AU BLET
Avant le (Bain
U bord de l’eau très limpide où courent de larges lumières d’argent, où les nénuphars ouvrent leurs grands yeux d’or aux paupières de neige, où les roseaux balancent à leur cime, une gaine de velours, jusqu’au bout
d’un promontoire de verdure dont une jonchée de feuilles hâtives fait un tapis, sous l’ombre d’un platane aux larges feuilles doublées de moire blanche, elle est venue à l’heure matinale où la Nature revêt ses premiers enchantements, et voici que, droite dans la majesté gracieuse d’un corps très jeune et très souple, les cheveux dénoués sur ses épaules et que maintient un bras ramené derrière la nuque, elle écarte, de l’autre, les branches qui la voudraient effleurer de leur cinglante caresse. Et c’est merveille que l’harmonie de ses formes impeccables en pleine lumière découpant sur l’écorce sombre, la belle inflexion du torse, et la triomphante saillie des hanches et la naissance des cuisses en leur beau développement de fleuve.
Une chanson matinale, dans le goût de Théophile de Yiau, le vieux poète, chante en moi devant cette gracieuse image. O Femme, écoute -la. C’est, comme toujours, une plainte d’amour.
Cependant que l’archer vermeil,
Sur les bruyères réchauffées,
Disperse l’or de ses trophées,
Vainqueur du Temps et du sommeil.
Laissant les plaines embrasées S’emplir de lumière et de chants,
A l’âme des coteaux penchants,
Viens boire le frais des rosées.'
CHAMP DE MARS
Je sais un jardin si profond^
Qu'aux fleurs même sur nous penchées, Les peines resteront cachées,
Que ton rire et tes yeux me font.
J'oublierai le mal que j’endure Aux divines clartés du jour,
Et jetterai, sur mon amour.
Un linceul riant de yerdure.
Et je chanterai le Destin,
Cependant que ton pied superbe Foulera mon cœur parmi l’herbe Que mouillent les pleurs du matin.
Et les miens, Madame. Car ce m’est une mélancolie tout à fait terrible que celle de penser que je ne connaîtrai tant de charmes qu’en rêve.
Ce sera donc une pitié à vous, un pitié cruelle d’ailleurs comme celles des femmes le sont toutes, de ne pas retarder d’avantage le moment du bain que vous méditez, en cette suggestive et pudique pose. Hâtez-vous, pour mon repos, d’engloutir, dans son linceul de fraîcheur, ces formes de Déesse. Rentre dans l’onde, ô Yénus, et ne sois plus à la surface promenante de l’eau, que le frisson d’or d’une chevelure, une transparence de nacre vivante, la fuite d’une sirène dans le gouffre cœruléen . Il est temps
que tu rentres dans ton éternel Berceau, ô Beauté ! L’Humanité n’a plus, pour toi, de sang et de larmes.
Mais que deviendraient, sans toi, l’Humanité et le rêve des Poètes et cet immortel besoin d’aimer qui lentement consume nos cœurs ?