J.-J. ROUSSEAU
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Dormez, ma belle !
Donnez toujours î
dit la chanson, dans Marion de Lorme. Et c'est un conseil que je vous donne, madame, au moins tout le temps
50 LE NU AU SAl.ON
encore qu'il me faut pour longuement admirer les splendeurs de votre corps endormi. Vous m'embarrasseriez fort d'ailleurs en vous réveillant pour me demander ensuite, à brûle pourpoint, ce que j'en aime le mieux. Je suis éclectique en cette matière, comme en presque toutes les autres. On ne me forcera jamais à préférer Virgile à Homère, ou inversement ; Delacroix à Ingres ou Ingres à Delacroix ; ma profession étant d'admirer, depuis que je vis, tout ce qui me semble admirable.
Mais on me déciderait encore bien moins à faire un choix, entre la ligne harmonieuse des épaules que vous développez en un sentiment si juste de la pose, et la savoureuse rondeur des formes que vous montrez ingénument un peu plus bas ; entre le satin ambré de votre nuque et la nacre rose des ongles de vos pieds. Palsembleu j'aime tout cela du même amour, éperdument, plus que tout au monde. Le mouvement d'une cuisse nonchalamment ramenée sur l'autre a certainement son prix. Mais ce n'est pas encore une chose à dédaigner qu'un mollet qui se renfle, au toucher de son camarade, comme vous me le montrez, ou encore qu'un bras délicatement replié le long des flancs qu'il semble baiser. Tout me plaît en vous, et si cette déclaration sommaire n'est pas pour vous choquer, vous pouvez vous retourner maintenant. J'ai, sans doute, d'autres choses
aimables à vous dire ; mais je suis féroce et il faut que j'aie vu pour cela. Jamais je ne travaille sans le modèle. C'est un exemple que je donne aux peintres de mon temps, mais dont le vôtre n'a certainement pas eu besoin.
Vous vous obstinez à ne vous montrer que de dos ?
Eh bien, je prendrai ma mandoline, et, platonique compagnon, je me contenterai de bercer, le plus doucement que je pourrai, votre sommeil. Ecoutez, ce sera, si vous le voulez, une sérénade.
Tout parle, le flot et la grève ; Le soir met partout son e'moi.
Je veux te dire aussi mon rêve :
0 ma charmante, éveille-toi !
— Le ciel est haut, la mer profonde, La nuit est pleine de rajons.
Comme l'étoile vagabonde,
Tous deux entre le ciel et l'onde, Fuyons !
Tout chante, le flot et la grève ; L'amour met partout son émoi.
Tout dit : Aimez ! car l'heure est brève, O ma charmante, exauce moi !
— Le ciel est liant, la mer profonde ; Pins loin que la plaine et les monts,
Et les lassitudes du monde, Tous deux, entre la terre et l'onde, Aimons !
Tout pleure, le flot et la grève ; L'aube met partout son e'moi.
L'aube a chasse' le temps du rêve.
0 ma charmante, réponds-moi.
— Le ciel est haut, la mer profonde, La route obscure ou nous entrons.
Avant que s'éveille le monde.
Tous deux entre la terre et l'onde.
Mourons !
Et mourons pour renaître, s'il vous plaît, madame !