EVE
lE voudrais un peu plus de remords dans votre attitude, ô mère des humains par qui l'humanité devînt douloureuse et mélancolique. C'est avec trop de sénérité dans le regard vraiment que vous nous regardez, nous votre race qui, par vous, souffrons depuis que les siècles ont un nom. Il est vrai qu'entre vos doigts nonchalants, toute entière encore est la pomme où vous mordiez tout à l'heure le fruit maudit que vos dents ne feront qu'effleurer pour
venir se planter dans notre cœur. Comme le tentateur vous connaissait bien ! Il n'est pas demeuré à vos pieds pour vous persuader d'avantage. Il s'en est fié à votre i^erversité naturelle pour faire, d'autant plus sûrement, l'œuvre mauvaise dont il vous avait simplement inspiré l'idée. Yous eut-il suppliée que vous auriez renoncé, sans doute, à votre dangereux dessein. Mais non! Il vous a livrée à vous même, ô mère de nos amantes, que nos amantes imiteront toujours !
Et ce qui fait si doux le rêve dont votre front est hanté, c'est que la faute est douce à savourer à l'avance, et que les intimes délices de désobéir vous caressent intérieurement. Et tandis que vous êtes toute entière à cette méditation périlleuse, que fait-il celui qui vous devait défendre de la tentation et préserver de telles imprudences ? A n'en pas douter, dans une béatitude imprudente, il se repose sous quelque grand arbre, lentus in timbra, composant un poème peut-être, ou simplement buvant, dans l'air paradisiaque, l'haleine pénétrante des fleurs ; image éternelle des époux trop confiants et ne sachant pas assez que la sohtude est mauvaise conseillère à nos fragiles bien aimées.
Ce n'est jamais sans une terreur mystérieuse que j'ai vu silencieuses et les yeux perdus dans le vague, celles dont ma jalousie épiait les moindres pensées. Le sommeil lui-même de la femme est une inquiétude pour qui l'adore Qui sait !
Son souffle égal et lent fait comme un bruit de rames. C'est son rêve qui fuit vers des bords enchantés !
Qui sait le nona que vous mettrait aux lèvres son premier baiser, ce baiser vague dont elle cherchait dans l'ombre, nos lèvres au réveil, si, comme le fer rouge, les caresses laissaient une empreinte à notre chair ? C'est pourquoi nous nous penchons, souvent, anxieux, sur «es belles paupières, non pas closes, mais ayant fermé comme un rideau rose entre nous et leur regard tourné ailleurs !
Pourquoi, pareils au matelot qui devine le calme ou la tempête, aux ondulations de la mer, nous suivons le rythme de ces poitrines que peut gonfler quelque adultère désir, et qu'habite un cœur qui n'est plus peut-être à nous.
Dans la placidité de son crime innocent, Eve demeure la première des sphynges, l'énigme vivante debout devant l'humanité. Dans un de ces pressentiments qui nous dévoilent comme uu frémissement d'azur entre les nuées, un lambeau de l'avenir, avait-elle entrevu les maux qui, par sa faute, allaient faii-e jaillir de nos yeux le flot amer des larmes ? Peut-être, mais sa résolution n'en eût pas été arrêtée. L'implacabilité féminine est surtout dans cette obstination à ce qui sera mortel sans doute. La femme n'est, depuis l'origine des âges, qu'une forme de fatalité.
Devant cette calme image d'une cueilleuse de pommes au jardin fleuri qui nous est à jamais fermé, ma rancune
irrespectueuse évoque, malgré moi, le tableau de nos misères infinies et c'est seulement le culte sans merci de la Beauté qui met à ma bouche la saveur consolante du pardon. C'est l'unique noblesse de notre souffrance qu'elle nous vienne de la Femme en qui est toute beauté. Ainsi subissons nous une loi à la fois cruelle et douce.
Certes il était meilleur que le nôtre, le séjour sans haine où les êtres fraternels vivaient en paix sous la caresse du soleil. Mais qui sait si l'Amour y avait de pareilles délices et d'aussi cruelles voluptés ? C'est peut-être au fruit maudit seulement que les lèvres de la femme ont pris cette liqueur divine du baiser qui nous grise, et ces musiques surhumaines faites de mots où l'câme éperdue passe toute entière. Le destin qui nous condamnait de toute éternité, nous devait bien cette pitié que les plus sages de nous, préfèrent aux féUcités parfaites promises autrefois. C'est de là sans doute que te vient l'expression sans repentir de ton visage, ô toi qui vas nous perdre et qui souris !
HOÏÏSSII (Édouard)