LU QUESNE
Les Filles de Menestro
riiorizon c’est mi grand effarouchement de vagues pareilles à des cavales blanches, bondissantes sur le ciel, avec des croupes d’écume et des crinières d’argent. Elles déferlent furieusement en des transparences céruléennes, avec, ça et là, des opacités de nacre. On dirait, par places, une moisson qui s’abat sous une invisible faulx, une
moisson d’épis humides et lourds qui s’écrase sur le sable. De ce tumulte, on entend le vacarme qui fait encore penser à un entrechoquement d’armures.
O mer, sinistre mer que la bise d’automne Secoue et fait claquer ainsi qu’un vain lambeau !
— O mer, joyeuse mer, magnifique manteau Qu’agraffe le soleil aux flancs nus de Latone !
O mer, sinistre mer, dont les gémissements Troublent l’aspect nocturne attardé sur les grèves.
— O mer, joyeuse mer qui, pour bercer les rêves,
A des bruits de baisers et de chuchottements.
O mer, sinistre mer, pleine de funérailles !
O mer, joyeuse mer, que peuple un flot vivant!
La vie, avec la mort, en toi semble souvent S’unir pour féconder tes profondes entrailles.
Es-tu la coupe immense où le philtre sacré Des renouvellements opère son mystère.
Où viennent se tremper les forces de la Terre Pour embrasser la forme en faisceau plus serré !
Es-tu le temple obscur de nos métamorphoses?
Le trésor infini des mouvements divers Dont s’animent les corps épars dans Funivers,
Et des aspects sans fin que revêtent les choses?
Puisque, sans te lasser, l’âpre travail du vent Engloutit dans tes flancs de charnelles semailles,
O Mer, sinistre Mer pleine de funérailles !
O Mer, joyeuse Mer que peuple un flot vivant!
Mais chassons ces visions funèbres. Voici que des flancs roses d’un immense coquillage, des femmes au corps souple comme la vague, aux chevelures dénouées comme celle de la vague, incarnations vivantes des flots souples et majes-
tueux tout ensemble, en un rythme très doux, s’abandonnent au bercement furieux, avec je ne sais quelle joie de délivrance. Celle-ci couchée comme sur un roc tend la main au flot et l’appelle comme une colombe. Cette autre s’aventure dans le paysage de sable fouillé par le flux. D’autres, à l’entrée de cette grotte charmante et irrisée de mille feux, tendent le front à une façon de baptême .
On dirait une ruche marine d’où les abeilles s’envolent comme appelées par les sons lointains d’un cuivre invisible.
On dirait un nid dont les oiseaux ouvrent, toutes grandes, eurs ailes blanches.
Et c’est la blancheur exquise des formes qui semble s’aviver encore à ce baiser furieux de la mer.
WENKER
Artémlse
'est l’auguste chasseresse qui, tout le jour, du vol d’or de ses flèches a traversé le parc des frondaisons profondes. Yoici que maintenant, l’audace d’Actéon punie, dans quelque obscure saulaye bordant un lac que le soir argente, elle se rassérène pour quelque repos délicieux et dénoue sa chaussure; et voici, qu’en même temps, un
rêve descend sur son front, l’illuminant d’une douce lumière. A qui rêve Diane ? Ne le savez- vous pas, comme moi ? au beau pasteur endormi qu’elle ira visiter tout à l’heure. Et derrière ce tableau d’une solitude divine j’entrevois les amours toutes mortelles où s’oubliera sa divinité. Regardez, s’éclairer mystérieusement l’horizon, comme en une apothéose. Ce que vos yeux ne voyent pas encore, mon chant va vous le dire.
Au pied du mont Latmos, le berger de Carie Dont la pitié d’un Dieu prolonge le sommeil,
Dort étendu parmi la bruyère fleurie Et, sur sa lèvre où la parole s’est tarie,
Un rêve de baisers met un frisson vermeil.
Sur son arc détendu sa main blanche est posée; Cependant que son chien s’allonge à ses pieds nus.
Un tressaillement sort de sa chair reposée Et, dans son sein, avec les pleurs de la rosée.
Une caresse met des émois inconnus,
Des monts thessaliens lourds encor d’avalanches. Comme un fleuve d’argent dans l’air est descendu ;
Un souffle harmonieux filtre à travers les branches.
Et, découvrant Téclat de ses épaules blanches,
Phébé rit au pasteur sur la terre étendu.
Au chasseur Actéon, vierge, ton feu farouche.
Ta vertu, pour faillir, craignant l’éclat du jour.
Mais du doux Endymion tu visites la couche,
Et ton baiser lointain vient effleurer sa bouche.
Pour ce que la Nuit seule est faite pour l’Amour.
En. attendant cette j oie suprême, ô Artémise, recueilletoi dans le silence de cette forêt mystérieuse qu’emplira
bientôt, autour de ta joie, un hymne d’amour qu’entendront seulement les oreilles des amants. Parfume ton corps souple et divin aux fleurs qui, tout autour de ton corps, piquent dans la verdure sombre, leurs notes éclatantes. Souviens-toi, qu’entre toutes, la rose est chère à Yénus dont tu connais enfln le pouvoir, toi, la virginité rebelle. Cette nuit quand se lèvera, dans la solitude du ciel, le cortège sacré des étoiles, celles-ci, à demi-enveloppées encore dans leurs longs voiles de gaze transparentes te chercheront, inquiètes, éparpillant dans tous les sens l’or de leurs regards. Mais tu ne dirigeras pas leur chœur comme à l’accoutumée, triomphante sur ton char de lumière. Parmi les taillis tu seras descendue, au bord du tertre d’herbe fraîche où le berger repose et, du rayonnement argenté de ton être, tu l’envelopperas, mettant des frémissements d’azur à ses chairs rosées.
Et les hommes, durant ce temps, se demanderont ce que tu es devenue. Et les astronomes inventeront les éclipses pour donner un motif honnête à ton absence, sublime coureuse de guilledou. C’est ainsi que la Science, incorrigiblement vertueuse, cherche, aux plus aimables symboles de la fable, une traduction d’un réalisme souvent cruel. Je me suis certes intéressé, sur les bancs de l’Ecole polytechnique, au passage des astres dans les cônes d’ombre qui les dévorent au passage. Mais combien me plaisent aujourd’hui davantage les jolies imaginations de la fable antique nous montrant les amours d’une Déesse et d’un berger !
MAXIME DASTIQUE
Femme à sa toilette
üE les peintres d’aujourd’hui qui veulent demeurer fidèles au nu, tout en désertant la fable, sont gravement embarrassés, et comme je conçois leur embarras !
Il est convenu, en effet, aujourd’hui, dans un certain monde, que le vêtu seul peut être chaste ; au moins dans la modernité. Car il demeure acquis que la légende antique
a gardé des immunités et nul ne songerait à s’offenser des figures nues que Puvis de Cha vannes, par exemple, mêle à ses hiéradiques compositions et qui sont, par le fait, élevées à la dignité de symboles.
Cependant en sont-elles moins nues pour cela ? Pour représenter à l’esprit un emblème en représentent-elles moins, aux yeux mal intentionnés, une image tentante de la Femme ?
Il y a, dans cette convention, des subtilités qui échappent aux esprits vraiment honnêtes, aux consciences vraiment loyales. Henner ne prend pas la peine de baptiser mythologiquemeni ses figures nues. Est- ce que son admirable dormeuse de cette année peut être jugée indécente par qui que ce soit? Que la nudité, par elle-même, par le seul fait de l’absence de vêtements, puisse paraître immorale, c’est ce qui me paraît l’idée la plus monstrueuse du monde. Pourquoi serions-nous, dans la création toute entière, les seuls êtres condamnés à feindre d’ignorer leur propre anatomie ? Est-ce parceque celle-ci réalise la plus grande somme de beauté plastique qu’ait atteinte la création — subite ou lente — des types, qu’elle doit être condamnée à la nuit ? Les gens sont à plaindre vraiment en qui ce sublime spectacle soulève de mauvaises pensées.
Quoiqu’il en soit, la nudité a besoin d’excuse aujourd’hui, pour se montrer au Salon. Cette excuse est de deux sortes : ou bien la filiation mythologique qu’on veut bien respecter encore ; ou bien la prétention naturaliste qui affirme, bien justement d’ailleurs, que l’on peut ennoblir tous les sujets. A celle-ci appartiennent toutes les femmes
à la toilette qu’on nous montre depuis quelques années . Une nature morte, au fond, n’est-ce pas, ou entre des objets matériels d’une exécution habile, on s’est permis de glisser une figure, parce qu’il n’est pas ordinaire que les objets de toilette n’aient pas de propriétaire et ne servent à personne. Le guéridon, la glace sont d’un peintre adroit ; on ne peut cependant pas le condamner à moins bien exécuter la Femme, de peur d’impressionner les vieillards vicieux ou les adolescents maladifs .
Et voilà comment nous avons, tout de même, les circonstances atténuantes ainsi plaidées, un excellent morceau de nu.
Eh mon Dieu ! qui donc encore cherche pourquoi cette dame se pare, pourquoi elle a dépouillé sa chemise, pourquoi elle élève ses deux mains au-dessus de sa tête pour dénouer sa lourde chevelure ? Et quand ce serait pour plaire, avez -vous deviné que ce fut plutôt pour plaire à un amant qu’à son mari ?
Comme il serait plus simple de goûter une joie bien avouable et bien noble, celle d’admirer ces formes d’une vigueur n’excluant pas la grâce, les tons admirables de cette chair jeune et saine, la sérénité que respire cet être dégagé de tout souci sérieux ! Et n’y aurait-il pas vraiment, pour le philosophe autant que pour le poète, une raison de remercier les Dieux qui, tandis que le temps a avili tant de choses, n’ônt pas souffert que cette image naturelle de la Beauté vivante, qu’est la Femme, subit rien des communes décrépitudes. Les modes, il est vrai, les travestissent à plaisir, et on ne saurait rien imaginer de plus ridicule que ce qu’invente un éternel besoin de mo-
dernité. Ce serait une raison de plus, pour un esprit ayant quelque sérieux, d’encourager les Artistes à ne nous en pas laisser perdre la notion absolue, puisque pour eux seuls, aujourd’hui, les Femmes consentent à abdiquer pour un moment les caprices de la mode.
Il y a là vraiment, dans l’intolérance qui semble actuellement à l’ordre du jour, un motif de méditations mélancoliques. Ce souffle nous est venu de par delà la Manche et de par delà le Rhin. On sait cependant ce que vaut le Shoking Anglais et la pudeur Oermaine, et l’hypocrisie odieuse de nos voisins se révèle, de temps en temps, par d’épouvantables procès de mœurs. La race Latine n’avait pas de ces pudeurs ; c’est cependant d’elle que nous sont venus, à travers les âges, les plus admirables exemples de vertu.