MAILLART
Idylle des (Premiers Ages
vision des premières et pures tendresses, dans la solitude attendrie des bois originels, au^sein d’une nature où l’homme n’avait pas encore d’ennemis ! O rêve paradisiaque ! Non ! mais rêve plus doux de l’âge d’or, où la Femme avait enfanté déjà, mais sans péché et où l’homme pour avoir été un heureux un instant, n’avait pas cessé de l’être à jamais. Car combien la fable antique est plus
douce que le mythe biblique et mieux empreinte de la bonté d’un Dieu ! Qui de nous ne t’évoque encore, dans ses heures de mélancolie, dans le trouble que la vie contemporaine agite autour de nous et qui obscurcit, pour nous, jusqu’au sentiment même de nos destinées? Goûtant le bonheur, dès ce monde, ceux-là n’avaient pas besoin d’en inventer un autre pour d’imaginaires revanches du bonheur infidèle ! Ils mouraient pleins de jours et ne regrettaient rien. Qui de nous ne t’envie, ô père heureux et époux tranquille qui presse à la fois, sur ta poitrine, tout ce qui fait ton immortelle tendresse, qui boit la vie à deux coupes jumelles en un seul baiser î
Maintenant c’est contre les blessures de l’Amour que le poète blessé se réfugie dans la Nature ; il y rentre, furtif, comme un larron, non pour aimer, mais pour oublier ! Ecoutez plutôt sa plainte :
J’ai voulu te concevoir seule,
Dans mon cerveau regénéré, Grande Nature, auguste aïeule"
Qui dors au fond du bois sacré:
Et j’ai chassé de la lumière Que filtrent tes yeux d"or mi-clos, La vision qui, la première,
Apprit à mon sien les sanglots;
Le spectre de la sœur amère Que ton flanc jette à notre cœur.
Ta cruelle image, ô ma mère!
La Femme, fantôme vainqueur!
En vain je l’ai chassée dans l’ombre Que répand, sur le bois épais,
Avec ta chevelure sombre.
L’heure de la nocturne paix.
Car, en moi, vous êtes entrées.
Plus poignantes que mes amours, O tristesses des nuits sacrées Pleurant sur le tombeau des jours.
De vous, ô langueurs éternelles.
En moi quelque chose est restée,
O lassitudes maternelles
Des tristes flancs qui m*ont porté.
Oui ! voilà ce qu’est devenue pour l’homme, la Nature, inutile et douloureuse consolatrice, après avoir été le divin berceau de sa race, l’harmonieux décor de toutes les joies originelles. 0 est avec un sentiment d’amertume et de douceur tout ensemble que le poète contemple, aujourd’hui, ces tranquilles tableaux, d’une vie si différente de la nôtre, d’une existence faite d’innocence et d’espoir ! Qui faut-il accuser ? Dieu ou les hommes ? Le reproche serait également vain aux uns et aux autres. Heureux ceux qui savourent, même en songe, encore, ces tranquilles félicites !