‹ Le Nu au salon de (volume 4)Chapitre 20 sur 27 · ALFRED STEVENS · texte numérisé non relu

ALFRED STEVENS

SE le dis bien liant, ceci est le morceau d'un maître. Le g'vand artiste (|ui nous a fait une école de genre, en infusant, à la nôtre, les belles traditions du pays le pins

peintre qui soit clans le monde entier, l'interprète délicat des étoffes élégantes et des mondaines toilettes et de toutes les exquises modernités, sachant enfermer, dans les plus petites scènes, un talent d'une réelle grandeur, se révèle ici un incomparable peintre de nu.

Jamais, en effet, les chairs féminines n'ont été caressées d'un pinceau plus délicatement ému, dans un sentiment aussi parfait de virilité amoureuse. Tout y est admirable, depuis les jolis tons d'ambre clair et d'azur qu'y font passer les chaleurs divines du sang et l'obscur travail des veines ; depuis le relief merveilleux du modelé que fait cette image tentante comme la vie ; depuis le sentiment profond du mouvement dans sa grâce originelle, jusqu'au rendu stupéfiant de la chevelure, lourde et légère à la fois, et qui fait penser à ce beau vers de Charles Baudelaire :

Ses cheveux qui lui font un casque parfumé.

Car, dans l'armure de la Femme, de notre éternelle ennemie, ce casque parfumé joue un rôle particulièrement vainqueur et j'en sais dont le cœur s'est pris rien qu'au filet d'une belle chevelure dénouée.

Et cette main exquise qui tend, en dehors de la baignoire, une rose blanche ? Et la rêverie charmante qui

habite ces beaux yeux perdus dans une contemplation vague, sous ce bercement de l'eau qui coule, goutte à goutte, comme les instants dans l'éternité.

Est-ce en ressouvenir de Léda que le cygne de cuivre, dispensateur de fraîcheur ou de chaleur, a tourné vers elle son cou luisant, immobile comme un mythe pétrifié par le caprice du sculpteur.

Moi je ne sais pas de fable plus charmante que celle-là.

C'est Madame de G-irardin, je crois, qui très ingénieusement rattachait tontes les femmes à trois origines, les faisant petites-filles des trois maîtresses de Jupiter : Euroije, Danaé et Léda. Ainsi nos contemporaines se partagentelles encore aujourd'hui en trois variétés différentes : Celles qu'il faut enlever et dont Europe est l'exemple ; celles qu'il faut séduire par les présents et dont Danaé demeure le type délicieusement vénal; celles enfin que tente le souvenir de Léda et qui se donnent par une fantaisie exquise de leur être, cédant à l'unique tentation de l'amour et aux conseils de la Nature pleine de soupirs, de chansons et de parfums ; celles qu'habite l'âme du désir immortel et toujours curieux, et toujours inassouvi.

Eh bien, c'est les petites filles de Léda qui me charment davantage. Elles ne défendent faussement ni ne vendent

chèrement leur beauté ; elles la donnent, glorieusement ])rodigues de leurs charmes et sans autre loi que la loi divine du baiser.

Etes-vous de celles-là, Madame, vous qui, dans un monde mystérieux de pensées enfoncez votre troublant regard, une main ramenée sous le poids charmant de votre chignon prêt à s'épandre^ cependant qu'un doux bruissement vous rappelle peut-être celui que devait entendre Vénus, avant de rompre la conque de nacre d'où elle s'allait élancer,

Secouant vierge encore les larmes de sa mère, Et fécondant le monde en tordant ses cheveux.

Je le souhaiterais à celui qui vous aime et dont le cœur s'entendi'ait volontiers avec le mien, dans le chemin des admirations plastiques où se consolent, seulement, tous les sages, des mysticismes contemporains. Ah ! qu'une réalité, comme vous, vaut mieux que toutes les chimères et toutes les rêveries !

Tout passe ici-bas. Madame, hormis la beauté de la femme, sans cesse renaissante sur les formes nouvelles, comme la musique sous les archets nouveaux. Et plus sûre de l'immortalité est-elle encore quand un grand artiste, un maître comme Stevens, en fixe l'image dans un impérissable tableau.

BIESSY

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|ans une pose d'une nudité ingénue, les cuisses s'allongeant sur le recoquevillement des mollets croisés, légèrement inclinée en avant, sur une main posée à terre

9i LE NU AU SALON

appuyée, elle nous montre des reins d'une admirable souplesse, un beau développement de hanches, les épaules se confondant dans un harmonieux méplat sous le bel embroussaillement des cheveux allourdissant la nuque, l'oreille n'apparaissant que comme un coquillage de nacre rose, le profil n'étant qu'une ligne perdue et la gorge savoureusement pendue comme une grappe à la treille ensoleillée.

J'avoue que je n'ai jamais demandé davantage pour, charmer mes yeux.

Et dans cette attitude, qui ne souffre pas de confident, elle lit ; elle lit une chose qui l'intéresse sans doute beaucoup, bien que ce ne soit pas, en apparence du moins, une lettre d'amour. Mais peut-être est-ce une de ces déclarations déguisées que les publicistes malins confient aux feuilles où ils écrivent et que comprennent seulement celles à qui elles sont adressées. C'est une variété de l'espèce des petites correspondances qui ont remplacé les proxénètes d'autrefois.

Comment pourrai-je bien, Madame, vous distraire de votre occupation pour vous contraindre à vous retourner et à me montrer le visage délicieux qui est certainement le vôtre ?

t'HAMP DE JIARS '.>ô

Car, à celles de vos beautés que je vois, amant obstiné qu'a instruit une longue expérience, je devine toutes celles qu'il ne m'est pas permis de contempler. Le corps humain — féminin, pour préciser — a des logiques qui n'échappent qu'aux imbéciles et aux ignorants. Lavater avait prétendu définir une correspondance entre les différents signes qui ponctuent une peau et que nos grands mères imitaient en se posant des mouches sur le cou ou sur la joue. Je n'ai jamais complètement cru à cette théorie dont la pratique est malaisée, la sincérité des fenmies n'étant pas une chose sur laquelle on puisse compter, dans cet ordre de confidences, et le nombre des expériences étant limité à celles qui veulent bien se montrer nues, et dont l'espèce n'est pas aussi répandue qu'il conviendrait pour le plaisir de nos regards.

Mais je crois absolument, d'après les découvertes que j'ai faites, que telle ligne en entraîne une autre et que l'unité des types est faite de caractères communs entre les personnes qui se ressemblent par quelque endroit. Ainsi le nombre des types de femmes est-il certainement restreint et en rencontrons-nous dont la beauté est toute faite, comme une chose de pure tradition.

Mais ce n'est pas en philosophant ainsi que j'arrache-

rai cette jeune personne à sa lecture pour contenter mon indiscrète curiosité.

Un air de guitare vaudrait peut-être mieux. Je m'accorde, Mademoiselle. Ma guitare est invisible. C'est une guitare toute morale dont les cordes sont des fils d'or mystérieux qui relient dans l'ombre, les étoiles ; dont les clefs sont celles des rêves. Je me suis accordé et je chante, à votre beauté.

Je ne sais pas de lis si rare, Mouillé des larmes du matin, Qui vaille, par l'éclat du teint, Ton corps aux pâleurs de carrare.

Je ne sais pas de lis si cher, Grisant le vol de la cigale.

Dont le parfum céleste égale La chaude senteur de ta chair.

Donc aucune fleur n'étant digne D'être mise à tes pieds parfaits, De ces vers, à genoux, je fais Un trône à leur blancheur de cygne.

Il me semble que vous détournez légèrement la tête de mon côté ! Mais non ! un rêve ! Il est donc bien amusant, le livre que vous lisez ?

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