CAROLUS DURAN
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/Aj) 'E joli nom, n'est-ce pas ? Et l'œuvre magnifique !
Jamais la chair féminine, « l'argile idéale » du poète n'a été caressée par le peintre, d'un [pinceau plus fougueux et plus ému tout ensemble. On y sent la virile tendresse d'un véritable fervent de la Beauté et de l'Amour. Le noble mouvement des épaules infléchit leur jumelle rondeur sous une coulée d'ambre où courent les chaudes
odeurs de la vie. Pygmalion a quitté le ciseau ; mais il n'a pas renoncé à animer Galathée.
Tout est exquis dans la pose d'une volupté chaste, allanguie juste autant qu'il faut pour que le désir s'y encourage, sans promesses, mais aussi sans refus effarouchés. Ce n'est pas de nous qu'elle s'occupe d'ailleurs et des tentations que son image met dans nos caresses, mais d'elle-même et de sa propre beauté, ce qui est autrement intéressant et grave. C'est sur elle-même, sur cette naissance du bras que baigne une si belle ondée de lumière, jusqu'à cette gorge peut-être dont nous n'entrevoyons qu'un délicieux morceau de neige avec une morsure rouge au bout, que s'abaisse son regard légèrement oblique, sous la frange d'or des paupières, en une rêverie très douce et satisfaite. Car soyez convaincu qu'aucune de ses naturelles splendeurs n'est, pour elle, un mystère.
Et que de raisons encouragent sa fierté !
Les deux mains enlacées sont, dans leur blancheur frémissante, par place noyées d'om])res vivantes, pareilles à deux colombes bec à bec dont les ailes se nouent et mêlent leurs plumes frémissantes. Tous les versets enflammés du Cantique des Cantiques chantent autour de ce
corps souple fait pour les métaphores du galant Salomon . Voici la tour d'ivoire et la colline de Saaron toute fleurie de roses. Mais c'est une Sulaniite blonde que le peintre évoque devant nous, non pas celle qui disait : Nigra sum, soi'ores, sed pulchra sum. Mais une Sulamite petite fille vraiment d'Eve, c'est-à-dire pouvant délier sur ses épaules tout l'or du soleil, comme lorsque qu'une digne ouverte donne passage à un torrent. Et le crespèlement de cette noble chevelure la fait pareille encore à un torrent lui-même montueusement fleuri d'écumes où flottent des fleurs brisées.
Une draperie d'un violet admirablement sombre et fin enveloppe les jambes dont se pressent cependant sous la transparence voulue du tissu, le dessin superbe. Cette noble vision redresse en mon esprit l'image de celle que j'ai chanté autrefois, au temps de ma jeunesse éperdue : Celle à qui je disais :
Lucica, l'air est doux qui baigne ta poitrine : Avril emplit d'odeurs les feuillages ombreux. Tout renaît, et le long des sentiers amoureux, Partout saigne la rose et neige l'églantine.
La fleur sous les buissons en tr ouvre un œil peureux Et livre, au vent du soir, l'or de son étamine. Tout aime, Lucica ! Les amants sont heureux A l'ombre du grand bois qui pend à la colline.
Lucica, la farouche, ignore les frissons Qu'avril nous porte avec ses blanches floraisons. Jamais les doux gazons n'ont baisé sa sandale.
De l'ombre des parvis elle cherche l'horreur, Et, du feu qui nous brûle immobile vestale. Garde, comme un autel, le tombeau de son cœur. .
Depuis ce temps, s'est adoucie, pour moi, l'image de la Femme, et cette vaine terreur de sa beauté, qui m'étreignait devant elle, s'est peu à peu évanouie. C'est cependant toujours avec d'absurdes et immenses respects, d'obscures piétés et douloureuses à moi-même, que je la revois dans la splendeur nue dont un grand artiste la revêt ici.