‹ Le Nu au salon de (volume 4)Chapitre 3 sur 27 · ROSSET-GRANGER · texte numérisé non relu

ROSSET-GRANGER

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine. — Un vaisseau la portait aux bords de Camarine. Là l'hymen, les chansons, la flûte lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant.

Une clef vigilante, a, pour cette journée,

Sous le cèdre enfermé la robe d'hyménée,

Et l'or dont, au festin, ses bras seront pare's.

Et, pour ses beaux cheveux, les parfums préparés.

Mais, seule, sur la proue, invoquant les étoiles, Le yent impétueux qui souffle dans les voiles L'enveloppe ; surprise aux yeux des matelots.

Elle pleure, elle crie, elle est au sein des flots... Elle est au sein des flots la jeune Tarentine ; Son beau corps a roulé sous la vague marine...

Comment ce délicieux poème d'André Chénier, trop oublié aujourd'hui, ne chanterait-il pas dans ma mémoire devant cette image de femme que la colère de la vague vient déposer sur les sables tumultueux, la tête roulée dans sa chevelure lourde d'eau salée, les bras tendus en avant comme pour un dernier effort vers le salut, meurtrie par le rude baiser du flot qui fait saignante sa chair aux coudes et aux genoux. Oîi allait-elle ainsi celle que le reflux a surprise peut être, le reflux tentateur qui menteusement nous attire, avec des reprises tourbillonnantes où les pieds chancellent, envolutant et captieux ? Peut être avait-elle poursuivi, à la cime des vagues, quelque fleur marine qu'elle voulait rapporter au bien-aimé. C'est un monde d'imagi nations et de rêveries qu'évoque ce troublant tableau.

Et aussi évoque-t-il, dans l'esprit, un contraste avec cette merveilleuse vision antique d'Aphrodite sortant, naissante, de son humide berceau. Berceau de la femme

et de la beauté, faut-il donc que la mer devienne aussi leur sépulture ? Le flot nous reprend-il le perfide compagnon « dont le cœur n'est pas sûr » comme dit encore un superbe hémistiche d'Alfred de Yigny ? Oui, imaginez un instant, que la mer qui nous a donné Venus, tout à coup nous la ravisse !

Dominus dédit, dominus abstulit. Sit nomen domini benedictum !

Ainsi dit l'aphorisme des résignations chrétiennes. Mais notre âme païenne s'accommoderait mal de cette miséricorde envers les Dieux. Il la faut à notre tendresse mortelle la Beauté, sans laquelle rien n'est au monde, et la torture d'aimer nous est plus indispensable que l'air et le pain.

La torture d'aimer vaut seule qu'on en pleure !

A travers les âges, sous le fouet des voluptés,

L'homme, le cœur lassé de vaines meurtrissures Cherche encor la douleur dont on ne peut guérir. Seul l'Idéal nous fait d'immortelles blessures Et le mal de l'aimer console d'en souffrir.

Le temps essaye, en vain, ses savantes morsures Aux choses qu'ici bas la beauté vient fleurir. Elle passe et partout met ses empreintes sûres, Et le bien de l'aimer console d'en mourir !

O splendeur de la foinie à la forme transmise ! Le temps garde, à nos fils, l'éternelle surprise De ton divin sourire, ô fille de Vénus.

0 beauté de la femme ! 0 seule beauté vraie ! Le désir des insensés que ta splendeur effraie, Et dont la lèvre baise à peine tes pieds nus !

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