CONSACRÉE AVENUS
a dit André Chéiiier qui cependant a plutôt fait, sur des pensers antiques, des vers nouveaux.
Il semble que l'artiste se soit inspiré de cet adage pour enfermer une impression toute moderne dans un souvenir du monde païen. Comment expliquer autrement la mélancolie de ce beau visage ? Pour les belles filles de la Grèce, le culte de Vénus était, avant tout, glorieux. Aspasie et
Phryné passaient la tête haute, dans le triomphe de leur beauté, et les jeunes hommes baisaient la trace de leurs pas sur leurs chemins. Elles étaient la splendeur vivante des formes chez un peuple épris, avant tout, de plastique et pour qui la Femme était vraiment l'image des Dieux.
Une conception mystique des choses, triste héritage des morosités bibliques, est venue, comme un nuage sur le soleil, nover ce rayon de clarté et faire de l'amour moderne une rchgion pleine d'embûches et de terreurs. Des pudeurs inconnues sont venues à la Femme et un désir imbécile d'être l'égale de l'homme, quand elle en était l'unique maîtresse autrefois. C'est bien le cas de répéter avec Baudelaire :
Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut, le premier, dans sa. stupidité, S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'Amour mirer l'iionnêtoté !
Sous les hontes que les anathemes et les préjugés ont amassés sur sa tête, durant des siècles, la courtisanne méprisée n'a pas disparu du monde qui ne saurait se passer d'elle, mais elle y est devenue perverse parce qu'elle y a été persécutée. Plus âpre au gain, parce qu'elle était plus privée de pitié et de respect, elle est devenue l'être vengeur des sociétés, celle qui ruine les familles et fait pleurer les mères sur leurs fils déshonorés. De celle qui avait
été le charme de la vie antique, la grâce promenant, sons les portiques ensoleillés, l'orgueil parfumé des belles chevelures et la gloire des seins de marbre où se sont usés les baisers, nous avons fait rcnnemic sournoise, la mauvaise conseillère, l'âme sordide ou plus rien ne brille. La morale a-t-clle gagné quelque chose à cet abaissement ? Les desirs fous de l'adolescence s'en sont-ils rués moins imprudemment vers les vénales et faciles tendresses ? Les races sont descendues dans la crapule avec celles qu'elles n'ont pas daigner élever vers la lumière. L'homme contemporain est cruellement puni de son mépris pour la Beauté.
Car la Beauté plane plus haut que tontes les philosophies et que toutes les mystagogies. Xous devons nous incliner devant elle, sans nous croire le droit de la juger. On parle d'amour vendu et profané ! Est-ce que l'amour se peut vendre ? L'illusion de l'Amour tout au plus et qui dira tous ceux qu'elle a consolés. Pourquoi défendre la pitié aux fausses tendresses ? Les courtisannes ne vendent même pas leur corps ; car il n'est pas de trésor au monde qui puisse payer la contemplation de formes vraiment belles et conformes à l'Idéal sacré du Beau. Tous ces vains mots sont absolument vides d'idées.
Ils n'en ont pas moins jeté une mélancolie inguérissable dans les choses de l'Amour.
Pourquoi cette belle créature, a demi nue dans l'or- neil de sa jeunesse, rêve-t-elle, des fleurs dans hi main, au iicu
d'en respirer joyeusement le parfum et de boire, à la coupa des roses, les dernières gouttes de rosée ? Pourquoi ses yeux demeurent-ils fixés vers quelque horizon sombre et pourquoi le sourire ne tend-il pas, comme un chasseur, l'arc pourpré de ses lèvres ? Pourquoi l'antique Evohé ne chante-t-il pas dans sa poitrine ? Parce qu'un monde de visions sombres a séparé ce temps des siècles lumineux où Yénus était adorée, Vénus qui choisissait elle-même, ses élues, dans le groupe glorieux des vierges impatientes de ne plus l'être et de connaître les mystères sacrés. « C'était l'âge d'or, a dit Théocrite, où quiconque aimait était aimé en retour ». C'était l'âge d'or aussi où la femme, consciente de son pouvoir et de sa beauté, s'élevait plus haut que le mépris des aveugles et des sots.
SAIIT-MAECEAUX (René de)