CRANE
Les Femmes Cygnes
^’â fable nous aurait-elle donc menti qui n’avait donné que deux rejetons aux légendaires amours de Jupiter et de Léda, Castor et Pollux, les deux héros ? De ce mystérieux hymenée, avec des roseaux pour rideaux, et au bord
tranquille de l’étang fatidique, toute une souche seraitelle sortie, que nous retrouvons aujourd’hui, dans cette fantaisiste composition, en ses ébats que contemplent les nénuphars immobiles aux grands yeux d’or ? Et serait -ce pour ce qu’elles sont innombrables les filles de l’Immortel oiseau et de la plus belle des femmes, que la blancheur du lys habile toujours la splendeur des formes féminines et que le cou des femmes et les inflexions harmonieuses des cols même des grands cygnes, hôtes des lacs profonds ?
Combien j’aime les tableaux qui me font ainsi cher- ■cher et rêver au lieu de m’inspirer une impression immédiate, une compréhension sans incertitude et sans commentaires, impitoyablement déflnitive ! Je crois qu’une des joies en art est dans cette faculté du rêve et du trouble qui nous vient des choses vues. On a dit que l’art était la Nature vue à travers un cerveau humain. Mais le tableau lui-même, n’est-ce pas à travers notre propre cerveau que nous le devons voir, et, comme l’artiste a déjà fait en le peignant, en y mettant un peu de nous même 1
Faisons donc chacun notre poème devant ce poème en couleur.
Moi j’imagine que ces femmes dont une encore a gardé
CHAMP DE MARS
l’intégrité de ses formes étaient des façons de sirènes d’eau douce, non moins dangereuses que celles qui habitent les gouffres cœruléens et profonds de la Mer. En quelques embûches bien secrètes elles se tenaient, avec des chansons aux lèvres, des chansons qui avaient la musique mystérieuse des baisers. Alors les beaux cygnes qui dormaient entre les roseaux, leur tête et leur bec noir sous leurs ailes, réveillés et soudains ravis sont descendus, lourds encore du sommeil sur le rivage, écoutant et gonflant légèrement , de pleurs, leurs grandes ailes comme des voiles.
Mais les sirènes, les méchantes, dans ces mêmes roseaux protecteurs des sommeils innocents, avaient cueilli le bois de flèches acérées, et, quand les beaux cygnes, hébétés de plaisir à les entendre, magnétisés, pantelants, étaient déjà sans force et incapables de s’enfuir, très méchamment, comme jadis les nymphes de Diane à la poursuite des bêtes dans les forêts profondes, elles les avaient criblés de flèches et les grands cygnes, avec ce chant d’amour que leur inspire seulement l’approche de la Mort, un à un étaient tombés inertes sur le sable qui buvait les filets de sang échappés de leurs blessures.
Et quand plus rien ne frémissait de leur corps exsangue, ni leurs ailes à jamais immobiles, ni leurs pattes pour
toujours recoqueviliées comme des feuilles mortes, elles étaient venues jusqu’à la rive meurtrière et, elles avaient volé aux beaux oiseaux morts leurs belles ailes et leur cou au duvet délicieux. C’est le vêtement de leurs victimes que vous les voyez enrouler autour de leur corps. C’est de cette rapine et nom de neige immaculée, qu’elles font la blancheur qui nous fera croire à leur éternelle innocence.
Et voici que maintenant qu’elles sont ainsi déguisées en purs et nobles oiseaux, elle s’en vont retourner parmi les hommes.
Mais sous ces ailes menteuses, elles ont emporté quelques-uns des traits dont les beaux cygnes célestes ont été traversés au bord de l’étang farouche. Et, de ces flèches, à leur tour, elles cribleront nos cœurs.
Mais comme les cygnes, nous mourrons délicieusement si nous les avons vraiment aimées, et, comme aux cygnes peut-être, ce supplice nous inspirera quelque chant suprême d’amour qui nous rendra immortels.
AUBLET
Au bord de la Mer
UI donc a dit que la Femme était ingrate ? Je ne sais pas d’être p]us fidèle, au monde, à ses origines. Qui donc lui a aussi reproché d’être perfide comme l’onde ? L’onde ne fut-elle pas la mère divine de la Beauté, au temps des
rites Olympiens qui donnaient, de toutes choses, de si poétiques raisons ? La vérité est que, par une tendresse vraisemblablement filiale, la Femme n’a jamais cessé d’aimer la Mer et volontiers, revient-elle, sur le rivage natal, baigner ses pieds blancs à la caresse d’argent des écumes, respirer l’air salin qui gonfie sa gorge comme de vagues soupirs d’amour, écouter cette plainte des fiots qui vient et s’en va et revient, rythmique, solennelle, toujours chargée de mystérieuses mélancolies, tantôt scandée de gémissements, tantôt consolée de baisers.
Comme ses sœurs, celle-ci est venue sur la plage au tapis de sable fin et voici, qu’en une pose vraiment gracieuse, elle développe le vêtement, qu’elle avait apporté, autour de son corps souple et luisant où passent des frissons, elle regarde les longs plis se dérouler pareils, eux aussi, à des vagues blanches. C’est le spectre toujours triomphant de la Beauté nue qui nous apparaît, et des adorations montent de nos poitrines vers l’éternelle idole, vers la source de toute joie et de toute torture.
O Femme qui rêves au bord de la Mer, écoute, mêlée à la chanson des roulis, celle qui monte de nos âmes :
CHAMP DE MAES
Avec le rythme lent des reflux sur la grève,
De leur lèvre d’argent baisant le sable amer,
La vague de tes yeux, vers l’invisible mer De mes anciens désirs, emporte encor mon rêve.
Je les revois dressant, à leur cime sans trêve.
Flots de nacre, la fleur de pourpre de ta chair.
Et, dans leur bercement mélancolique et cher.
Mon souvenir grisé revit l’heure trop brève
Où, mort vivant couché dans leur sillon vainqueur. J’écoutais palpiter, sous leur neige, ton cœur !
— E’aufragé du bonheur, de mon esquif sans voiles.
Je regarde s’enfuir, par le vent emporté.
Le fantôme divin de ta chère beauté.
Sous le ciel où tes yeux allument deux étoiles !
Pour charmer le regret qui, sans fin, me dévore.
Je veux chanter aussi la gloire de tes flancs, Rebondis et jumeaux, plus que la neige blancs. Polis, fermes et ronds comme ceux d’une amphore.
Comme aux treilles le pampre amer qui les décore, A leur noble contour, enlacés et sanglants. S’obstinent mes désirs, et, de baisers plus lents,
La mortelle douceur monte à ma lèvre encore.
Eien qu’au ressouvenir des baisers abolis !
— O flancs jumeaux et plus que le marbre polis, Yous êtes comme un temple assis dans ma mémoire,
Au-dessus de l'autel où lévite altéré,
Sacrilège un instant, j’ai bu le vin sacré Dans le calice d’or couvert de blanche moire.
ROSSET-GRANGSR
Etude de nu.
^’est plastiquement très bien, cette étude, et de plus, infiniment plus philosophique que l’artiste ne l’avait peutêtre supposé. Car on y trouve cette preuve que le charme du nu, par lui- même, suffit à rendre intéressant ce qui le
serait fort peu, — c’est du nu féminin, seulement, que je parle ici ; — que le sujet le plus banal en évidence, s’ennoblit sous cette empreinte d’évocation païenne et d’impression sensuelle tout à la fois. Le plus beau Rembrandt du Louvre m’avait appris déjà celà.
C’est que rien de ce qui touche à la Femme, même de ce qu’elle aime le mieux à cacher, ne saurait être indifférent aux vrais fervents de la Beauté dont l’émotion chasse tcmt dégoût. C’est un spectacle moral, mais peu passionnant, au premier abord, que celui d’une jeune personne se lavant les pieds. Souvent les peintres se sont donnés la peine de nous faire illusion, sur le côté pratique du motif, en remplaçant le bassin que nous voyons ici, par quelque joli ruisseau où une nymphe venait enfouir ses jolis pieds frileux, sous prétexte d’idylle. Autour de sa nudité, comme autant de circonstances atténuantes, s’élevait un rideau de feuillage, se dressait un coin du ciel, montait un frisson de roseaux. Au fond, cela n’augmentait que dans des proportions insignifiantes, notre plaisir, et le temple si fieuri qu’il fût, n’était pas pour distraire nos yeux des charmes de l’Idole.
Sans nous demander donc ce qui nous donne une occasion toute moderne et familière de la voir, savourons
CHAMP DE MAE S
donc, en païens convaincus et impressionnables, ces charmes puissants et d’une intrinsèque valeur, en dehors de tout mode de présentation. Admirons l’harmonieuse courbe des épaules s’infléchissant comme un arc à peine tendu, la ligne dont la hanche est enfermée, le contour arrondi des bras nonchalants. La belle disposition des cheveux au-dessus de la nuque où courent des lumières ambrées.
La beauté des antiques Déesses n’était pas faite d’autres choses et cela a suffi à leur valoir l’immortelle admiration des peintres, des sculpteurs et des poètes , Il n’est rien au fond d’immuable que celle-ci dans l’éternel changement, dont les âges différencient les générations inquiètes,
A cette beauté j’ai dit et je dis encore devant cette image en qui elle revît :
La ISTnit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles ’ Le Jour — blanc sur le front — sur la bouche vermeil ; C’est cette ombre jumelle et ce double soleil Que celles que je sers doivent porter en elles.
Et je leur veux aussi les grâces solennelles Des déesses d’antan sortant de leur sommeil;
Car mon esprit païen, au ciel même pareil,
Ne resplendit qu’au 'choc des beautés éternelles.
Il faut, à mes baisers des seins fermes et blancs ;
Mes bras ne s'ouvrent bien qu’à la rondeur des flancs Dont la marbre vivant s'élargit en amphore.
Telle est la Femme, au corps par mon désir mordu,
En qui s'incarne l’heure de mon rêve éperdu Et dont l’amour cruel sans trêve me dévore !
Peut-être ne vous attendiez -vous pas, Madame, en l’intimité solitaire de votre toilette, à ce qu’elle vous valut ce lyrique élan d’admiration. Mais il suffit que vous soyez femme et que vous soyez belle, plus encore, qu’étant femme et belle, vous soyez nue pour que la lyre tressaille toujours solennelle et attendrie, en quelque hymne religieux.
GLTIGNET
Concert du printemps •
C’est le Printemps ! C'est
Dans ce décor charmant des spendeurs d’ Avril, en leillé que borde un rideau
le Matin! double jeunesse!
fait des clartés aurorales et ce paysage à l’horizon ensode verdure, sur ce tapis de
gazon d’où montent des fleurs sauvages et de grandes herbes folles, jeunesse et matin de la vie aussi, elles sont étendues dans l’abandon d’une nudité parfaitement chaste, puisqu’elle a visiblement cherché le mystère. Elles écoutent, nonchalantes et grisées de parfums agrestes, le chœur, visible pour nous seulement, qui met des têtes enfantines et roses parmi les pavots, qui, sur des instruments d’une adorable fantaisie, accompagnent l’éternelle chanson que dit à l’Aurore des cœurs l’Aurore de l’année.
Le doux Printemps a bu dans le creux de sa main,
La fraîcheur des baisers qu’au bois sema l’Aurore.
Vous aimerez demain, vous qui n’aimiez encore,
Et vous qui n’aimiez plus, vous aimerez demain !
— Le doux Printemps a bu dans le creux de sa main.
Le Printemps a cueilli dans l’air des fils de soie.
Pour lier, sa chaussure et courir par les bois ;
Vous aimerez demain pour la première fois.
Vous qui ne saviez pas cette immortelle joie.
— Le Printemps a cueilli dans l’air des fils de soie.
Le Printemps a semé des fleurs sur le chemin Que la Beauté remplit de son rire sonore.
Vous aimerez demain, vous qui n’aimiez encore.
Et vous qui n’aimiez plus, vous aimerez demain!
— Le Printemps a semé des fleurs sur le chemin.
Ah ! ces fleurs rapides, ces baisers du Matin, ces fils de
CHAMP DE MARS
soie errant dans l’air en un virginal caprice, hâtez-vous d’en faire les chaînes qui retiendront, dans vos cœurs, l’amour captif, l’amour, unique source de toute joie. Hâtez-vous d’aimer, vous qui goûtez ainsi la douceur des choses sous l’idéal des renouveaux. Car le temps passe vite des tendresses où lame tout à la fois, s’épuise et se multiplie comme, sous les doigts d’un Dieu, un pain miraculeux.
Bientôt, vous chanterez avec le poète :
J’ai bien foulé de douces choses,
Sur le chemin des cœurs blessés.
— Trop vite j’ai cueilli les roses.
Trop vite, hélas ! et pas assez !
J’ai bien vu de doux fronts de femme.
De longs cheveux de fleurs tressés.
— Trop vite j’enivrais mon âme,
Trop vite, hélas ! et pas assez !
De regrets l’Amour est suivie Qui lentement sont effacés.
— Trop vite s’écoule la vie.
Trop vite, hélas ! et pas assez î
Hatez-vous d’aimer, vous qui êtes belles, pour notre bonheur et le vôtre. Yoilà ce que vous chante le concert du Printemps, dans un rayonnement de soleil.
NORBETH
Les (Bulles de savon
N une pose d’une fantaisie complète, en une décente nudité que rassure une solitude complète, mais dont nous lui savons gré toutefois, appuyée sur une main, de l’autre elle soutient un pipeau léger.
Mais ce n’est pas, pour en tirer comme les bergers de Théocrite, une harmonieuse chanson. Plus curieuse certainement qu’éprise de quelque rêve bercé parla musique, elle module une petite sphère qui se diapré et s’illumine à la lumière, transparente et fragile, qu’un souffle emportera dans l’espace et qui ne laissera rien après elle, ni un atome de cendre, ni un souffle de fumée.
C’est une allégorie facile que celle qui s’inspire de ce jeu et évoque, pour nous, le souvenir de toutes nos impressions rapides évanouies. Que de mondes légers, impalpables, fait seulement de nos espérances folles, nous avons ainsi dans l’espace. Dieux coupables d’un univers inutile ! Qui de nous n’a suivi, avec quelque superstitieuse angoisse, la fuite de ces bulles aériennes qui se teintaient à tous les caprices de la lumière et semblaient des vitraux repliés aux multicolores caprices ! Allaientelles du côté où nous attendions l’adorée ? S’enfuiraientelles par la fenêtre pour s’aller briser aux aubépines blanchies où se déchirent aussi les ailes imprudentes des papillons? Ce n’est pas seulement d’ailleurs avec son souffle, comparable à l’haleine des roses, que la Femme enfle ces mappemondes frêles; un baiser lui suffit pour enfler ainsi l’aile crédule de nos rêves et nous Jeter au vent tout entiers, quand nous en sommes prisonniers.
CHAMP DE MARS
Mais voilà de bien austères rêveries devant cette gracieuse image et m’est avis que mieux vaudrait en goûter la grâce plastique que deviner sa secrète pensée. Tout est bulle de savon ici-bas, c’est-à-dire illusion, chimère, déception rapide, anéantissement de nos espérances, hormis ce que nous avons là, sous les yeux, la Beauté de la Femme dans l’épanouissement complet de sa beauté nue. Ah ! vraiment que le peintre a bien mis en lumière cette vérité éternelle !
Tout est ombre, dans ce tableau, sauf cette vivante et lumineuse figure dont les solidités voluptueuses, les aimables réalités, la matérialité exquise contrastent avec ce joujou qui s’envole, après avoir l’evêtu, un instant, la couleur étincelante des gemmes! Comme on sent bien que rien n’est durable, de tout ce que nous avons là sous les yeux, . que rien ne vaut qu’on s’y attache, que rien ne mérite un hommage, sinon la superbe idole dont les formes harmonieuses sont la seule chose qui ne trahisse pas ici-bas ceux qui l’aiment au-dessus de toute chose!
On a vraiment épilogué beaucoup l^rop sur la perfidie de la Femme.
Elle nous ment souvent, elle; oui! dans la perversité naturelle de son âme. Mais ce qui ne nous ment pas, en elle.
c’est la beauté de son corps, c’est l’ivresse que nous y puisons, c’est le monde qu’elle éveille, en nous, d’impressions et de désirs qui sont, après tout, la seule raison de la vie; épaules blanches dont la courbe est plus vraiment divine que celle suivie, aux cieux par les étoiles ; seins aux rondeurs savoureuses qui semblent deux collines de neige dont '
le matin rose doucement les sommets, torse puissant et souple et si bien fait pour l’enlacement éperdu des caresses ; \
hanches au rebondissement tentateur qui dépasse la grâce puissante des plus nobles amphores ; cuisses pareilles à deux fleuves de lait, qui donc vous oserait qualifier d’illusions et de mensonges?
Yous seules défiez les injures du Temps, grâces sans
cesse renaissantes de la femme, dans la continuité auguste
des races. Yous seules ne pouvez être comparées à ces
bulles de savon que sont toutes les autres choses, rêves
projets, espérances, ambitions déçues, où se consume si
sottement toute une part de la vie qu’on devrait passer |
tout entière à aimer ! I
Fantaisie
fE regard mystérieux et perdu comme celui de la Joconde ; un sourire esquissé à peine et qui laisse aux
lèvres comme le duvet du dernier baiser ; un ovale de visage très pur et une harmonie des traits évoquant, dans
un sentiment moderne, la vision de la Beauté antique ; tout cela comme ombragé de deux grandes ailes sombres, de deux lourds pans de chevelure (^ui semblent avoir été séparés à grand peine. Une indéfinissable et très troublante expression. Est-ce bien la Fantaisie seulement ? Non. C’est plus que la Fantaisie et plus qu’une Femme : c’est la Femme dans l’inquiétant prestige de sa splendeur, consciente des charmes puissants dentelle dispose, Sirène éternelle, même quand elle est muette. Car un poème de volupté chante toujours, autour d’elle, et tout son être n’est qu’harmonie tentatrice .
Tu ressembles à celle qui passa, dans ma vie, comme une flamme qui dévore, et que j’ai vainement cherchée, une fois disparue. Car
Quand j’ai dit à l’Aube, sa sœur :
Bends moi l’immortelle douceur Des chants de sa voix envole'e,
L’aube muette s’est voilée.
Quand j’ai dit au Midi vermeil :
Bends moi ses yeux pleins de soleil Où mon âme se sentait fondre,
Midi n’a rien su me répondre.
Qu^nd j’ai dit au Soir : qu’as tu fait De son beau front qui triomphait.
CHAMP DE AIAES
Comme un lys dans l’azur s’e'lance,
Le Soir a gardé le silence.
Quand j’ai dit à la l!7uit : rends moi Tout ce qui fut l’antique émoi,
Sa beauté rayonnante et nue
La Nuit ne s’est pas souvenue.
Et moi, maintenant, devant cette image je me souviens. Ce qui fut pour l’artiste, fantaisie du pinceau est, pour moi, blessure rouverte du cœur. C’est l’ancienne tendresse qui, soudain ranimée, chante encore :
Non ! C’est bien pour l’éternité,
Car le temps n’a rien emporté De mon cœur ni de ta beauté.
Sitôt que tu m’es revenue,
De si loin je t’ai reconnue !
Mon cœur s’inonda de clarté — Non c’est bien pour l’éternité Que tes yeux mortels m’ont dompté !
De si loin je t’ai reconnue Sitôt que tu m’es revenue,
Dans ta grâce et dans ta fierté,
J’ai mon amour ressucité.
Oui ! C’est bien pour l’éternité.
AUBL^T
(Dans les ^oses ‘Irômières
la courbe harmonieuse d’un immense éventail, elle est assise, toute nue, comme il sied à une qui est vraiment belle et qui joint, à sa beauté, de sages principes d’économie ; elle est nue sur son divan de gazon aux brins menus dont le velours s’effarouche, à peine, par
places ; mais d’admirables fleurs, un jardin tout entier qui semble s’épanouir dans l’air, lui est un vêtement sous lequel Diane eût pu cacher ses attraits à l’indiscret Actéon. C’est que les roses trémières sont pareilles à de végétales fusées qui montent vers l’azur, très minces d’abord, s’épanouissant ensuite en une grappe verticale de très larges étoiles. Ce sont des roses sans parfums, des roses au cœur transparent, et les gens de la campagne les nomment des primeroses, non pas qu’elles viennent les premières, mais pour ce qu’elles sont particulièrement orgueilleuses. En des tons merveilleusement variés, délicieusement tendres, elles foisonnent et enveloppent, de leur innombrable caresse, ce corps jeune et charmant qui connaît ainsi peutêtre la douceur des premiers baisers. Elle n’est pas seulement couverte de ce somptueux et naturel manteau, mais elle est coiffée de ce large diadème et sous les pétales largement ouvertes, disparait la nuit de sa chevelure sombre, comme lorsque le Matin sème la nue de petites nuées ressemblant, elles aussi, à des feuilles de roses.
Et c’est un bruisement sans doute qui sort de toutes ces corolles l’une contre l’autre pressées, où des bourdons au corsage d’or sont peut-être enfermés, où des ailes de papillons surpris sont demeurées prisonnières.
CHAMP DE MARS
C’est que le temps des roses trémières est celui des chansons qui célèbrent la Beauté des choses et celle de la Femme, sans laquelle la Beauté des choses ne serait rien.
Dans la tiède haleine des fleurs Le Printemps passe par bouffe'es,
Brodant l’aile aux mille couleurs Des libellules et des fées .
Son vol accroche aux rideaux verts Des broussailles ébouriffées,
Dépouille errante des hivers,
De longs fils de soie en trophées .
C’air du soir sonne les abois Des belles filles décoiffées.
~ Dans nos cœurs, comme dans les bois^
Le Printemps passe par bouffées !
Et, aussi vers celle qui ainsi, très doucement nonchalante, goûte cette douceur du renouveau, sans rien sembler souhaiter d’avantage, nous rappelant qu’il ne faut perdre une heure du temps où l’on peut aimer. Ecoute donc, ô toi qui semble perdue dans ton rêve, la chanson éternelle de l’amant qui te dit :
J'aime tes yeux, j'aime ton front,
O ma rebelle, ô ma farouche .
tl’aime tes yeux, j’aime ta bouche ..
Où mes baisers s’épuiseront.
J'aime ta voix, j’aime l’étrange
Grâce de tout ce que tu dis, |
O ma rebelle, ô mon cher ange, f
Mon enfer et mon Paradis. '
J’aime tout ce qui te fait belle, j
De tes pieds jusqu’à tes cheveux, ,
O toi vers qui montent mes vœux, |
O ma farouche ! ô ma rebelle ! i