EDOUARD SAIN
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)uEL rêve habite ces beaux yeux d'une mélancolie si douce, d'un regard si plein d'au-delà ? Et pourquoi s'appellet-elle Éphémère, celle dont le sourire a je ne sais quoi de mystérieux ? C'est tout un poème de fragilité charmante
qu'évoque, en moi, cette image, oe front pensif doucement auréolé par une sombre chevelure, ce teint lilial que rosent à peine les couleurs sacrées de la vie. Ephémère, mademoiselle ? Pourquoi ?
Est-ce pour le caractère vaporeux, aérien de votre beauté, lequel vous fait pareille à ces imperceptibles fées, aux ailes diaphanes et sonores, qui traversent, des transparences de leur vol, la sérénité embaumée des nuits d'été ? On dit qu'elles vivent à peine quelques heures, dans un enivrOTient mortel de lumière déclinante aux horizons où saigne le soleil couchant. Mais qui nous assure qu'elles ne renaissent.
Les prunelles ont des couchants.
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent !
a dit harmonieusement Sully-Prudhomme dans sa belle pièce des Yeux. Ainsi les éphémères ne meurent peutêtre que pour les naturalistes superficiels. Il faut tant se méfier des savants ! Presque autant que des femmes, mademoiselle I
Moi je crois précisément les éphémères immortelles. Leur brouillard vivant, et toujours pareil, est fait, sans
doute, des mêmes et innombrables petits êtres dont l'occident rose semble quelquefois voilé.
Mais tout est éphémère, excepté la beauté qui revit dans la femme, comme la flamme se rallume dans l'étoile, comme la musique se réveille éternellement sous l'archet. Que le flambeau s'éteigne, que l'archet se brise, que la femme meure, la beauté, la flamme et la musique ne disparaissent pas pour cela.
Mais voilà de bien graves pensées pour une jolie petite tête comme la vôtre. Vous aimerez, sans doute, mieux une chanson d'amour. Eh bien, en voici une pour vous. Je la fais pour votre étrange sourire, à peine esquissé sur la rose tremblante de vos lèvres :
J'ai bien foulé de douces choses Sur le chemin des cœurs blessés.
Trop vite j'ai cueilli les roses, Trop vite, hélas ! et pas assez !
J'ai bien vu de doux fronts de femme, De longs cheveux de fleurs tressés.
— Trop vite j'enivrai mon âme, Trop vite, hélas ! et pas assez !
De regrets l'amour est suivie, Qui lentement sont efface's...
— Trop vite s'e'coule la vie, Trop vite, hélas ! et pas assez !
Car, comme vous, Mademoiselle, nos amours sont éphémères. Comme vous ils passent, sur le ciel, dans une lumière de rêve, ne laissant à nos doigts que leur poussière vivante comme celle qui velouté l'aile diaprée des papillons.
Mais cela ne nous détourne pas d'aimer, au contraire.
Après avoir souffert, il faut souffrir encore 1 Il faut aimer encore après avoir aimé,
a dit magnifiquement Alfred de Musset.
Et cela seul console des autres fragilités de la vie, parce que cela est plus fragile encore. Ainsi le marin, solitaire sur les flots et loin de tout amour, se console des perfidies de la mer en songeant que la femme est plus perfide encore, dans ses éternels enchantements, et que les plus cruels naufrages ne sont pas ceux qui nous emportent inanimés, incapables de toute souffrance à venir dans les gouffres d'où l'on ne revient pas !
DINET
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)a Suzanne que nous avons sous les yeux est dans la tradition que M. Guizot, et après lui M. Proud'hon avaient imaginé pour cette biblique figure.
Elle fait une concession évidente à leur pudeur naturelle, en portant une façon de draperie qui lui permet de
ne se pas montrer absolument nue aux regards paillards qui la suivent, par-dessus le mur de son jardin.
Bien que le geste soit pudique, du linge innocent qu'elle ' ramène autour de ses reins et dont elle tamponne la naissance de ses cuisses, j'aurais préféré qu'elle se servit , pour ce chaste usage, de sa longue chevelure. Car ce n'est pas un mythe qu'une femme puisse s'envelopper absolument de ses cheveux, et, deux fois dans ma vie, ce spectacle admirable me fût donné. Il fallait bien que Suzanne eut quelque extraordinaire beauté pour que ces deux vieux galopins risquassent le châtiment que leur réservait le doux prophète Daniel !
Eh bien ! Je trouve que ces deux bonshommes ont- été trop sévèrement punis.
Avez vous remarqué, comme moi, que les héroïnes des saints livres méritent généralement peu la séculaire admiration dont elles sont l'objet ?
Deux figures, dans la Bible, passent pour particulièrement touchantes : celles de Euth et de Suzanne.
La vénération des âges s'attache à la première parce que, pour être mieux nourrie et mieux logée, elle a accepté de coucher avec un vieux Monsieur riche. Mais nous voyons cela tous les jours, même au Moulin-Rouge qui ne
passe pas pour un sanctuaire des mœurs délicates, et, si nous nous amusions à décerner des récompenses ou simplement des compliments aux demoiselles qui ont fait cette action méritoire, notre vie s'écoulerait en une perpétuelle distribution de prix.
Et Suzanne maintenant ?
On nous la montre comme ayant fait une chose merveilleuse pour avoir refusé ses faveurs à deux députés bien âgés de son temps.
Eh bien, quoi ?
L'Ecriture nous apprend qu'elle était de famille aisée et de belle fortune personnelle. C'est même sur cela que MM. Guizot et Proud'hon s'appuient pour en induire qu'elle devait se baigner avec de riches vêtements, ce qui serait le comble du luxe, en effet, en même temps que du ridicule.
Alors pourquoi, n'ayant pas les mêmes raisons que l'indigente Ruth, aurait-elle fait une chose parfaitement ennuyeuse, en même temps que nuisible à sa propre réputation ? Yoyez-vous le beau mérite !
J'aime franchement mieux notre Jeanne d'Arc.
A celle-ci comparons la femme qui, dans les livres saints a sauvé son pays.
Nous trouvons Judith.
Mais avouez que les moyens ont été différents, et tout à l'avantage de celle que Villon appelait : « Jehanne la bonne Lorraine. »
Cependant que cette dernière, plusieurs siècles après, combattit, comme un soldat, les ennemis de sa race sur les champs de bataille, délivra les villes assiégées, remit le pouvoir royal entre ses légitimes mains, et mourut dans les flammes, en priant encore pour la France, Judith exploita la tendresse sénile d'un général illustre — l'ennemi d'un certain mérite doit être admiré, respecté — pour l'assassiner le plus lâchement du monde, après lui avoir accordé tout ce que Jeanne d'Arc sut si bien garder, sa pureté auguste de vierge martyre.
Avouez que l'avantage est du côté de celle-ci, dans la légende humaine.
On s'est beaucoup moqué, au siècle dernier, d'un auteur dramatique qui, ayant pris Judith pour héroïne, avait fait pleurer tout le monde sur ce pauvre Holopherne.
Cela prouve simplement que sa pièce était bien faite, conforme à l'histoire et à la vérité.
Dans cette aventure c'est certainement Holopherne qui est le héros. Et, dans celle de Suzanne, je plains les vieillards plutôt que je ne l'admire elle-même. Voilà !
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