éternelles.
Mais qu’importe tout cela à celle qui n’a de maître que son caprice ! Cependant que, dans un large rayon de soleil, semblant une poussière d’or, dans le parfum énamouré des fleurs qui l’ appellent à pleines lèvres, l’insecte s’extasie en des bien-êtres infinis, en de tièdes béatitudes, sous l’éclat de ses ailes qui semblent de vivantes pierreries, dans l’ombre encore qui la rend invisible pour lui, elle
s’avance efc bientôt les ailes diamantées s’écraseront entre ses doigts charmants en mille invisibles meurtrissures. Ce duvet qui semblait fait du pollen même des fleurs, ce velours où mille chatoyements s’éveillaient avec l’aurore ne seront plus qu’une cendre douloureuse, qu’une palpitation d’agonie.
Car, n’en doutez pas ; de quelque épine bien longue, bien fine, bien aigue, cueillie dans le taillis, elle aura bientôt traversé son étroit corcelet, au misérable insecte, et tout à l’heure, ses dernières convulsions s’agiteront dans la chevelure insensible de son délicieux bourreau.
Le faut-il plaindre vraiment ? La Femme ne nous garde-t-elle pas souvent, à nous même, une torture pareille, et les âges,- et l’exemple des amants d’autrefois nous empêchent-ils néanmoins de l’aimer ? Il semble que toute fatalité soit douce, pour venir d’elle et les Troyens eux- mêmes n’ont pas maudit Hélène sur les cendres fumantes encore d’Illion.
Ya donc à ton crime journaliev sans remords, ô Femme qui porte en toi Fimmunité farouche et indélébile de la Beauté. Rien n’est divin ici bas que ton caprice ei mieux vaut en mourir, comme le papillon, dans le rayonnement printanier des aurores que d’attendre la lassitude amère des destins !
COLBET
La Musique
un coin de jardin vraiment paradisiaque que traversent les haleines tièdes et parfumées du Printemps elles sont venues, au pied d’argent des bouleaux, mêler le concert de voix humaines à l’innombrable concert des êtres et des choses énamourés, au murmure des eaux prochaines, à la chanson des oiseaux, au bruissement de l’insecte sous l’herbe fleurie ; à moins qu’elles ne soient
venues apprendre, elles-mêmes, cette divine et mystérieuse musique de tout ce qui aime, de tout ce qui vit.
Sur la harpe séraphique celle-ci tend ses bras harmonieux et sonores, cependant que celle-là caresse de l’archet les cordes de la viole, et que cette autre agite le tambourin autrefois cher aux fêtes Thraciennes de Bacchus. Et ces deux autres déchiffrent le grimoire des sons notés par quelque compositeur primitif, dirigeant cette agreste harmonie, tandis que la dernière, et la plus sage assurément, jouit en repos de ce beau rêve répandu autour d’elle par la magie des notes jetées dans l’air comme des pétales de fleurs.
Oui, la plus sage ! car, seule, elle entend peut-être vraiment, dans cet état à demi extasique de son esprit ensommeillé, ce que veut dire cette chanson éternelle où l’homme vient mêler sa voix, l’éternelle chanson d’amour. Ecoutonslà donc avec elle :
O ma sœur, voici le Printemps !
— Aimons ! Aimons au temps des roses î — L’azur, dans les cieux éclatants,
Rouvre ses portes longtemps closes^
D’où la lumière, en flots vainqueurs.
Descend jusqu’au fond de nos cœurs.
— Aimer ! chanter ! — Les douces choses !
Les taillis sont pleins de chansons,
— Aimons! aimons au temps des roses !
Et Laurore met des frissons
Au cœur tremblant des fleurs écloses.
Sur nos fronts l’aile du matin Fait passer un souffle incertain,
— Aimer! rêver! les douces choses!
Nos rêves sont vite lassés.
— Aimons ! Aimons au temps des roses. — Les beaux jours sont bientôt passés :
Le cœur a ses métamorphoses.
Mais le temps n’y saurait ternir La floraison du souvenir.
— Aimer! souffrir! les douces choses î
Et cependant qu’elles chantent ainsi, doucement la Tiole gémit sous l’archet, et la harpe vibre en notes argentines et le tambourin secoue le rythme dans l’air comme un bourdon aux ailes cadencées. Et la nature toute entière se mêle à l’orchestre charmant que nous avons sous les yeux. Les grands arbres s’emplissent de plaintes mystérieuses ; les eaux soupirent sous les lèvres allanguies du nénuphar au cœur d’or, les oiseaux suivent les caprices des trilles qu’ils égrènent dans les branches. Et, dans l’écorce d’argent des bouleaux, creusés par d’invisibles mains, apparaissent les noms des amants fameux par leurs tendresses, des noms enlacés par une flamme ou par une fleur. De tout temps la musique a été la grande conseillère des poétiques amours, des tendresses plus hautes que la terre et dont une aile s’azure aux profondeurs mêmes du ciel. Baudelaire a dit son faible pour
Les choses où le son se mêle à la Lumière.
Et tous les poètes ont pensé comme lui.