‹ Le Nu au salon de (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · ROUSSIN · texte numérisé non relu

ROUSSIN

Étude

Cette qualification studieuse en vaut bien une autre. Elle répond à cette grossière impression d’un certain public qui s’imagine qu’une idée de volupté s’attache à toute figure nue, qui ignore ce qu’a de religieux la méditation de l’artiste devant cette merveille dont le vieux poète Villon, qui était cependant plutôt un ivrogne qu’un concupiscent a dit :

Corps féminin qui tant est tendre,

Polly, souëf et prétieulx!

Aucune subtilité mythologique ne doit être recherchée, en effet, dans cette figure sans attributs à la pose volontairement simple, rappelant seulement par les formes sans vêtements, le thème de l’immortelle beauté.

Et, sans la nommer, traduisant le sentiment du peintre, le poète murmure :

De ta face immortelle et de ton noble buste.

Mes mains ont affronté les contours radieux,

Quand, fervent, et tout plein de l’image des Dieux,

J’ai moulé sur ton corps leur souvenir auguste.

Et, sous l’enchantement de ta beauté robuste,

J’ai touché de ma lèvre, ivre et fermant les yeux.

Ta lèvre, fruit sacré, vase religieux

Où le sang de mon cœur comme un rubis s’incruste.

Je ne tenterai plus l’inutile tourment

De ton amour, ô b'emme, et je veux seulement.

Jaloux de ta splendeur, craintif du sacrilège.

Ceindre très humblement, de mes bras prosternés.

Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige, Et pareils à deux lys jusqu’au sol inclinés.

Il est juste de dire que la Femme contemporaine n’est plus accoutumée d’être servie de ce culte dont la Femme antique faisait sa gloire. Il y aurait fort à écrire sur cette prétendue émancip>ation de la Femme par l’idée chrétienne, préjugé facile à ceux qui ignorent que les premiers siècles de l’Eglise lui ont obstinément refusé une âme. Mais futil acquis que dans la vie moderne, la femme est devenue l’égale de l’homme, ce qui n’est pas vrai, je ne vois pas ce qu’elle y aurait gagné, puisque dans la civilisation antique elle était bien plutôt mise au-dessus de nous qu’au- dessous. Dans les races élues elle était considérée comme un être

mystérieux, instrument d’un pouvoir sacré et que nous subissons par elle : l’Amour. De là cette ferveur singulière du culte païen plein de terreurs vagues devant une forme vivante de la Fatalité. De là cette merveilleuse idolâtrie que nous n’avons certainement su remplacer par rien d’aussi noble et d’aussi grand.

Très étranger, en apparence, à l’œuvre qui nous occupe cet ordre de considération m’est cependant imposé par elle. C’est une idole que pieusement l’artiste relève, sur les autels brisés quand, devant le public contemporain, il expose une figure nue. Ce n’est pas sur les amateurs d’élégance mondaine qu’il compte assurément pour s’y intéresser, en ce lieu du salon qui est, le premier jour, avant tout, une véritable exhibition de toilettes. Mais il lui suffit que quelques délicats, pris encore de la tradition hautaine des maîtres du nu, s’arrêtent plus longtemps devant sa toile que devant d’autres répondant d’avantage au goût du public, et cela, par égard pour la majesté même du sujet, par religion aussi d’un art qui a tant fait pour l’Immortalité.

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