DANSEUSE ARABE
J danse dite « du ventre » n'a plus aujourd'hui de se- W crets pour Paris. Sur tous les trétaux qu'enveloppait une tapisserie brodée de croissants, aux sons d'une musique dont la viole mariait ses langueurs aux révoltes d'une clarinette tragique, gardées par de faux eunuques, des aimées où l'authenticité surpassait la beauté, je l'espère, ont tordu, devant un public plus curieux que vraiment charmé, leurs flancs dont les bruns contours étaient estompés de gaze grossière : celles-ci maintenant en équilibre sur leurs têtes des flambeaux ne donnant -que de bien loin,— l'illusion d'étoiles ; celles-ci secouant, en cadence, des cro-
taies entre leurs doigts ; d'autres se penchant sur un bâton comme des vieilles, pour donner plus d'assise au trémoussement postérieur de leur personne.
lie curieux est que toutes ces démonstrations lascives, au moins par l'intention, étaient bercées de poésies mélancoli(jues et de mélopées anaoureuses. Car la chanson Arabe, compagne ordinaire de la danse, en est encore aux ]\Ioullagas et c'est toujours l'éternelle histoire d' Abdenhaman Ben Hassan, ayant osé contempler et chanter les charmes de la fille du calife Moavia à qui le poète avait dit : « Si j'avais trouvé une femme plus belle que ta fille, c'est elle seule que j'aurais chanté ! »
On ne saurait concevoir un désaccord plus grand entre deux manifestations parallèles de la pensée, ici charnelle à l'excès, là platoui(|ue au delà de la raison. C'est ainsi que, dans les races déchues, les hymnes des poètes sont chantées par des lèvres qui n'en ont jamais connu le sens.
Que i)lus chamiantes étaient ces danseuses de Java, aux hiératiques poses, semblant échappées de quelque vase antique et si bien faites pour inspirer des vers! Celles à qui on pouvait dire :
Au pays des serpents et des plantes subtiles Dont les venins exquis endorment les raisons, Les femmes font passer sur l'or des horizons, Des ondulations troublantes des reptiles.
Le saphyr encliassé dans les métaux dnctiles Etincelle au travers de leurs brunes toisons, — Aux terres où fleurit la Flore des poisons, Et que l'enlacement des Oce'ans fait îles.
Les Femmes ont, au fond de leurs grands yeux baissés, Le Charme qui faisait les 'antiques Circés, Vierges au doux regard avec un cœur farouche :
Et, sous l'enivrement de leurs fronts descendus,
Fait jaillir, de nos cœurs, le désir éperdu
Do boire les langueurs de la mort sur leur bouche.
C'est de cet idéal plus lointain,plus vraiment exotique que s'est surtout inspiré le statuaire dans l'image qui nous inspire cette mélancolique méditation. Elle est bien plus de l'extrême Orient que des terres Africaines, cette femme aux poses vraiment voluptueuses, aux grâces décentes dans l'abandon même, dont les deux pieds se croisent comme deux lys jumeaux dont la double tige aurait été renversée, dont les Ijras tendus en avant semblent vouloir cueillir des fleurs dans d'aériennes et invisibles branches, voire des astres au verger d'or des étoiles, lèvres tendues en avant pour le baiser de quelque amant mystérieux.
Car c'est vraiment pour le bien-aimé qui viendra tout à l'heure, non pas pour les plaisirs cruels du maître, que ce corps exquis s'étire et développe sa splendeur vivante. Et derrière, agitée par le souffle tiède et parfumé de cette
danse, une longue tapisserie frissonne. Tel un croissant de lune se dégage des nuées blanches, où semble voguer sur elle, dans l'océan sombre du firmament nocturne. Car toujours l'image de la Femme est faite pour les célestes comparaisons. Tout ne serait- il pas ténèbres sans elle ?
Et que nous ferait l'infini tout semé de larmes d'or, depuis que l'homme a été chassé des lointains Paradis, si cette vision de la Beauté, toujours éparse dans les étendues, ne les faisait pour nous, vivantes et fraternelles ?
PRIGIOmi^RA
^^'bst sans doute au bord des eaux que le chasseur éterer nel t'a surprise, ô toi qui ne connaîtras plus la liberté. Car c'est d'un roseau, long cil frémissant autour de l'œil d "or d'un nénuphar, qu'il a hé tes belles jambes de marbre animé. Et c'est quelque plante marine et sauvage encore dont il t'a, tout le long du corps enlacée, et qui, sur tes chairs l)lanches, met comme un humide ruban tout étincelant encore. C'est sans doute sous la forme d'une libellule — car les Dieux se métamorphosent à leur fantaisie, — d'une grande libellule aux ailes vitrées et sonores, qu'il t'est apparu, feignant de ne s'obstiner qu'au cœur -^-clouté des iris. Et peut-être, est-ce toi, imprudente, qui l'as pour-
suivie, la première, et qui as voulu faire son vol capricieux prisonnier. Tu n'aurais rien, en ce cas, que tu ne mérites. Car il est impie de faire captif l'insecte lumineux, image sacrée de la liberté et de la fantaisie dans l'espace.
Il est ton maître maintenant et, déjà, durant que tu te tords sous quelque invisible étreinte, il assouplit tes bras aux caresses et les façonne aux étreintes furieuses où l'âme elle-même se sent étouffée sous les m.orsures divines de la chair. Et se penchant, au-dessus de son front, appuyé qu'il est sur le tiède oreiller de ta noble chevelure, de son souffle, il effleure tes yeux pour en allumer les prunelles aux extases infinies, et il ouvre ta bouche où il attise le feu des baisers à venir, l'étincelle qui deviendra l'incendie de tout ton être. Cependant, comme l'oiseau de proie, qui, planant dans les airs, charme et immobilise les ^•ictimes sur lesquelles s'abattra son vol affamé, de l'imperceptible battement de ses ailes il t'enveloppe, te stupéfie, te fait l'inerte chose où le plaisir réveillera seul ton cœur. Et toi-même alors, sentant tes chairs emportées par ce rythme mystérieux dont la musique est au ciel, tu seras haletante et demeureras pâmée.
Que d'autres te plaignent ! La servitude est chère à qui en sait savourer la douceur. Quand celui que tu attends, viendra dénouer ces chaînes d'herbe mouillée pour qu'une seule place de ton être ne soit pas cachée à ses Ijaisers, tu ne chercheras pas à fuir comme le cerf prisonnier qu'on
délie. Mais, le snivanfc sans qu'il ait besoin clc t'attaclier de nouveau, avec lui tu reviendras t'asseoir au bord de l'eau qui chante, où l'Amour t'avait suprise. Et le doux paysage oii tu avais promené tes rêves vides de vierge, revêtira, pour toi, des splendeurs que tu n'avais jamais souj)çonnées. Tu trouveras plus douce la chanson du ruisseau et ton image t'y apparaîtra plus belle, une autre image la frôlant et une cho^'elure noire faisant comme une omlire à ta blonde chevelure. Un enchantement nouveau sera né pour toi, de toutes les choses, et tu ne pourras plus regarder le ciel sans pleurer, comme si quelque étoile ne tombait dans ta paupière.
Le printemps que tu y avais amené avec ta jeunesse, tu le feras éternel avec ton amour. Vainement les feuillages jauniront pour emplir l'air d'une fausse richesse et les oiseaux quitteront les bocages, et les neiges viendront ensuite qui feront un immense mausolée au-dessus des douceurs évanouies. C'est dans ton cœur d'amante qu'elles se seront réfugiées. Là toujours le même soleil, le même azur, le même murmure caressant. Puis les cliarmes infinis de l'hiver, qui est la saisn de l'amour comme toutes les autres ; les silences délicieux auprès de l'àtre et la tiédeur des lits où l'on se cherche d'avantage, cette ol)SCurité tôt venue, on se complaît le fervent amoureux, le recueillement qu'aucune joie du dehors ne vient troubler.
Ce sont choses qu'il te fallait, dire pour te consoler de te
sentir prisonnière, ô toi qui ne ixux plus, comme Dian, chasseresse, courir par les bois sonores, ni détacher, l'un de l'autre, tes deux poignets que tu roules en vain, dans tes cheveux. Xe maudis pas ton bourreau. Car, par lui seulement auras-tu connu tout ce qui vaut dans la vie Ne crains plus qu'une chose au monde. C'est que, reprenant trop tôt ses ailes transparentes de libellule, il ne te quitte sans avoir, plutôt semblable à une abeille, enfoncé bien avant et pour jamais, son aigaiillon dans ton cœur.
GERYEX (Henri)
EOLLA
Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde ? Vous qui vivez en paix, dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous
Ainsi dit Mnssefc, en nous parlant de Marion étendue dans les draps fastueux du lit vénal auprès duquel Rolla médite, le front caressé par les souffles du matin et par le vol réveillé des premières hirondelles. Et les générations les ont
répétées après lui, ces vers d'une indignation sincère sans doute, mais, soit dit entre nous et sans manquer de respect au grand poète, banale affreusement. La destinée estelle donc si belle aujourd'hui aux filles honnêtes, en un temps où plus rien ne les console, Dieu étant mort sur une croix sans calvaire, cette fois, — non plus sous la main sanglante des bourreaux, mais sous le scalpel obscur des philosoi)hes, — du poids des virginités inutiles et des sacrifices sans récompense, martyres d'une loi sans sanction, d'un préjugé sans idéal ? Dans ce même poème où il dit à l'athéisme contemporain, son fait. Musset oublie que les plus à ijlaindre peut être, de l'incrédulité commune, ce sont les enfants de bonne race élevées dans des traditions de vertu, ces pauvres demoiselles qui vieillisent, sans maris parce qu'elles n'ont pas d'argent, et sans amants parce qu'elles sont éprises d'honneur, celles qui, après avoir eu la beauté et la grâce, frmts que nul n'a dédaigné cueillir, deviennent les petites vieilles ridicules que Baudelaire nous montre, écoutant les musiques militaires dans les jardins.
Certes, ô Marion, il est triste d'avoir été vendue et de n'avoir pu donner à l'amant de ton choix la fleur de tes premières tendresses. Mais, pour t'avoir appris que l'amour se vend, ô courtisanne, on ne t'empêchera pas d'aimer. Sans que ton cœur en soit vraiment souillé, ton corps aui-a traversé bien des fanges et le Lazare qui dort en toi, comme dans un tombeau, se réveillera. Une Madeleine habite dans ton âme qui pleurera un jour aux pieds d'un
homme sinon d'un Dieu, et tu connaîtras les délices immortelles de souffrir pour des caresses et de mourir pour des baisers.
Pourquoi la plaindraient-elles tant que cela, les femmes de ce monde qui subissent une loi bien autrement dure que celle à qui la destinée fût soumise, fille folle de ton corps, que ton corps paie en joies de toutes ses liontes ? Combien auraient payé cher la douceur fiévreuse des étreintes de cet homme jeune et beau qui, durant une nuit toute entière, a dit adieu à la vie entre tes lîras ? Je cherche en vain quelque cliose de douloureux dans l'expression si calme de ton sommeil d'enfant inconsciente et de femme lassée. Ta belle chevelure, épanchée, auréole d'ombre ton front dont les puretés ne semblent pas déchues. Tes yeux se sont fermés sur la voluptueuse vision que tes sens ont seulement pressentie ; un baiser interrompu a laissé tes lèvres entr'ouvertes. Dans les tiédeurs d'un amour estival, tu savoures, toute nue, un bien être mystérieux, la caresse des choses qui quelquefois est plus douce que celle des hommes, cette béatitude dont nous sommes pénétrés sansen connaître la source. Tu as la beauté triomphante et la jeunesse épanouie et la grâce qui les vaut toutes ces deux!
En vérité pourquoi te plaindrions-nous, Marion ? Pourquoi te plainderaient-elles?
Sans envier le calme menteur de leur vie, sans mendier leur inutile pitié, repose, ô toi que le plaisir tuera sans
doute, mais qui, du moins auras connu le plaisir. Apprends, de cette mort qui t'épouvantera tout à l'heure, mais que tu auras oubliée demain, l'insensibilité qui est le secret des âmes vraiment sereines et sans mélancolie. Tu ne dois r ien à un monde qui n'a rien fait pour toi que te laisser croître comme une fleur sauvage et qu'il feint de tenir en mépris. Chair à baisers, vis de baisers, et songe que ceux qu'un amour fervent fera monter, un jour, de ton cœur à ta bouche, en laveront toutes les souillures, la purifieront comme un feu du ciel. Va, dors en paix, Marion, durant que cet imbécile se tue à tes côtés. Tu es resté la maîtresse du monde, ô courtisane par qui les plus hautains d'entre nous ont quelquefois souffert.
ÏÏEIIER