LOUIS DESCHAMPS
Vest dans une lumière apothéotique et rose, la lumière d'une féerie surhumaine où passent des couleurs, des parfums et des chansons, devant le spectre d'un temple perdu dans la fimiée des derniers encens sans doute, sur un décor d'un caprice plein de grâce et d'une fantaisie
charmante, que s'élève la figure de l'Idéal au pied de laquelle les Arts, de petits enfants aux poses ingénieuses et naïves tout ensemble, consolent l'humanité ; celui-ci tenant un dessin sur un carton ; cet autre jouant de la viole ; celui-là peignant, son carquois au dos comme l'Amour ; cet autre, plantant, d'une main qui tremble, la morsure du ciseau dans la pierre.
Et l'apparition très virginale, une longue draperie ramenée le long de son corps hiératique, leur sourit avec une grâce douce.
C'est que, sans eux, les mignons, on se demande vraiment ce que serait la vie !
J'oubliais précisément celui qui écrit dans un coin... Quoi .? Certainement un poème. Car l'art des vers est, entre tous, celui qui a le mieux guéri la mélancolie des hommes.
Mais est-ce bien l'Idéal qui se dresse ainsi devant nous et dans cette lumière surnaturelle ?
N'avez-vous pas remarqué l'arc qui est aux mains de cette image, détendu et innocent, il est vi'ai, mais prêt cependant à lancer, dans l'air, le vol de la flèche rapide !
Cet arc n'est pas celui de Diane, bien qu'mie clarté de
croissant s'ébauche dans la nuit sombre de cette belle chevelure amoncelée au-dessus de sa tête.
C'est que l'Idéal, dans l'Art, surtout, comme dans la vie, c'est l'Amour.
Lui seul a fait vraiment les œuvres immortelles. Lui seul, depuis l'origine du monde, a inspiré ce qui vit encore 13ar l'inflexible pouvoir du Beau. Et je sais gré, au peintre de nous lavoir montré sous les traits d'une femme. Ainsi l'ai-je toujours infiniment mieux conçu que sous les traits d'mi petit joufflu ayant aux épaules des ailes insuffisantes à l'enlever dans l'azur.
Comme l'image qui nous en est montrée aujourd'hui est autrement troublante et mystérieuse !
C'est celle de la Beauté dont les dédains mêmes sont une grâce de plus, qui, triomphante, demeure un pied posé sur le monde, s'élevant dans l'orgueil légitime de tout ce qui la fait, et dans cette splendeur de formes qui, par une adoration commune, est le véritable lien entre les générations humaines.
Car tout a change, hormis la beauté de la Femme en qui revit, aujourd'hui encore, le spectre divin de l'Antique
Vénus, à qui le poète chante encore, comme aux temps païens :
La Nuit dans les cheveux, la nuit dans les prunelles ; Le jour — blanc sur le front, sur la bouche vermeil ; — C'est cette ombre jumelle et ce double soleil Que celles que je sers doivent porter en elles !
Et je leur veux encor les grâces solennelles Des déesses d'antan sortant de leur sommeil : Car mon esprit païen, au ciel même pareil, Ne resplendit qu'au choc des beautés étemelles.
Il faut, à mon baiser, des seins fermes et blancs ; Mes bras ne s'ouvrent bien qu'à la rondeur des flancs Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.
Telle est la femme, au corps par mes désirs mordu, En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu. Et dont l'amour cruel sans trêve me dévore !
Telle est celle aussi aux pieds de laquelle, ainsi qu'il nous est montré dans ce gracieux tableau, les Arts s'agitent, depuis l'origine même de la pensée, s' évertuant à la faire revivre dans l'immortalité des chants, dans la dureté du marbre, dans la magie incomparable de la couleur.
BRÉTEGNIER
^ANS une attitude délicieusement nonclialante, une main ramenée sous la nuque, dans l'épaisseur parfumée des cheveux, l'autre pendante le long des tiédeurs savoureuses de la cuisse qu'enveloppe une perfide draperie (l'étrange souci de la pudeur que vous avez là, madame !)
elle repose, les paupières abaissées frangeant d'ombre sa joue et son souffle rythmique entr'ouvrant à peine ses lèvres sur un véritable éclair de blancheur lactée. Sa noble tête est toute enveloppée de sa crinière sombre et des anneaux d'or accrochent une métallique clarté à la nacre de ses oreilles. C'est une voluptueuse image, s'il en fut, et qui évoque, autour d'elle, une atmosphère de langueurs et d'arômes pénétrants.
A quoi rêve-t-elle ?
Car la Femme ne dort jamais sans rêver et son cher sommeil est, pour nous, plein de trahisons obscures.
Tu dois aimer en songe, ou tu ne vivrais pas I
S'écrie le poète à la maîtresse dont il n'a pu toucher les sens et qui lui est insensible.
A celle-là, il chante encore :
Si ton cœur est la mer profonde et sans reflux D'où rien ne monte au ciel, ni vagues, ni murmures, Qui fait ta lèvre en fleur pareille aux vignes mûres ? Quel sang vermeil l'empourpre et ne l'embrase plus.
Ce sang ! je le connais, il vient de mes blessures ; Car j'ai fait ta beauté de mes maux superflus. Corps superbe et sacré dont les chanues élus Ont bu mon être entier tendu vers ta morsure.
Je vais te dire encore tout le mal que me font Tes sereines splendeurs, quand, brûlé par la fièvre, Je ne puis plus hausser mon cœur jusqu'à ta lèvre.
Un peu de sang très pur cependant reste au fond,
Dont je rajeunirai ta fonne épanouie,
Lorsque nous renaîtrons — dans l'étemelle vie !
Ainsi l'éternelle angoisse de l'homme se lamente aux pieds de la femme endormie,
Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr.
dit un vers admirable d'Alfred de Yigny.
Mais qui oserait reprocher, à la femme, les divines tortures d'amour qu'elle nous donne? Il n'est d'immortel que sa beauté et il est absolument juste que nous souffrions par elle immortellement.
Car, ô beauté de la Femme,
C'est toi l'impérissable eu ta splendeur altière, Moule auguste ou l'empreinte ennoblit la matière, Où le marbre fait chair se façonne au baiser !
Et le poète lui dit encore :
Je ne tenterai plus l'inutile tounnent
De ton amour, ô Femme, et je veux seulement,
Jaloux de ta splendeur, craintif du sacrilège.
Ceindre très humblement, de mes bras prosternés. Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige. Et pareils à deux lys vers le sol inclinés.