RIVIÈRE
Vierge
E très mystique visage, mais néanmoins de charnelle beauté, elle élève extatiquement les yeux vers le ciel, cependauL que sa main tient un lys debout, cependant que tout son corps repose dans une attitude pleine de sérénité. Elle est tout ensemble du ciel et de la terre, et plus. Dieu merci de la terre que du ciel, non pareille aux
ascétiques vierges des vitraux, chrétienne sans doute, mais de sang latin, et très récemment convertie, si bien que les macérations impies ont respecté encore, en elle, les splendeurs triomphantes de la vie. O Femme, O vierge.
Est-ce le cygne antique, est-ce l’ange chrétien Qui, volant près de toi dans la nuit solennelle,
A laissé sur ton cou la blancheur de son aile.
Vierge à l’air tout ensemble asectique et païen ?
L’inexorable feu de l’amour ancien BrûJe mystiquement au feu de ta prunelle,
Et l’irritant éclat de ta splendeur charnelle S’amortit aux candeurs de ton chaste maintien.
Quel souvenir des cieux, o fille de la Terre,
A ta grâce robuste unit le charme austère.
Et, d’un parfum claustral entoure ta Beauté ?
Quel précoce dégoût de nos plaisirs moroses ?
Quel mépris de l’amour, ou quel oubli des roses ?
O fleur de sacrifice ï o fleur de volupté !
Je ne sais, et c’est pourquoi un grand trouble me vient à l’esprit de cette image conçue assurément par un poète et conçue pour les poètes. Car ce n’est pas certainement pour quelque amant vulgaire qu’elle garde cette fleur de neige et ce qu’elle écoute, à ses pieds, c’est le chœur des amants timides et recueillis, vraiment fervents et religieux, de celui qui chante encore :
Je veux savoir Famour permis au cénobite Qui, loin des vœux sacrés, étreint fidèlement Son cœur vierge de tout mortel attachement.
Et qu’aucun souvenir de volupté n’habite.
Quand le charme trompeur de son rêve l’invite Au doux oubli de l’heure et de l’isolement, Quand les deux et les lis fraternels seulement Boivent, comme un parfum, son âme de lévite.
Je veux savoir Tamour mélancolique et doux Des austères amants qui n’aiment qu’à genoux, Ignorant des baisers les douceurs infinies,
Comme les trahisons des espoirs décevants.
Et greffe, sur mon cœur, aux sèves rajeunies, La fleur, la pâle fleur de ces tombeaux vivants.
Mais non, tu n’es pas la tombe vivante, o toi dont le mystérieux sourire verse une angoisse délicieuse. Tu es la fleur encore fermée qui se recueille dans l’ombre des virginités immortelles et qu’un souffle, celui de l’Amour, ouvrira peut-être demain !
ALLOUARD
Un (piège
H ! parbleu ! vous le connaissez comme moi, le divin piège où l’Amour conduit nos pas aveugles, et nul de nous ne le maudit. Je ne plains donc qu’à demi cette jeune femme aux jeux bandés, que Tenfant pousse doucement à l’abyme, hypocritement attentif à ses pas et la berçant, comme un papillon, de l’imperceptible murmure
de ses ailes. Fantaisie charmante au demeurant et que l’artiste a exprimée avec infiniment de fantaisie.
■ Les poètes ont été unanimes à célébrer les douceurs du piège où nous conduit l’Amour.
Moi ce que m’ont appris la ronce et les épines,
C’est qu’il n’est rien de bon au monde, que d’aimer;
Que même les douleurs de l’Amour sont divines Et qu’il vaut mieux briser son cœur que le fermer.
a dit éloquemment, ma foi, Emile Augier, qui fit quelques très bons vers à son heure.
Et comme La Fontaine a bien dit aussi, dans sa délicieuse chanson de Psyché qui semble faite pour cette image ;
Tout l’univers obéit à l’Amour.
Jeunes beautés, soumettez-lui votre âme!
Les autres Dieux à ce Dieu font la cour Et leurs plaisirs sont moins doux que sa flamme.
— - Des jeunes cœurs c’est le suprême bien;
Aimez! Aimez! tout le reste n’est rien.
Non sans l’Amour, tant d’objets ravissants,
Jardins fleuris et bosquets et fontaines,
N’auraient plus rien qui ravisse nos sens.
Et leurs plaisirs sont moins doux que ses poèmes. — Des jeunes cœurs, c'est le suprême bien !
Aimez ! Aimez ! tout le reste n’est rien !
Aussi ces fleurs que l’Amour a semées sur le divin piège, les poètes ne s’en sont pas contentés et y ont ajouté des fleurs nouvelles. Ce n’est pas de ronces qu’est garni le seuil de ce Paradis véritable, et l’Ange qui y veille porte non pas un glaive pour nous percer le sein , mais un flambeau pour éclairer nos pas. Comme toujours
la fable païenne est infiniment plus douce à l’humanité que la légende biblique.
Ecoutez encore la chanson tentatrice que murmure la jeunesse sur le chemin de la Beauté :
Insouciants des lendemains,
Puisqu’il n’est sûr que rien renaisse,
Aimons au temps de la Jeunesse,
Avec des roses dans les mains.
Par les champs fleuris de jasmins Suivons le Faune et la Faunesse,
Dans un bois dont nul en connaisse Tous les mystérieux chemins.
Plus rapide est le vol de l’heure,
Au-dessus du ruisseau qui pleure^
Quand les baisers rithment son cours.
Et quand il roule dans son onde,
Avec le doux oubli du monde.
L’ivresse des instants trop courts.
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JONNAY
La Fortune et r Amour
seule fois dans ma vie j’ai rêvé de la Fortune.
Elle m’était apparue en une image de Femme à la pose harmonieuse, corps charmant où étaient synthétisées toutes les grâces, et par un de ces égoïsmes d’amant qui ramènent toutes les pensées à une seule pensée, profanant délicieusement l’art lui-même en l’humanisant par le sou-
venir, il me sembla reconnaître une absente que j’avais autrefois aimée.
Illusion certainement. Car ce n’était pas l’or maudit, mais des fleurs que celle-ci portait dans ses mains, des fleurs dont le parfum devenait plus doux d’avoir été respiré par elle.
Force me fut cependant de chasser la vision pour m’appesantir l’esprit au symbole.
Alors, autour du piédestal de la statue, l’humanité m’apparut les bras tendus vers l’Idole, âpre au gain capricieux suspendu aux doigts de la Déesse. Un dégoût, un dégoût immense me prit de penser, que, de cette admirable femme, ces goujats n’attendaient que de mercantiles faveurs.
Et le vrai trésor qu’elle portait avec elle et en elle, n’était-ce donc pas celui de ses formes augustes, cette splendeur vivante où était comme enfoncé le mystère de sa pensée, depuis que le secret des Dieux nous est à jamais interdit.
Qui s’étonnerait, qui s’indignerait surtout que l’homme contemporain souffre quand il porte plus ardent, au cœur, l’amour de l’or que le culte de la beauté qui fait, seule, les peuples immortels ? Et, comme si la grande âme païenne eut passé un moment dans ma poitrine, je sentis fléchir mes genoux devant cette belle image, comme il fléchit devant celle qui m’est la résurrection de toutes les grâces abolies, de tous les charmes évanouis.,
Ainsi, mon premier rêve de fortune fut immédiatement troublé par une vision d’amour.
Et la même impression me vient encore aujourd’hui de cette nouvelle image d’une Femme, dans la splendeur de sa jeune nudité qui prend, dans ses bras, un enfant ailé tendant sa bouche vers elle.
E’où vient cette mutuelle caresse entre deux êtres d’essence si différente ?
D’une parenté obscure peut être. Car si l’Amour et la Fortune n’ont pas assurément le même idéal, ils portent, en eux, un élément pareil, cruel à l’humanité, source double de nos tortures, le caprice.
Tous les deux sont inconstants ; tous les deux nous leurrent par de menteuses espérances. Tous les deux nous sont un mirage où se consume, comme dans une flamme, notre raison.
Et cependant, combien l’abandon de l’un est plus dur à souffrir que celui de l’autre !
Ce que laissent, en nous, les trahisons mêmes de l’Amour garde quelque chose de très doux :
Dieu parle: il faut qu’on lui réponde,
Le seul bien qui me reste au monde Est d’avoir quelquefois pleuré
a dit Musset. Mais ces larmes sont une rédemption des maux soufferts. Qui, n’aimant plus, aurait le regret sacrilège d’avoir aimé? Les blessures qui nous viennent de l’Amour nous sont, elles-mêmes chères, et nous n’en voudrions, à aucun prix guérir.
Il n^en est pas ainsi des coups dont la Fortune nous accable, dans le combat inégal pour la vie.
Celui qui devient pauvre a le droit de regretter d’avoir été riche ; car son ancienne splendeur lui permet surtout de mesurer l’abyme qui le sépare maintenant du bonheur entrevu, du bonheur rêvé, du bonheur touché î Et puis, quelle sympathie s’attache à l’ambitieux d’argent que son âpreté au gain a déçu ? Rien de noble ne surnage de ces naufrages où l’égoïsme seul reçoit une leçon juste et méritée.
Cherchez donc l’Amour, plutôt que la Fortune.
L’un ou l’autre vous trahira certainement. Mais le deuil de l’Amour esL encore une source de joie et de poésie. Le deuil des écus est morne, sans prestige et ne mérite que d’ironiques consolations.