‹ Le Nu au salon de (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · MAYET · texte numérisé non relu

MAYET

(Bacchante

)U dehors, octobre flamboyé, vêtu de la pourpre des pampres, coiffé des derniers rayons de soleil qui lui mettent au front une couronne ; c’est, dans l’air plein de la griserie divine des vendanges, le vol bruyant des grives allourdies de raisin. L’âme du vieux Silène s’esjouit à cette musique d’oiseaux, cependant que les lourds maillets tom-

bent en cadence et que l’haleine des premières cuvées monte des soupiraux des caves. D’antiques évohés se mêlent au frisson des feuillages jaunis. Le chœur des vendangeuses d’antan qui foulaient, sous leurs beaux pieds nus, les grappes ruisselantes et les cœurs saignants, murmure dans les échos lointains. Écoutez, plus près, la chanson de nos vignerons :

Le vigneron met, dans J a tonne, Mêlés aux flots du vin vermeil, Toutes les chansons de l’automne, Et tous les adieux du soleil!

Fêtons la bouteille fidèle !

C’est la pourpre d’un horizon Qu’on entrevoit au travers d’elle, ’ Et c’est avec un frisson d’aile Que le vin sort de sa prison !

Dans le cristal vibrant du verre, Écoute rire à belles dents La vendangeuse peu sévère Qui gravit le joyeux calvaire Où saignent les pampres ardents.

Dans le gai reflet de la coupe Regarde passer, en chantant,

Les vignerons, joyeuse troupe.

Et le soleil dorer la croupe De la colline qui s’étend.

Le vigneron met dans la tonne.

Mêlés aux flots du vin vermeil.

Toutes les chansons de l’Automne Et tous les adieux du soleil !

Ainsi chantent,* sous le soleil, les derniers fils de Bacchus. Mais celle que nous montre cette image ne se mêle pas au chœur joyeux. Ayant dénoué jusqu’à la ceinture de fleurs et de feuilles rouges qui, seule, lui servait de vêtement, dans un allanguissement complet, elle s’est laissée choir à terre et goûte le sommeil plein de rêves où l’âme du raisin épuise ses dernières sèves en d’étranges visions. Sur sa main lassée sa tête repose, cependant que l’autre s’est détournée de la coupe vide, et, dans son cerveau, c’est une danse invisible en même temps qu’une musique dont elle seule est charmée. Morte en apparence, elle n’a jamais été plus vivante en d’obscures et fantastiques impressions.

Au sommeil de l’Ivresse je ne ferais qu’un reproche : c’est de n’avoir pas pour hôte au rêve d’amour. C’est une fantaisie très vieille des chansonniers, et qui entendaient la renouveler d’Anacréon lui-même, que Yénus et Bacchus font bon ménage et que Silène est ami de Cupidon. Je ne sais pas de frères plus ennemis que ceux-là. Tout en contemplant, dans la splendeur de sa beauté révélée, la Bacchante endormie, combien je lui préfère la nymphe qui, comme G-alatée, du rideau menteur des saulayes, apparaît confuse et inquiète de quelque rêve d’ Amour !

DE DRAMARD

La Vague

AVEZ-VOUS quelle est la vague vivante que les autres vagues roulent comme dans un berceau d’argent, mêlant leur écume azurée à sa chevelure ! C’est la Muse qui a retrouvé la lyre d’Orphée, ou mieux celle de Sapho descendue dans le gouffre amer avant elle. Car j’ai souvent écouté ce que disait cette vague mystérieuse et c’était tou-

jours la chanson d’amour, la plainte immortelle de quelque âme désespérée. Youlez-vous plutôt que nous l’écoutions ensemble ? Elle murmure la douleur d’un amoureux exilé * dont la bien- aimée est demeurée sur le rivage :

Que ne suis-je caché sous quelque roc obscur,

Par un matin vermeil, alors que les flots calmes Couchent, devant tes pas, comme un tapis d’azur. Leur écume fleurie en nonchalantes palmes.

Sur le fond d’or d’un ciel plein d’adoration,

Dans les brumes d’encens qui montent de la terre, Comme aux mystiques jours du beau lys de Sion, Je verrais triompher ta beauté solitaire.

Les nuages légers du fond du firmament. Voleraient à tes pieds avec des blancheurs d’ailes, Et les vagues auraient le doux gémissement De l’orgue qui se mêle à la voix des fidèles.

Le monde n’étant plus c[u’un temple à ta beauté, Perdu dans ces parfums et dans cette harmonie. Le front contre la pierre, à deux genoux jeté, S’abymerait mon cœur dans l’extase infinie !

Voici que le printemps jette sur les chemins Son beau manteau d’azur, de pourpre, d’hyacinthe, Et, sentant croître une aile à sa nudité sainte, Emporte jusqu’aux cieux l’haleine des jasmins.

Partout son vol léger trace un sillon de joie:

Dans un bruit de baisers moulent ses pieds vermeils, Et les liens déchirés de stupides sommeils.

Dans l’éther affranchi flottent en fils de soie.

Tout est enchantement, extases, infini Sur les monts, dans les prés, sous la forêt austère, Le long des fleuves bleus, partout où sent la terre Un germe fécond mordre à son flanc rajeuni.

Près de la mer stérile et qui ne porte en elle

Que des fleurs sans parfums et qu’un feuillage amer.

Tu demeures, tandis que pareil à la mer.

Mon cœur roule à tes pieds une plainte éternelle!

Ainsi chante la vague vivante que les autres vagues roulent, comme dans un berceau de nacre et d’argent, mêlant leur écume azurée à sa chevelure, cependant que les grands alcyons aux ailes circonflexes, tracent, de leur vol, une déchirure sur l’horizon, emportant sans doute, aux pieds de la bien-aimée demeurée sur le rivage, la plainte de l’amoureux exilé. Car, de tout temps, l’Alcyon fut clément aux douleurs des hommes et ce fut plutôt lui, que la colombe, j’en suis certain, qui porta le rameau d’espérance à la barque des premiers naufragés.

GORGUET

£76 et l’Esprît du mal

Hâte, pommier fatal, les ferveurs de ta sève,

Sœur du farouche sang dont nos cœurs sont brûlés, Ouvre en lèvres de fleurs, tes boutons étoilés.

Tout prêt à te briser sous les mains blanches d’Ève.

Caries temps sont venus, par les Destins prédits, Que tout ici-bas vive et meure par la femme,

Et, menaçant l’Amour de son glaive de flamme, L’Ange déjà se dresse au seuil du Paradis.

Le moment fatal est venu. Nous sommes à l’automne de l’an fatal à notre race, dont le printemps avait fleuri le pommier symbolique, et voici que le fruit amer de la damnation prochaine pend à sa branche dont l’écorce a durci. Et, comme une vision mauvaise apparaît, mauvaise et méchante conseillère et dont les lèvres murmurent des paroles empoisonnées. Et c’est moins par la beauté du fruit qui se tend, de lui-même, vers sa main, qu’Eve semble tentée, que par ces mots mystérieux qu’une bouche prononce à son oreille avec une musique de baisers. Car c’est assurément dans ce langage charmeur que lui parla le mauvais ange. Et tout d’abord crut-elle n’ouir que le murmure plus doux de la source plus lointaine, ou la chanson plus douce des oiseaux regagnant leurs nids. Lentement, lentement cette musique étrange (ît nouvelle lui ouvrit, dans l’âme, comme des Paradis inconnus qui la consoleraient de celui qu’elle allait perdre à jamais.

Et derrière ces feuillages transparents où s’épand l’or vivant de sa chevelure, regardez passer le couple maudit qui ne regrettera rien, parce que sa faute lui a fermé le ciel, mais lui a apporté l’amour. Eegardez passer Adam et Eve enlacés et se rendant, résignés, vers l’éternel exil.

Sur le seuil de PEden près d’oublier ses traces, Par l’épine terrestre un pied déjà mordu,

Sans remords du péché d’où germeront les races, Adam tient dans ses bras celle qui l’a perdu.

Et Dieu lui dit : Avant que ton crime s’expie. Les temps écouleront leur fleuve solennel.

Je détourne mon front de votre race impie.

Et vous fais les proscrits d’un exil éternel.

Et rhomme dit à Dieu, d’une voix sans reproche :

O Maître ! Il n’est d’exil que pour les cœurs glacés,

Sur l’herbe, dans les bois, dans les monts, sur la roche. Nous dormirons heureux et les bras enlacés.

La nuit, comme un rideau, tendra sur nous ses voiles. L’âme des fleurs pour nous, embaumera les airs.

Le silônce de l’ombre et les pleurs des étoiles T’apprendrontque, sans nous, tesgrandscieuxsontdéserts.

De tes vaines rigueurs la tendresse nous venge.

Et le baiser vaut mieux que ton morne séjour;

Allume, triste Dieu, le glaive de l’archange,

Garde ton Paradis! nous emportons l’Amour!

Et si l’Esprit du Mal savait ce que ces tendresses exilées ont donné de bonheur à l’homme, il s’arrêterait certainement dans sa tâche méchante. Sa main tentatrice ne se noyerait plus dans la chevelure profonde d’Ève; mais celle-ci, malgré lui, continuerait de tendre sa main blanche vers le fruit défendu.

Page 1