DE GIRONDE
Le Cygne.
EERiÈRE les saules elle a fui, croyant avoir ainsi dépisté ma poursuite. Et la voici maintenant, au bord tranquille des eaux que cachait ce rideau mouvant qu’elle a déchiré, un instant, de la blancheur de ses épaules ;
LE NtJ AU SALON
oublieuse du péril que sa pudeur avait courue, n’ayant plus au cœur la rancune de Diane contre Actéon, assise au coin d’une roche, les pieds dans le gazon de la rive, d’où monte, lent et sans parfum, le velours des iris, à l’ombre d’un arbre en éventail dont sa belle chevelure noire est caressée, les grands roseaux se dressant autour d’elle comme des flèches et les nénuphars ouvrant leurs yeux d’or pour mieux la contempler.
C’est que l’oiseau divin dont jadis Léda fût tentée — vous voyez bien que la fable est éternelle, — est accouru des profondeurs cœruléennes de l’étang, les ailes ouvertes et frissonnantes comme des voiles, le cou doucement sinueux comme pour d’étranges caresses, tendant son bec plat, à l’ourlet d’or clair, vers le pied charmant qui ne se retire pas.
Mais j’ai pu traverser aussi le voile d’argent de la saulaye et je chante ;
Sous les saules d’argent pourquoi fuir mon approche, Galatéa, farouche aux amoureux larcins ?
A quoi bon ! car j’ai vu dans ta course, tes seins, Haleter sur ton coeur comme un flot sur la roche.
J’ai vu ta jambe nue et ta robe, en flottant,
S’ouvrir comme une fleur aux rondeurs de tes hanches, Et, du sommet neigeux que font tes cuisses blanches. Un frisson d’or courir sur ton ventre éclatant.
CHAMP DE MARS
J’ai vu, dans un frisson^ resplendir tes épaules Et palpiter ta gorge au vent de la forêt,
Donc, puisqu’il n’est, en toi, rien qui me soit secret, Pourquoi Galatéa, me fuis-tu sous les saules ?
Est-ce donc le rêve fait jadis par une autre mortelle qui t’a emportée loin de nos mortels désirs ? Les Femmes ont toujours aimé les Dieux et c’est en elles que vit la source obscure des éternelles idolâtries. Mais, ô Galatée, ce cygne n’est pas celui qui féconda la mère auguste de Castor et de Pollux. Dans les tranquilles jardins, sur le flot très calme, il promène une âme sans désirs et sans mélancolie. Ne voudrais-tu pas que le taureau aussi qui tenta la tendresse de Pasiphaé t’apparut tout à coup, dans les profondeurs du paysage, nageant comme celui qui enleva Europe, dans l’admirable poème de Moschus ?
Il te faut résigner, ô Femme, dans ce monde déchu des olympiens caprices, à l’amour dont nous pouvons t’aimer, nous en qui ne respire plus la souche auguste des Dieux. Mais ne crois pas que notre hommage soit, pour cela, indigne de ta beauté. Nous aussi, nous abandonnons, pour toi, une façon d’immortalité. Tout ce que nous jetons à tes pieds, de nous-mêmes, est justement le meilleur de nous, ce qui aurait été sans toi, la gloire des
poètes et le courage des héros. Tu es l’impitoyable charmeresse qui nous détourne des nobles soucis de l’infini et de l’au-delà qui assureraient peut-être une durée posthume à nos destins. Tu ne sais pas ce que chacun de tes baisers
vole au poème prêt à chanter sur nos lèvres, ce qu’il coule de notre sang sous les moindres chants des tiennes. Oui, nous te donnons, ô Femme, dans nos fragiles tendresses, plus que ne te donneraient les Dieux.
Laisse donc, ô G-alatée, le cygne à son tranquille miroir où se double les courbes harmonieuses de ses ailes, et viens aimer sous les grands saules qui balanceront, sur nos épaules, de vivantes larmes d’argent.