FOUBERT
Mélancolie
^OMME une fleur jonchant le sol, elle est étendue, fleur vivante que l’Amour a cueillie sans doute et que l’Amour a jetée, en quelque cruel caprice d’enfant. Sur l’oreiller sombre de sa chevelure dénouée, sa tête nonchalante est posée, et ses deux mains oscillent au rythme caressant de sa poitrine, tout n’étant, en elle, qu’allanguissement. Et, tout autour d’elle, c’est comme un recueillement fraternel des choses qui semblent s’associer à
sa lointaine pensée ; aucun souffle ne met un frisson dans les feuillages ni une ride au terrain. Il semble que le ciel rêve aussi au-dessus d’elle, un ciel qui n’a rien de tragique et qui paraît mélancolique comme elle-même.
Qui sait si une parenté secrète, n’est pas entre ces deux rêves, celui de la Femme et celui du Ciel ? Moi j’imagine que cette belle créature couchée dans la chaste et sereine nudité des nymphes antiques, est l’âme ancienne qui s’éplore, silencieuse, pleurant les cultes abolis de la Beauté souveraine, ressuscitant, dans une vision douloureuse, les autels brisés des Déesses d’ Autan.
Ecoutez plutôt la plainte douce que son souffle cadence et que nous seuls entendons. Yous l’entendrez soupirer :
Où sont les Dieux doux et charmants Que jadis on servait en Grèce,
Qu’adoraient les jeunes amants Au pieds de leur blanche maîtresse ?
Les Dieux dont les cultes voulaient Des têtes de fleurs couronnées.
Quand, dans les chansons s’exhalait La gloire des Panathénées ?
Ou sont les Dieux doux et charmants Qu’adoraient les jeunes amants Aux têtes de fleurs couronnées?
Où sont les temps où les bergers Célébraient ma grâce rebelle,
Avec des chants doux et légers Et me proclamaient la plus belle ?
Le temps où, tout le long des flots S’éveillait la lyre d’Orphée Et passaient les divins sanglots Dont son âme était étouffée ?
Où sont les temps où les bergers Avec des chants doux et légers Réveillaient la lyre d’Orphée ?
Et, un murmure très doux, tombant du ciel, montant des eaux, courant dans les feuillages semblant accompagner sa plainte, comme un orchestre sympathique de tout ce qui pleure aussi, la splendeur des mythes abolis, de la Beauté deïfiée, pour qui la Nature, toute entière, n’était qu’un temple immense où l’âme des fleurs s’exhalait comme un encens, elle dit encore :
Aux rites saints que le temps, d’un coup d’aile, Précipita dans l'éternel oubli,
Je garde une âme héroïque et fidèle;
De mes Dieux morts mon cœur reste rempli. Mêlant ma plainte à la plainte de l’onde,
Tout bas, je pleure, en mes rêves lointains,
La Beauté morte et les Soleils éteints Dont la splendeur illuminait le monde!
O Femme, ta mélancolie est celle de tous ceux qui ont vécu du rêve divin de la Beauté et qu’offense l’indifférence des hommes à tout ce qui fût jadis grand et sacré. Ce n’est pas seulement le bois, la mer, le ciel qui reprennent, avec toi, ta plainte, mais aussi l’âme du poète et l’âme du peintre, ces deux immortelles exilées !
HLOE est seule, dans le paysage très doux qui n’est guère, autour d’elle qu’un parterre de fleurs. C'est, à ses pieds et montant jusqu’à ses genoux, léchant d’un frémissement ses flancs vierges et nus, un épanouissement de roses et de roses trémières. Dans une attitude de rêverie, respirant doucement cet encens printanier, sous le seul poids de sa chevelure épaisse que retient un ruban clair
noué à la nuque, à la nuque délicieusement ambrée, lesmains croisées et jointes dans les plis transparents d’un long voile, elle attend.
Elle attend Daphnis, sans doute, le doux berger, qui lui viendra chanter, comme à l’accoutumée, quelque idylle. Et, tout à l’heure, cette belle neige virginale se fondra, cette pudeur divine s’effarouchera comme le duvet du fruit qu’on effleure, comme le pollen de la fleur qu’on respire, comme le velours de l’aile du papillon qu’on captive.
Écoutez plutôt ce que lui chante Daphnis :
O Chloë, ta bouche vermeille Est le doux miel au rayon d’or:
Mais ta bouche est aussi Pabeille Dont l’aiguillon me brûle encor.
Sur ton sein dont l’éclat égale Celui du lys au ciel tendu,
J’ai voulu prendre une cigale Et la cigale m’a mordu.
De ton pied blanc sur la fougère, Tremblant d’envie j’ai retiré Le dard d’une épine légère Et l’épine m’a déchiré.
Couché, près de toi, sur la mousse.
Je meurs d’un immense désir.
Je souffre et ma souffrance est douce Et je n’en voudrais pas guérir!
Ainsi doucement se lamente l’amoureux que tant de feintes cruautés ont rendu plus amoureux encore. Vous
n’imaginez pas d’ailleurs que Chloë se puisse fâcher d’un aussi respectueux langage. Jusqu’ici elle l’avait entendu souvent, sans jamais y répondre. Mais cette fois, elle se sent vaincue par cette tendresse obstinée.
Elle dit: ma peine est la même Et je pleure quand je t’attends!...
— Et l’Echo murmure: je t’aime:
A leur oreille en même temps.
O douceur des premiers aveux que ses lèvres n’ont pas prononcés encore, belles paroles d’amour qui nous laissent une brûlure que rafraîchira seul le baiser, c’est vous, sans doute, qui murmurez déjà sur la bouche encore close de Chloë, cependant qu’elle demeure, seule encore, dans cette attitude de rêverie, dans le paysage très doux qui n’est guère autour d’elle, qu’un parterre de fleurs, dans cet épanouissement de roses et de roses trémières qui, de ses pieds, montent à ses genoux, cependant qu’un souffle léger passe à peine entre ses doigts distraits, dans le tissu de son voile, et qu’un frémissement d’ailes lointain dans les feuillages printaniers berce pour ainsi parler, les premiers et si doux abandons de sa pensée.
Ecoutez cependant encore, par des pas très légers, les hautes herbes foulées et crier le sable. C’est Daphnis qui approche et qui va recueillir le premier gage de tendresse si bien mérité.
La Fourmi
une pose où s’épanouissent, en se cambrant, les lignes, elle est étendue, donnant, avant tout, une étonnante impression, non pas de rêve, mais de réalité. C’est l’œuvre d’un artiste qui m’a toujours intéressé par sa constance dans les recherches et dont la fidélité au Nu se traduit par une certaine nouveauté de moyens, impliquant la réelle ferveur du sujet.
Chair de la Femme, argile idéal, ô merveille !
Cet admirable vers de Yictor Hug© semble vraiment
lui avoir servi d’épigraphe. Son argile est, si je le crois, moins idéale que ne la rêvait le poète, mais enfin c’estvraiment dans une matière très noble qu’il pétrit ses impressions avec une véritable piété de croyant. N’imaginez pas que, du premier coup, il soit arrivé à cette intensité dans le réel qui fait que nulle peinture ne ressemble autant à la sculpture que la sienne, non plus qu’à ces tons d’ambre vivant que réalise seulement une science merveilleuse du dessous. J’ai visité l’atelier de M. La Lire et j’en suis sorti avec un réel sentiment de respect pour la conscience et l’ingéniosité de son talent. J’imagine que de toutes ces images où il varie, à l’infini, le thème de la Femme nue, le plus inépuisable des poèmes, demeurera une trace dans l’art contemporain et que son nom ne sera pas oublié.
C’est d’évidentes traces de filiation latine que cette persévérance d’un artiste contemporain à traiter des sujets qui ne comportent pas la mode. Ayant, moi-même, vécu de cette parenté païenne, je ne saurais l’en blâmer, sachant combien elle est despotique et inconsciente. Il faut d’ailleurs convenir que notre éducation nous est une nouvelle excuse et il est vraiment étonnant qu’un goût qu’on a fait tout au monde pour nous donner, par l’étude des chefs-d’œuvre de l’art antique, nous soit imputé à crime ensuite. Il fallait fermer nos yeux à la merveille des antiques ou renoncer à nous reprocher d’en tenter plus tard la tradition.
Comme le peintre, moi aussi j’évoque, en mes heures sombres, cette mortelle image, m’écriant :
[ Refleuris sous mon front, ô fleur de volupté,
Fleur du rêve païen, fleur vivante et charnelle. Corps féminin qu’aux jours de l’Olympe enchanté. Un cygne enveloppa des blancheurs de son aile.
L’amour des cieux a fait chaste ta nudité.
Sous les contours sacrés la fange maternelle
Revêt la dignité d’une chose éternelle
Et, pour vivre à jamais s’entoure de la Beauté.
C’est toi l’impérissable en ta splendeur altière, Moule auguste où l’empreinte ennoblit la matière, Où le marbre fait chair se façonne au baiser,
Car> un dieu t’arrachant à la chaîne fragile Des formes que la Mort ne cesse de briser,
A pétri dans tes flancs, la gloire de l’argile ;
Et c’est pourquoi, à travers les trahisons du Beau conventionnel que nous font la mode et le caprice, nous revenons à cet idéal vivant de la Beauté nue, comme à une source où se retrempe en nous, le sentiment des formes augustes, des harmonieuses proportions, des rythmes impeccables. C’est pourquoi nous demeurons, au milieu des méchants sourires, les derniers dévots d’un culte que nous voulons croire immortel, sinon dans ses manifestations, au moins dans son objet. C’est après tout, une innocente manie qu’on nous peut bien pardonner. Elle a sur beaucoup de manies contemporaines l’avantage de ne pas engloutir l’épargne laborieuse, de ne pas exciter les colères sourdes, de ne pas mettre parmi les hommes, un ferment nouveau de haine et de jalousie. Dans le grand tumulte des ambitions et des appétits, pourquoi n’aurions nous pas le droit de continuer notre idylle et de soupirer encore le beau vers virgihen :
Hic gelidi fontes^ hic^ mollia prata, Lijcori
PAULETTE BALYON
La (préférée
ui ça, la préférée ? une simple souris ! Dès que ce n’est pas celle de M. Pailleron, qu’avez-vous à répondre ? Dans un déshabillé que ne nécessitait peut-être pas cet exercice, pour unique vêtement une adorable chevelure noire traînant jusque sur la blancheur d’une fourrure sibérienne, une jeune dompteuse fait promener, au bout de
son doigt, un joli petit animal dont la queue de neige traîne jusque sur son poignet.
Des gens fort distingués ont aimé les souris. J’en sais même qui les préfèrent aux chats. Ainsi l’excellent peintre Amand Gautier à qui j’offrais un jour, un angora magnifique — lui qui aime toutes les bêtes ! — et qui, après avoir mûrement réfléchi, me répondit : Non ! je ne peux pas avoir un chat chez moi. — Et pourquoi ? lui demandai-je. — Parce que j’ai déjà des souris !
Amand Gautier était d’ailleurs, dans l'espèce, une façon de récidiviste. Tout enfant, comme il me l'a raconté luimême, ses parents l’avaient fouetté pour l’avoir surpris volant le lait de la maison pour le porter au grenier.
Mais moi -même je nourris les meilleurs sentiments pour les souris.
Dans ma première villégiature aux environs de Paris, j'habitais un invraisemblable pavillon enfoui dans les feuillages, une vraie niche d’anachorète. La fenêtre de mon petit cabinet de travail était, en particulier, tapissée d’un lierre grimpant assez profond pour que le bras y plongeât tout entier. Eh bien, cette forêt aérienne était habitée par des milliers de toutes petites souris admirablement jolies, et, le matin, quand j'étais à ma tâche, timidement d’abord, puis avec une effronterie croissante, elles prirent l’habitude de venir autour de moi. Rien de plus curieux que leurs petits museaux allongés, chercheurs inquiets, et leurs lo ngues queues frémissantes comme des fils vivants.
Tout d’abord elles se contentèrent de petites promenades dans la pièce où je travaillais ; mais elles allèrent bientôt s^enbardissant davantage. Une première monta sur ma table par un des pieds et se mit à fureter curieusement dans mes papiers, à sentir le bout de ma plume, à jouer avec mon écritoire. Une seconde la suivit, et, au bout de quelques jours, mes livres étaient devenus le promenoir de ces demoiselles. De la dignité de propriétaire d’un jardin public je fus promu rapidement à celle de restaurateur. J’apportais du pain et du gateau dans mes poches. Mais je m’aperçus bientôt que le défaut de consommation liquide nuisait à ma clientèle. Je me munis d’une soucoupe de lait qui, eut un succès extraordinaire.
J’ai toujours été flatté de la conflance que j’ai inspiré aux animaux, parce que je crois qu’ils connaissent, ou plutôt devinent les hommes beaucoup mieux que nous. Cette petite société de souris fut ma joie pendant tout un été. Toute la population du lierre déménageait dès que j’étais dans mon cabinet et venait me rendre visite. Les plus pressées me grimpaient sur les genoux. Il y en avait de vieilles que j’aidai moi-même à monter sur la table. Qui m’eut vu se fut bien moqué de moi. Mais ce sont choses qui m’importent très peu.
La postérité perdit un volume de vers de moi à cette intimité avec une caravane de souris. Oui ! ces demoiselles me dévorèrent sournoisement un manuscrit, un jour où je n’avais pas apporté des provisions suffisantes. Mais personne ne leur en voulut. Ni moi qui tiens peu à ce que je fais, après que j’ai eu le plaisir de le faire ; ni mon éditeur qui trouvait l’occasion d’éditer un volume de vers de moins ; ni le public qui ne connut jamais ce malheur.
Aussi mon souvenir est demeuré fidèle et sympathique à ces charmantes petites compagnes de ma vie laborieuse, en cette thébaïde que j’habiterais peut-être encore si le propriétaire ne l’avait fait démolir.
Et voilà pourquoi je comprends parfaitement l’occupation de cette demoiselle qui ne fait que suivre mon exemple, en y ajoutant toutefois une absence de costume que ma pudeur naturelle m avait empêché d’imaginer.