CHABAS
Le (poète évoquant les Formes
'est le matin. C’est l’Aube dans la Nature, tout en semble et dans l’âme du Poète.
Le bleu du ciel pâlit : comme un cygne émergeant D’un grand fleuve d’azur, TAube, parmi la brume, Secoue à l’horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l’air vif de son aile d’argent.
Un long tressaillement, autour d’elle, s’éveille.
Et, par flots onduleux jusqu’au zénith monté,
Dans l’azur transparent déroule la merveille Des formes qu’envahit sa vibrante clarté.
Et, dans l’âme du poète aussi se lèvent les formes, lesquelles n’étaient tout à l’heure que les immatérielles visions de son rêve. Des gazons qu’envahit un frisson de lumière blanche, il voit monter des spectres charmants, s’épanouir de vivantes fleurs ayant à leurs corolles un parfum de baiser. Toutes celles par qui il a souffert déjà : toutes celles par qui il doit souffrir encore sont là, dénouant au vent leurs belles chevelures, étirant la blancheur tiède de leurs bras en des poses de réveil, comme si l’âme des étoiles, après avoir fui le ciel s’était enfermée en elles. Et en même temps.
La grande mer des bruits dans l’atmosphère élève Le retentissement de son flux éternel,
Et bat, sans l’ébranler, comme un roc éternel,
Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.
A cette musique des choses, l’âme du poète mêle d’intérieures musiques où s’exhalent ses détresses et ses espérances. Toute sa vie chante en lui devant ces images qui
CHAMP DE MARS
sont tout son amour, devant ces charmeresses dont les Muses inspiratrices, aux belles ailes blanches, lui montrent les corps frémissants dans le matin aux reflets roses.
Cependant l’Aube grandit.
Et, pareil aux roseaux qu’atteint le flux montant,
Le peuple des vivants s’ébranle dans l’espace.
Et, couché sous le poids de la vague qui passe,
Vers des buts inconnus se disperse flottant.
Mais qu’importe au poète la foule dont le bruisement s’éveille derrière ce rideau de feuillage qui enferme, comme dans un sanctuaire, sa rêverie divine ! Il est tout aux visiteuses sacrées qui le saluent de loin, avec leurs beaux bras en l’air et qui, comme des papillons, palpitent dans le premier rayon du soleil.
Cependant qu'aux frissons des brises échappés,
La terre s’allanguit aux tiédeurs du soleil,
De longs éclairs, pareils à des lueurs d’épée,
Creusent, à l’Orient leur sillage vermeil.
Alors l’oiseau divin, le cygne, l’Aube blanche.
Sentant, dans l’air en feu, son âme se sécher,
Pareil au vieux phénix, sur les flammes se penche.
Et meurt dans le soleil, comme dans un bûcher !
Mais Dieu merci, grâce à la lyre immortelle, la vision du Poète survît à cet évanouissement des formes que l’Aube avait évoquées, mêlant les caprices divins du rêve à la splendeur vivante des réalités.