FRANÇOIS LAFON
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)A!sJ)'E. flot, très doux, vient lécher à peine l'iiorizou rectiligne de pierre de la rade, mettant une bande d'écume lointaine aux pieds du rocher qui, plus bas, découpe le ciel, et les mâtures aux ailes repliées font, dans l'anse prochaine, comme une forêt. La jolie figure de femme qui, sur une large pierre assise, se montre à nous, de dos, appuyée sur une main et soutenant, de l'autre, un filet qui
roule ses mailles à terre, tout pailleté d'écaillés, venant de s'ouvrir sur un butin frétillant aux armures souples d'argent et d'azur, symbolise la pêche, une des premières ressources de l'homme vorace dans la nature, un des plaisirs aujourd'hui de la paresse intelligente. De beaux enfants, nus comme elle, se jouent parmi les bêtes captives dont les lourdes queues battent le sol glissant.
De ce riant tableau, malgré moi, mon souvenir se porte vers une des œuvres les plus discutées de Puvis de Chavannes, le Pauvre Pêcheur que le Luxembourg possède aujourd'hui. Un homme vieux et d'aspect tout à fait mélancolique était seul, dans un bateau, entre le ciel indifférent et la mer, image parfaite et monotone du ciel. Il attendait, avec une patience résignée, qu'un poisson distrait se prit dans sa nasse, et, durant ce temps, sa famille affamée tondait, comme un troupeau, l'herbe rare du rivage et dévorait des racines avec de longues dents.
Savez-vous pourquoi cette image m'intéresse et me charme ?
Parce que c'est la mienne à chaque ouverture de pêche.
Non pas que je condamne à se nourrir de chiendents, sur les coteaux de Courbevoie, une progéniture que je n'ai pas, le ciel m'ayant refusé toute postérité, ce qu'une dame me reprocha fort durement un jour en m'écrivant : « On
CKAMP DE MARS 103
voit bien, Monsieur, que vous n'avez pas d'enfants ! î Parbleu ! Madame, ce n'est pas faute d'avoir fait tout ce qu'il faut pour cela. Si le ciel eut béni tous mes efforts croyez-bien que j'aurais une rude lignée. Mais c'est comme la pêche. J'ai la guigne. Labor improbus omniavincU. ;Mon travail manque probablement de l'improbité requise pour être payé de succès. Je suis peut-être tout simplement trop consciencieux et je cherche à trop bien faire. Je suis une façon de Pénélope en amour. Onm'affirme que les autres hommes continuent à se reproduire et je suis bien forcé de le croire puisque l'humanité continue. On m'assure aussi qu'il y a des poissons dans les rivières , mais je dois dire avec francliise que mes expériences personnelles ne me permettent pas de l'affirmer.
Je n'eu ai pas moins gardé la foi et je continuée pêcher.
Seulement j'ai supprimé de l'appareil du pêcheur, tous les objets dont s'encombrent mes collègues ; tels que lignes amorces, hameçons de rechange et surtout filet à emporter la friture. Omnia meciim porto. Et cet omnia c'est moi^ même. Je n'en prends ni plus ni moins d'ablettes et, au, moins ai-je les bras libres pour embrasser, s'il me plaît une belle fille, et les mains vides, s'il me convient de me gratter le nez.
Par exemple, comme les malins de la rivière, je choisis ma place — non pas celle ou l'on a pris des barbillons en 1812, suivant une chronique locale — mais bien à l'ombre, sous quelque saule aux frissons d'argent, parmi les roseaux qui font comme de longs cils verts aux yeux d'or des nénuphars, dans la fraîcheur finement embaumée des herbes marines qu'effleure l'aile aux transparences ardoisées des Libellules. C'est là que j'amarre ma norvégienne et que commence, dès l'aube, ma pêche, à quoi lion Dieu ? Mais tout simplement aux souvenirs.
Et aussi aux aimables rêveries dont un doux sommeil est bercé.
A ces visions d'amoureuses passées et d'amoureuses à venir s'ajoute maintenant votre image, aimable personne qui nous montrez, comme un reflet de TAmphitrite loinlaine et toujours adorée des païens comme moi, une si harmonieuse ligne des reins, une si noble cambrure du torse, un si aimable renflement des hanches, une nuque si victorieusement casquée d'or sombre, toutes ces splendeurs enfin de votre tranquille beauté, dans ce décor d'une sérénité si grande où passent seulement le murmure lointain de la vague et, peut-être, la chanson plus lointaine encore d'un matelot.
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