FABIOLA
ors le reconnaissez l'immortel paysage que le Maître a ■S. créé, pour qu'un nouveau Paradis y tentât le retour des Déesses immortelles.
Ce coin de ciel d'un bleu de topaze plus vibrant toutefois que celui des pien-eries ; cette colline, d'an vert profond, montante comme une vague, sur cet horizon de clarté ; la fraîcheur de ces gazons où les fleurs mettent des perles de neige et de sang ; l'eau claire de cette source qui pleure l'image envolée de Narcisse ; et, comme un rideau gardant le mystère de ce lieu exquis, les grands
feuillages opaques et rouillés qu'à touchés déjà le pied d'or de l'Automne. Tout cela est déjà uue merveille, et tout cela n'est qu'un cadre cependant.
Yous avez distingué, du premier coup d'œil, le temple élevé par le génie. Le temple, non, mais le sanctuaire. Vous en avez deviné l'hôtesse divine, la Femme pour qui toutes ces splendeurs sont entassées, la Femme en qui gît toute beauté, pour qui sont faites toutes les beautés du monde.
Bien qu'elle ne montre pas son visage, vous la reconnaissez aussi. Elle était dans le troupeau sacré des nymphes que nous avons suivies, à travers les souriants bocages, et la plus belle sans doute. Incessu îxUuil ctea. Ce n'est pas à sa marche que nous la saluons. Nonchalante, elle s'est étendue dans les mousses, la tête ramassée sur le bras tendu, la chevelure dénouée et mettant une coulée d'or sur les gazons, les jambes légèrement repliées dans une pose propice aux longs repos. Mais tous est harmonie mystérieuse, logique obscure mais certaine dans le corps de la Femme et ce qui s'y devine est aussi certain que ce qui s'y voit.
C'est donc vainement, Fabiola, que, par une pudeur dont je ne me veux pas enorgueillir, vous plongez dans votre coude les traits charmants de votre visage, à moins que ce soit quelque Iwuderie amoureuse qui vous ait induite en ce faux sommeil ; car les femmes ont quelquefois ce caprice, quand elles sont fâchées, de nous faire croire qu'elles
dorment pour nous inquiéter plus longtemps de leur silence. Ces petits manèges étaient aussi bien connus des belles filles grecques que des nôtres. Xous n'avons pas inventé ces exquises coquetteries, et Galatliée fuyait déjà vers les saules, uniquement pour être vue avant d'avoir noyé sa face dans leurs longues larmes d'argent.
Pudeur ou bouderie, je ne vous en dirai pas, moins, Fabiola, toutes les grâces que vous dérobez à nos regards et vous vous reconnaîtrez aussi au simple portrait que je ferai de vous-même. Vos yeux sont d'un bleu profond où passe comme un reflet de celui du ciel, et au fond desquels aussi on pressent de vagues étoiles. Votre front est lias et votre nez droit en descend sans inflexion, comme il sied à une fille de race ; votre bouche est petite et charnue, deux larges gouttes de sang qui se mêlent sur un marbre blanc. Une fossette ponctue votre menton, comme un oiseau qui s'envole sur un ciel traversé de neige. L'ovale de votre visage va s'effilant jusqu'à un cou éburnéen s'élargissant, comme un fleuve, aux épaules ; et, d'un même ton nacré, cette belle lumière va caressant les rondeurs virginales de votre gorge et la belle colline de votre ventre aux savoureuses et vivantes fermetés.
Souriez-vous, sans vous retourner, Fabiola, de la fidélité de mon image ?
Il y a fort longtemps d'ailleurs (pie je suis amoureux de vous et le moment me paraît bien choisi pour v( le
dire, puisque vous n'aurez pas à rougir devant moi. C'est depuis que le maître Henner, vous emportant de quelque rêve olympien pour vous rapporter sur la terre, nue et toute frémissante encore des baisers innombrables des Dieux, a, pour vous consoler de l'exil, composé, tout exprès pour vous cet admirable paysage où les eaux, les lointains verdoyants, les ramures rouiilées, fleurs vivantes que sa palette sème sur le chemin, se mêlent dans une harmonie si puissante et si douce que l'âme, autant que les yeux, en demeurent ravie et qu'il s'en exhale comme une immense griserie d'amour.