‹ Le Nu au salon de (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · WERTHEIMER · texte numérisé non relu

WERTHEIMER

La Sirène

ANS réchevèlement de la vague aux boucles d’argent elle regarde l’échevèlement de ses propres cheveux aux boucles d’or et, parmi la nacre du flot, elle met la nacre vivante de son corps aux luisants de perles, de son corps immortel que ne viennent plus sécher les baisers des terrestres amours. Aussi quelle mélancolie secrète au fond

de son regard plein d’appels et dans son sourire qui semblent figé à ses belles lèvres de fieur immobile ! C’est que voilà des siècles que la mer la berce et les compagnons d’Ulysse sont morts depuis longtemps. Habitante des gouffres à qui ne sont jamais permises les douceurs de son rêve, elle n’a plus pour compagnons que les grands alcyons qui ouvrent leurs ailes à ses pieds, secouant en l’air des gouttelettes d’eau salée où la lumière allume des diamants. Et la' monotonie est immense, irrémédiable de cet exil pour cette Beauté proscrite des bois profonds où l’on aime, des prés fieuris où l’on chante, de tout ce qui fait la vie plus loin. Et pendant qu’elle essaye encore d’une voix lassée, une de ces chansons charmeresses jadis fatales aux matelots, écoutez le gémissement que la Mer met autour d’elle:

Par l’invisible fouet des antans flagellée,

Et pleine de sanglots dans l’air silencieux,

Sous l’immobilité magnifique des deux,

Se traîne ma douleur toujours renouvelée.

Des constellations le regard fraternel

Dans le miroir tremblant de mes ondes s’effare,

Et le tranquille feu qui rayonne du phare Se rompt, en faisceau d"or, sur mon flanc éternel.

D'un bras lassé je bats sans relâche la grève Et, des rideaux pourprés que formait l’horizon,

A mon sommeil, en vain, je fais une prison.

Sans m’endormir jamais au repos de mon rêve.

L’écume, au lys d’argent, s'effeuille sous ma main, Sans fleurir d’autres bords que la rive connue;

Et, sans changer un jour se place sous la nue, i D'un innombrable pas je frappe mon chemin.

Je sens mon sein gonflé de floraisons superbes Mais dont l’essor s’arrête à mon sol tourmenté,

Que ne rafraîchit pas, sous le soleil d’été.

Le souffle des parfums ou la fraîcheur des herbes.

Comme un poids inutile ou comme un vain ferment Je porte, en moi, la vie impuissante et profonde;

Car les destins m’ont faite et stérile et féconde, Immobile et pourtant toujours en mouvement.

Le sillon que je creuse au même instant s'efface Et, les vents emportant les germes envolés.

Ni la splendeur des fruits, ni la gloire des blés Jamais, sous le ciel bleu, en couronnant ma face.

Mais ce que pleure la sirène, répandant dans Téchevèlement de la vague aux boucles d’argent, l’échevèlement de sa propre chevelure aux boucles d’or, c’est plus encore, c’est ce que lui avait donné la Fable antique, dans une forme farouche, c’est ce que lui a repris la sombre réalité cruelle aux mythes : l’Amour !

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