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LA VAGUE

Non pas comme celle cle Baudry roulée sur la grève sonore et qui semble sortir d'une écume de nacre s'ouvrant dans un ruissellement de perles, mais une Vague jaillissante, éperdue, menaçant le ciel de sa révolte furieuse. Du déferlement à peine commencé de l'onde elle s'élance, prisonnière cependant du flot massif où ses pieds blancs sont noyés. Car cette humide draperie qu'on dirait tombée de ses épaules est comme un lambeau de la

rohe de Déjanire dont elle ne saurait s'arracher. Ainsi nos i^as sont rivés à la terre, quand nos rêves montent si près des étoiles.

Et cependant un immense désir d'espace et d'infini est en elle; ses bras jetés en avant sont comme des ailes qu'elle voudrait ouvrir, et le frisson de ses cheveux dénoués sur ses épaules leur donne la fraîcheur d'un vol aérien faisant plus vif l'air cpii les caresse. C'est que, comme toutes ^es choses, la Vague a une âme obscure et souffrante, une âme dont les colères nous sont mortelles et dont les tendresses nous sont un indicible bercement.

Tels les enfants, dans l'image confuse des nuages à l'horizon, cherchant des chevauchées de cavaliers s'escaladant dans l'azur, comne en une monstrueuse bataille, de grandes figures grimaçantes et souriantes, ceux qui regardent longtemps la mer trouvent au flot des visages et des formes, une vie multiple et troul)lante. Dans cette fantastique vision, que de fois, à l'heure de la mer montante j'ai cru reconnaître, dans les lames qui s'éche vêlaient avant de se coucher l'une sur l'autre, les visages aimés de mes anciennes amours pleines de reproches et pleines de pardons, les fantômes des oubliées qui me venaient demander, dans cette musique douloureuse de la grève meurtrie, l'aumône dernière d'un souvenir ! Et c'était comme de grands Ijras blancs et ouverts que tendaient vei-s moi une caresse désespérée. Ces sœurs inconsolables de Prométhée redeve-

naient un instant mes sœurs et, dans mon cœur, l'écho de leur gémissement m'était comme une sourde plainte. 0 néant de nos tendresses ! Je les avais trouvées belles entre toutes les femmes tour à tour !

Et quand le reflux les emportait, comme à regret, semblant s'accrocher aux crêtes dont l'argent déchiqueté déchirait peut-être leurs chères mains, je croyais entendre des adieux autour de moi, des adieux de plus en plus lointains.

Certes cette illusion me fut fréquente. J'en eus encore une autre souvent de la vague ainsi palpitante sous la sérénité impitoyable du ciel. En elle je voyais notre âme sans cesse agitée et toujours en mal du recueillement qui ferait descendre, en elle, toutes les splendeurs de là-haut. Tandis que, dans le lac ti-auquille, en même temps qu'au firmament, les constellations s'allument, pareilles à elles mêmes et doucement lumineuses comme les flambeaux d'un temple, dans la mer toujours agitée, le reflet brisé des étoiles n'est qu'un vague scintillement d'épées qui se heurtent dans un éternel combat. Ainsi s'en va-t-il de nos propres pensées.

J'ai rêvé aussi quelquefois, au bord de l'Océan nocturne que de grands souffles faisaient gémir, que les vagues étaient les sœurs des astres également enchaînés dans l'azur sombre et, comme elles, peut-être, maudissant leur

étemelle captivité. Et tandis que celles-ci se tendaient vers des baisers invisibles, cambrant leurs belles croupes comme pour embrasser l'espace, les étoiles aussi se penchaient vers de mystérieuses rencontres dans l'infini. Et ces regards énamourés se croisaient dans l'espace. C'était, dans l'athmosphère tiède et salée, comme une haleine chargée de tendresse qui flottait et venait remplir ma propre poitrine. Et je songais que c'était de ce berceau qu'était sortie Vénus, la maîtresse des destinées : Vénus qui, demeurée fidèle à la mer, chaque nuit, s'étend encore dans ce beau ht d'azur sombre, de grandes algues mêlées parmi sa noble chevelure et des pleurs ruisselantes sur son beau corps de Déesse. Car, depuis que l'humanité souffre par elle, c'est bien de nos larmes qu'a dû se remplir la mer.

rEERY (Jules)

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