FOWLER
Après la Musique.
A^'S la tiédeur du jour déclinant, avec, pour décor à
leur rêverie, un paysage qu’emplit la mélancolie des adieux.
assis sur un sol d’où montent seulement quelques bruyères, cependant qu’à droite, un rideau de bois met une note
d’ombre op'aque dans toutes ces transparences, ils demeurent vis-à-vis l’un 'de l’autre, muets, semblant écouter encore des musiques lointaines, celles des voix chères qui se sont tues, comme a dit si bien Paul Yerlaine.
Il semble que, dans l’Echo, vibrent encore les sons dont la fuite les a laissés dans cette façon de désespérance. Et, cependant qu’ils se regardent à peine, il semble plus encore que cet écho vibre dans leurs cœurs. C’est que le souvenir j est comme une harpe eolienne toujours suspendue, que notre souffle même anime et fait chanter aux heures de tristesse ou d’abandon.
Pour chacun, cette chanson n’est pas la même.
Pour lui c’est la longue mémoire des jours envolés et des tendresses effeuillées. C’est à la dernière qu’il adresse le plus poignant adieu :
Dans le vol tremblant de l’heure Que nul ne peut retenir,
Passe lentement et pleure La chanson du souvenir.
Et quand sa course l’emporte Plus loin que ne vont nos jœux,
Plus d’une voix longtemps morte Murmure encor des adieux.
CHAMP DE MAES
Ainsi chaque heure envolée Du nid fragile des jours Nous fait plus inconsolée La perte de nos amours.
Pour elle c’est la voix de l’amant absent qui chante encore à son oreille. Ecoutez ce qu’elle lui dit :
Si longtemps que je t’aimerai,
Tout me sera doux dans la vie.
Mon âme, à tes yeux asservis.
S’enivre d’un mal adoré.
Et telle est l’immense tendresse Dont m’emplit ton être vainqueur,
Qu’en toi tout m’est une caresse,
Tout est un charme pour mon cœur
Ln sourire, un mot de ta bouche.
Un regard, invisible aimant.
Bien mieux — un rien que ta main touche.
Tout est, pour moi ravissement.
C’est le pouvoir mystérieux et charmant de la musique ‘ d’éveiller ainsi, dans chaque âme, des impressions purement personnelles et de ne point parler à tous le même langage. C’est pourquoi ceux-là sont des ennemis de leur propre plaisir qui lui demandent la précision que comportent les autres arts plastiques. La plus délicate jouissance est
en la faculté de nous fournir, à chacun, le rêve ou nous aimons le mieux nous abîmer. Dans toute chanson c’est un peu de notre âme qui doit frémir sous un invisible archet, ou bien n’est-ellç pour nous, qu’un bruit inutile. Il n’est chanson douce que colle où nous entendons la voix de celle que nous aimons.
ALBERT FOUBIÉ
Farniente
A R une après-midi de soleil, dans la transparence bleue des ombres, ici bleue, là violette, là rose, mettant à son beau corps étendu comme des reflets lointains de vitrail, dans un coin de nature fouillé comme un portail
de cathédrale gothique, Déesse d’un temps toujours vivant où l’encens a le parfum des baisers et les litanies la mélancolie des chanson^ d’amour, elle, la Beauté, l’éternelle idole, la mère des sensualités triomphantes, est étendue, sur un tapis de gazon que diaprent des fleurs inconnues dans nos 'jardins citadins, mêlant la broussaille vivante de ses cheveux à l’embroussaillement des églantiers sauvages et des rosiers, buvant ces arômes de la terre ensoleillée qui grisent et mettent des caresses mystérieuses dans tout notre être. Et c’est un enchantement de chairs jeunes, transparentes et vibrantes dans la lumière, un poème de plasticité orgueilleuse et de volupté abondante. Car tout est attirance pour les lèvres, dans ce corps étincelant de santé, fait pour les tendresses viriles et toujours renouvelées.
Ne cherchez pas son nom. C’est l’éternelle amante de ceux qui veulent la Nature pour tabernacle à la beauté de la Femme, de ceux qui, à travers le caprice des âges et des poèmes, ont toujours adoré la même idole et l’ont appelée de noms différents tour à tour.
Je suis de ceux-là.
Dans le cristal profond des fontaines de Thrace,
Je chercherai l’image errante de Nysa,
Et, dans les sables d’or oii son pied se posa,
Sons les roseaux accrus j’irai baiser sa trace.
CHAMP DE MAES
Car les destins m’ont fait, par les temps accomplis,
Le séculaire amant des amantes passées ;
Et les vierges en fleur, dans la tombe pressées, Eajeunissent pour moi leurs charmes abolis:
Pour qu’à mes yeux jaloux, leur Beauté fut rendue,
J’ai bravé le flot noir des mornes Phlégétons ;
Dans la coupe de nacre où boivent les Tritons,
J’ai recueilli les pleurs d’Ariane éperdue.
J’ai compté, dans la tiède haleine des bûchers,
Les sanglots de Didon sur la Troyenne plage,
Et, du cap Lesbien, j’ai suivi le sillage Du corps blanc de Sapho descendu des rochers.
Par un guerrier ravie au caprice du pâtre.
Au sang de ses pieds nus j’ai suivi Lycoris ;
Et, sur son bras glacé, lourd de joyaux de prix.
Baisé le bracelet sanglant de Cléopâtre.
Car les destins m’ont fait par les temps accomplis.
Le séculaire amant des amantes passées.
Et les vierges en fleur dans la tombe pressées, Eajeunissent, pour nous, leurs charmes abolis.
Ainsi j’aimai toutes tes sœurs, et c’est elles encore que j’aime en toi, Femme dont la Beauté nue resplendit dans l’adoration des Choses.