CHARLES BOUTET
27 (n ne saurait être vraiment, Madame, plus parfaitement anonyme que vous. Non seulement vous nous laissez ignorer le vocable charmant dont on vous appelle — il y
a de jolis noms de femmes dans le calendrier païen ! — mais vous nous montrez votre nuque, votre épaule, vos seins, vos hanches et un bout de votre cuisse seulement, tout ce qui échappe précisément au signalement des passeports officiels. Et, cela ne vous suffisant pas encore, non seulement vous nous cachez vos yeux, mais vous ne nous laissez même pas deviner où votre pensée s'en va avec votre regard. Car celui-ci perce certainement cette draperie lourde pour s'en aller vers quelque au-delà plein d'azur et plein d'étoiles. Ainsi croyez-vous, sans doute, que nous ne saurons rien, de vous, que ce qu'il vous plaira de nous en laisser voir et ce qui suffirait déjà aux longues délices d'un galant bien avisé.
Yous vous trompez et je vais vous dire les vers que je fis autrefois pour une Thestylis qui se voulait mystérieuse comme vous.
Tes noirs cheveux m'ayant dérobé ton visage — Comme la Nuit où meurt la floraison des lis — Des grâces de ta face, o chaste Thestylis, Les grâces de ton corps me furent un présage.
J'ai deviné l'éclat de tes yeux aux chaleurs Divines de ta hanche et de ta croupe nue. De mes mains à mes yeux ton image est venue, Comme naît d'un parfum la vision des fleurs.
Va, tu n'as rien gagné de m'ètre ainsi farouche, En me cachant ton front sous ce voile obstiné. A parcourir tes flancs mes yeux l'ont deviné, Et mes baisers ailleurs ont su trouver ta bouche.
Vous voyez vraiment qu'on ne gagne rien à se cacher des amants qui ont beaucoup aimé et qui ont le pressentiment de ce qu'on leur cache même.
Si nous parrions que je devinerai, une à une, chacune des splendeurs dont vous êtes si jalouse ?
Vous réfléchissez, sans doute ; car je sais déjà que votre jolie main est ramenée sous votre menton, dans une attitude méditative, votre coude creusant une fossette au gras de votre genou. Etes-vous vraiment si sérieuse ? On ne sait jamais si la femme ne se moque pas un peu de nous. Même quand elle nous dit : « je vous aime ! » il semble qu'un petit rire ironique est au fond de son aveu, et on a envie de lui chanter, sur une divine musique de Massenet, cette vieillerie dans le goût du duc Charles d'Orléans, mon premier maître :
Riez-vous ? ne riez- vous pas ?
Quand vous l'avez dit, tout à l'heure.
Ce mot vous l'avez dit si bas !
Si c'est un rêve que je meure !
Riez-vous ! ne riez-vous pas ?
Pitié ! votre bouche m'effleure !
Ce mot vous l'avez dit si bas !
Si c'est un baiser que je meure !
Je n'ose y croire ! JMais je pleure.
Kiez-vous ! ne riez-vous pas ?
Moi je crois que vous riez, Mademoiselle et que mes pauvres vers roulent bien inutiles, à vos pieds, comme les fausses pierreries d'un collier qui se dénoue.
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