‹ Le Nu au salon de (volume 4)Chapitre 9 sur 27 · PAUL BAUDOUIN · texte numérisé non relu

PAUL BAUDOUIN

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)'est entre les troncs argentés de peupliers et d'un gris sombre de hêtres, avec une houle de hautes herbes jusqu'aux genoux, qu'ils sont parvenus jusqu'au pied de ce monoljthe monstrueux dressant, devant eux, l'énigme de caractères écrits, creusés dans la pierre avec la pointe de quelque couteau de silex aussi. Et, sans bien comprendre sans doute, ce que voulaient dire ces signes étranges, si même ils avaient un sens mystérieux et n'étaient pas un simple caprice du désœuvrement, ils n'en demeurent pas moins inquiets et troublés. Cependant que le long du rivage

leurs animaux se sont étendus dans une ondée de soleil tombant, plus loin, à plat sur la mer et y mettant un ruissellement de feu, ils demeurent immobiles, elle tendant en avant sa jolie tête blonde d'où s'éplore une longue chevelure, lui ramenant son poignet, avec je ne sais quelle fureur iconoclaste, le long de son arme primitive qu'une ceinture attache à la peau de bouc dont une de ses épaules et ses reins sont enveloppés.

.Incroyable et fatal effet de l'ombre même de la pensée transmise d'un être à un autre, de ce langage écrit cent fois plus durable que le langage parlé. Scripta marient. Verba volant, dit la sagesse Latine.

L'écritm'e a été, pour l'humanité, le plus grand des bienfaits et le plus grand des maux. Elle a été la mère de l'histoire, au moins dans ce qui dépasse la simple légende, laquelle allait s'amplifiant et se dénaturant en des récits successifs où chacun ajoutait un peu de son invention. Elle a été l'asile des chefs-d'œuvre et leur a assuré l'immortalité. La Bible et l'Iliade vivraient elles encore aujourd'hui si elles avaient été simplement confiées, à la mémoire des hommes ? Et cependant, je suis quelquefois de l'avis de Néron qui regrettait de savoir écrire.

L'écriture, en effet, a introduit, dans les sociétés qui en jouissent, des ferments de trouble et surtout de durée dans les haines qui en font une chose haïssable à bien des points

CHAMP DE :UARS

de vue. Par elle, l'injure est devenue anonyme et lâche. Elle a constamment servi aussi les instincts de l'avarice et de la Cupidité. Elle est d'un aide puissant à l'usurier et au marchand de mauvaise foi. Combien a-t-elle ruiné de prodio-ues ! En amour, elle est non moins dangereuse ! Elle ajoute une solennité comique aux serments qu'elle emporte. Elle consacre la faiblesse de nos âmes et la fragilité de nos tendresses.

Ah ! comme ces premiers hoimnes qui la rencontrent, pour ainsi parler, sur leur chemin, ont raison de se recueillir dans une angoisse muette et de la craindre ! Heureuses les bêtes au pâturage dont les beaux yeux grands et doux, éternellement étonnés, ne s'arrêtent pas un instant sur ces hiéroglyphes fatales. Car, sans doute, en sommes-nous encore aux caractères symboliques qui ont été ceux des premières races.

La plupart des peuples se sont d'ailleurs, bien entendu, attribué l'honneur de cette utile et redoutable invention. Les Chinois les rapportent à leur Empereur Fou-hi, les Hébreux à Enoch, à Aljraham ou à Moïse, avec cette touchante unanunité qui ressort de leur hvres ; les Grecs tantôt à Mercure, tantôt au Phénicien Cadmus ; les Scandinaves à Odin ; un grand nombre d'auteurs aux Egyptiens. Ces doux adorateurs des bêtes, pour que j'ai conservé un culte historique, rien que pour la sage persécution

dont ils gratifièrent les Hébreux, Tattribuaient à Tobii, leur Hermès. Cette hypothèse paraît la plus plausible. Il était réservé à ce peuple admirable, certainement doté des plus belles découvertes de la mécanique pour avoir édifié les Pyramides, (il faut bien le toupet des Livres hébraïques pour essayer de nous faire croire qu'elles furent construites à dos de Juifs !) ; à ce peuple doux et imbu de plus nobles idées d'immortalité, le seul qui ait su ne pas faire de la mort, pour le mort même, la plus cruelle et la plus absolue des séparations, de trouver ainsi le secret de peindre la parole par des images et des signes représentant les articulations mêmes de la voix humaine. Que les Phéniciens, dans leurs courses aventureuses sur l'azur de la Méditerranée, l'aient importé ensuite aux peuples occidentaux, c'est infiniment probable. C'est même l'opinion d'Hérodote et la tradition que Brebeuf, trop souvent raillé, a, ma foi, fort l)ien traduits dans ce passage de la Pharsale :

C'est de là que nous vient cet art ingénieux De peindre la parole et de parler aux j^eux, Et par un trait divin de figures tracées, Donner de la couleur et du corps aux pense'es.

Contemplez donc, ô pasteurs égarés sur ce rivage, ces lignes creusées dans la pierre. C'est là qu'est le secret des biens et des maux de l'humanité.

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