‹ Le Nu au salon de (volume 2)Chapitre 17 sur 22 · CHARPENTIER · texte numérisé non relu

CHARPENTIER

Les Hirondelles

Voltigez, hirondelles,

Voltigez près de moi Et reposez vos ailes.

Au faîte des tourelles Sans effroi.

Ainsi chante une ancienne romance qui fut le plus populaire succès de Félicien David, et que j’ai la faiblesse de ne pas entendre encore sans qu’une bouffée de souve-

nirs me monte au cœur. C’est que c’est l’histoire même de notre enfance, qu’écrivent ces refrains murmurés par des lèvres aujourd’hui closes.

On peut dire cependant, qu’au point de vue de la poésie, les hirondelles n’ont pas eu de chance ; voici un couplet de Florian qui n’ajoutera rien à leur gloire ;

Lorsque les premières gelées Font tomber les feuilles des bois,

Les hirondelles rassemblées S’apprêtent, toutes, sur les toits.

Partons ! Partons! se disent-elles :

Fuyons la neige et les antans.

Point d’hiver pour les cœurs fidèles ;

Ils sont toujours dans le Printemps.

Dans la chanson de Béranger, au moins, un couplet ne manque pas de mélancolie.

Une de vous peut-être est née Au toit où j’ai reçu le jour.

Là, d’une mère infortunée,

Vous avez dû plaindre l’Amour.

Mourante, elle croit, à toute heure.

Entendre le bruit de mes pas.

Elle écoute... puis elle pleure.

De mon pays ne me parlez-vous pas ?

Malgré mon indulgence pour la Muse populaire, à qui je pardonne jusqu’à la pauvreté de ses rimes, je dois reconnaître que l’immortelle légende de l’hirondelle ne lui doit rien.

J’aime infiniment mieux la jolie interprétation que nous en donne cette statue d’une envolée vraiment gracieuse, ouvrant ses beaux bras blancs dans un mouvement d’ailes.

les pieds attachés à peine au t ol qu’elle va quitter, avec des oiseaux qui lui grimpent au poignet, en grappe vivante, hirondelle, elle-même, par l’aérienne légèreté. Celle-là, je sais bien le printemps qu’elle nous apporte ; il est moins dans quelque lointain du ciel d’Afrique que dans notre propre cœur. Ce que nous rappellent les hirondelles, par leur venue printanière, c’est surtout que le temps d’aimer approche et d’être heureux dans la nature toute à la fête auguste des renouveaux.

Mieux que la colombe de Vénus même, l’hirondelle est vraiment messagère de l’amour.

■En couples s’appelant dans l’espace, avec d’innombrables petits cris, regardez passer cette image des tendresses immortelles: La Fable antique nous a donné, de l’hirondelle, une légende très sombre et bien inutilement historique. Le symbole est ailleurs que dans cette imagination des vieux poètes Héllènes. Il est dans le spectacle de cet oiseau, non pas fidèle, mais constant, qui revient aux places où il a aimé, comme en de pieux pèlerinages, qui veut, pour aimer, l’air plein de parfum et incendié de soleil.

Voltigez, hirondelles!

Voltigez près de moi Et reposez vos ailes Au faîte des tourelles, Sans effroi.

SI

MORLON

(poème de Musset

Aimer est le grand point — qu'*lmporte la maîtresse 1 Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !

Ainsi chante le poète en mettant un baiser aux joues de celle qui, d’une main presse la sienne, et de l’autre caresse ses cheveux, cependant qu’un bouquet oublié agonise à terre, celui sans doute, des pures et premières amours.

C’est au temps d’une jeunesse virile encore que Musset écrivit ces vers désespérés et doucement blasphématoires. On les peut rapprocher des admirables vers de Louis Bouil- Ihet qui se terminent ainsi :

Le festin est fini, quand j’ai fini ma tasse,

S’il y reste du vin les laquais le boiront.

Même sentiment de la Femme, instrument inconscient d’un plaisir que nous portons en nous-mêmes.

Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu’un docile instrument sous mon archet vainqueur,

Et, comme le vent souffle aux flancs creux des guitares» J’ai fait chanter mon âme aux vides de ton cœur.

J’ignore ce que ce mépris de ce qu’on a adoré comporte de consolations, et je veux l’ignorer toujours. Ce fut un crime de Musset, dont on me permettra de n’admirer que le génie, que cette rancune à l’endroit de celles qui, au demeurant, lui avaient donné l’ineffable joie d’aimer et avaient droit au pardon que porte en soi le souvenir, chez toutes les âmes de quelque noblesse. Croit-il donc être le seul qu’une femme ait trahi et ce que Paul Bourget appela un jour, un peu naïvement, la cruelle énigme : pouvait-il vraiment en être une pour un homme de cet esprit et de cette haute sensibilité ? Moi je crois que, d’un grand amour, si cruel qu’il ait été, un vrai poète doit sortir sans blasphème à la bouche. Ce n’est pas assez : avec des adorations aux lèvres :

D’autres peuvent servir la Beauté dont je meurs.

Et tomber, tour à tour, du faîte de leur rêve.

Hors des cris profonds ou de vaines clameurs;

Plus haut qu’eux en plein ciel, mon rêve, à moi, s’achève.

Depuis que demeuré sans guide par Tair bleu.

Pour expier l’affront de l’avoir contemplée, S’abaissant pour jamais, ma paupière brûlée Enferma sur mon front, la vision du feu,

Je n’ai jamais maudit, dans mon cas solitaire.

Ni son éclat mortel, ni la hauteur des deux,

Comme l’aigle aveuglé qui vient heurter la terre, Quand le soleil trahit l’audace de ses yeux.

Mais, sous la nuit immense et par l’azur rebelle,

L’œil sans lumière, au fond de Téternel séjour,

Je vais conter aux Dieux qu’elle seule étant belle, Loin d’Elle mes regards n’ont plus souci du jour.

Il n’en est pas moins vrai que la colère a inspiré à Musset des vers admirablement douloureux et certainement immortels. C’est donc très timidement que j’adresse à sa mémoire le reproche de n’avoir pas été peut-être aussi généreux qu’il convient à l’endroit d’une souffrance dont les élus seuls souffrent et dont ils doivent garder au cœur un inguérissable orgueil.

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