‹ Le Nu au salon deChapitre 17 sur 23 · LÉDA · texte numérisé non relu

LÉDA

E tous temps, Léda a inspiré les sculpteurs, comme aussi les penseurs et les poètes. De toutes les transformations imaginées par le caprice adultère du Roi des Dieux, celle que fait revivre sa fable est la mieux réalisable plastiquement. Danaë sous la pluie d'or, ne peut guère revivre dans le marbre impropre à traduire la forme intangible de son étrange amant. I^es amours d'un cygne accouru

des lacs où se miraient les étoiles, vers l'immortelle image de la Beauté sont, au contraire, un thème plastique exquis et plein de ressources.

Tout est grâce dans les mouvements de ce noble oiseau qui semble une neige vivante, qu'il ouvre, comme une voile, son aile aux souffles qui le gonfleront ou que, pareil à une barque d'ivoire aux invisibles rameurs, il laisse un sillon d'argent clair sur son passage. Tout semble fait pour l'enveloppement tiède et divin des caresses, dans son être aux fiertés assouplies seulement par l'Amour. Un autre charme de ce symbole et qui lui donne l'autorité d'une chose réelle et vraie, c'est qu'il humilie devant la Femme une des plus belles créatures du monde extérieur, exprimant ainsi que toutes les autres beautés sont faites pour la sienne et, tout ce qui respire, créé pour le servir. C'est une vérité sans cesse proclamée d'ailleurs dans cette mythologie grecque où se peuvent apprendre tous les secrets de la logique et de la sagesse. Tous ces cultes se viennent confondre au pied d'un même autel ; tous ces encens brûlent pour une unique idole ; toutes ces fantaisies ont une source de poésie commune et éternelle : La Femme qui n'est autre chose que le Beau vivant.

J'ai dit que cette image de Léda tentait les poètes à l'égal des sculpteurs.

Témoin ce sonnet qui me revient en mémoire :

Calme clans la beauté sereine de son corps Où la froide clarté de son âme se mire, Léda rêve an penchant des côteanx, elle admire Son corps liarmonienx fait de grâce et d'accords.

Ignorant les douleurs et rel.ielle au remords. Les poètes pour elle, ayant brisé leur lyre, Distraite, elle sourit au tranquille délire Du beau cygne inconnu dans le pays des morts.

Idole au cœur d'airain, damnation des justes. Femme, l'humanité meurt à tes pieds augustes, Ayant bu le poison cruel de tes baisers.

Les Dieux mêmes, jaloux de nos saintes tortures. Sont venus dans tes bras, chercher des séjniltures A leurs désirs vaincus, mais jamais apaisi s.

Car, n'en cloutez pas, et, dans cette image encore ou nous la retrouvons, tout dit, en elle, rinvincible placidité de son âme que n'a pas même réchauffée la caresse d'un Dieu. Voyez plutôt Tironie exquise de son sourire et de quelle pointe de malice, conune d'une flèche étincelante, l'arc de ses paupières est armé. Avec ses coquetteries impitoyables, elle repousse en l'excitant, l'amant qui cherche sa lèvre moqueuse et dont elle affine le désir en en reculant la satisfaction. Au demeurant Jupiter est fort ridicule dans cette aventure et le poète du siècle dernier, eut

raison, qui fit ce couplet où l'éternelle modernité des symboles est proclamée :

On nous raconte que Léda Par le diable autrefois tentée, D'un amant à l'aile argentée Un beau matin s'accomoda.

Hélas ! ces caprices insignes Sont encore le jeu des amours.

Si ce n'est qu'on voit, de nos jours, Les Dindons remplacer les Cygnes !

&ABEIEI TERRIER

SALAMBO

'EST étroitement, qu'à travers la légende et le symbole, l'image de la Femme est mêlée à celle du serpent. Nous les retrouvons ensemble partout où la poésie biblique a pénc'tré, dans tout l'Orient qui en a vécu, depuis les captivités d'Israël. Au contraire, n'en trouvons nous guère de trace dans le Mythe grec empreint d'une bien autre sérénité et d'un culte de la Femme où ne se mêlait rien d'amer.

C'était des monstres marins très doux et très innocents, aux écailles azurées et aux croupes de nacre vivante (|ui se pressaient autour du berceau de Vénus

Secouant, Vierge encor, les larmes de sa mère Et fécondant le monde on tordant ses clievenx.

L'idée de la tentation qui fait de la Femme l'instrument d'un Démon mystérieux, était absente de la faille tranquille où les amants n'avaient pas à chercher ailleurs le secret de leurs tortures que dans l'ineffable et mortel pouvoir de la Beauté souveraine.

Aussi la Femme était-elle la loi éternelle, étant l'éternel objet de l'Amour. Aucune ombre ne rampait derrière cette étoile i)lantée au plus haut du ciel, rayonnante devant l'agenouillement du monde. Xul ne se plaignait de mourir pour l'avoir voulu contemyjler de trop près, et les baisers portaient, en eux mêmes, le poison délicieux qu'on boit jusqu'à la suprême goutte. Aussi dans la conception olympique, la Femme dominait-elle, au dessus de tous les autres êtres, par la seule splendeur de ses formes et l'invincible pouvoir de ses grâces.

Il s'en faut que la Fable orientale ait cette simplicité triomphante. La Femme y a un maître ténéln'eux qu'elle su))it et d'où lui vient l'inspiration des tourments qu'elle nous impose. Et quel maître ! Ce serpent hideux dont l'enlacement la fait adultère, au sein même de l'himianité,

lllôte silencieux de l'omljre et le porteur de venin, dont elle ne sait pas défendre sa lèvi'e. Voyez plntôt Salanil)ù, la chai-meresse,coucliéc dans sa chevelure dénouée qui l'enveloppe de nuit jusqu'aux reins, les bras ouverts à la caresse humide dont elle est longuement frôlée, depuis les genoux que bat la queue lourde du reptile jusqu'au cou où se tord le dernier anneau dont sa tête est surmontée, les seins posés sur cette ceinture luisante dont son ventre est voluptueusement serré, palpitante dans le souffle que ce spirale immense remue autour d'elle, pâmée dans ce nœud de chair flottante et froide, caressant je ne sais quel rêve malsain d'un regard perdu dans l'infini et entr'ouvrant le fruit rouge de ses lèvi-es à la langue fourchue ipii s'y va planter comme le fer d'ur.e flèche.

Une musique douce et mystérieuse endort ce songe de suprême et monstrueuse volupté. Ce que pleurent les cordes insensibles c'est ton inutile amour, ô Mathô, rival nnpuissant d'un tel amant, toi l'homme qui souffres pendant que se repaît la bête, toi qui mourras, martyr, le corps déchiré par les fouets, tandis que le serpent fatigué et radieux remontera vers les ombres des tabernacles, s'enroulera, paisible, au sommet des colonnes du temple, repu de caresses et longtemps tiède encore de l'étreinte parfumée de la Femme. Gémis, vain esclave de la Beauté dont les doigts tremblants d'une autre esclave nous dit la plainte ! Roule toi dans le désir inassouvi qui fait tes nuits pareilles à des buissons d'épines où se déchirent tes

reins I Clâme le nom de Salambô à l'espace sourd, aux cieux indifférents, à la Nature qui te raille. Tends la gorge au couteau pour un baiser, offres ton corps aux loups pour un sourire. Tu n'es pas le véritable amant, et comme à Adam le premier de notre race, une bête t'est préférée par la femme, une bête immonde dont tu aurais honte d'être jaloux.

N'êtes vous pas, comme moi, épouvantés de cette conception biblique et despotique que les Pères de notre Eglise eux-mêmes ont subie ? Ah ! Combien est plus doux^ plus haut, plus consolant le Mythe Païen qui nous donne la joie immortelle de souffrir pour la Fem:ne, elle-même, et non pour son stupide tjTan !

CAHOT (Georges)

LE CEÉPUSCULE

~ Cl n'est (-iicore le brait (lu jour qui monte vers toi, rêveuse mélancolique dont liunain nonchalante tient encore le rameau de quelque espérance brisée et qui regardes, dans le ciel pâle et traversé de laiteuse*^ vapeurs, fuir les ramiers blessés par quelque flèche perdue du soleil annonçant sa venue dans l'espace. Non, c'est le

murmure très doux qui précède les réveils, la musique obscure des clioses qui ne glissent encore qu'un regard treml)laut sous l'aile à demi fermée de la Xuit.

Tu ne serais pas belle comme tu l'es, et toute rayonnante de jeunesse sous le flot d'ombre de ta lourde chevelure, et cruelle comme toutes les femmes, si la plainte de quelque amant meurtri ne se mêlait à ce confus bourdonnement innombrable comme celui même des flots. Je veux l'écouter avec toi pour te la redire, quand l'oubli méchant te viendra des peines que tu as causées. La voici :

Comme un cj-gne blessé monte d'un vol plus lent, Tramant un pointde pourpre aux blancheurs de sa plume, Le jour triste se lève, et, sur son flanc, s'allume Un soleil sans rayons fait comme un trou sanglant.

En vain pour l'égarer dans son chemin troublant, Les gloires du Zénith s'enveloppent de brume : Comme au toucher des flots un fer rouge qui fume, Dans l'océan des cieux, il s'enfonce brûlant.

Le feu de son désir le consumant sans trêve,

Découronné de l'or immortel de son rêve,

A l'astre incandescent mon cœur triste est parefl.

Vers la cime farouche où ta beauté recule,

Il tend, perdu dans les blancheurs du crépuscule,

Douloureux et saignant sur son chemin vermeil.

Crépuscule du matin, fait d'espérances, où se mêle le réveil sacré 'du désir.

Crépuscule du soir où ta rêverie pourra se perdre de nouveau et que tra^'ersc le vol du souvenir parmi les feuilles des roses flétries que le veut emporte. A l'heure où

Las de vaincre, le jour vainqueur.

Sur son grand lit de pourpre tombe.

La nuit creuse, comme une tombe, La sainte blessure du cœur.

Avec le sang d'or des étoiles Que rien ne saurait retenir, La Nuit fait perler dans ses toiles Le Sang vermeil du souvenir.

Et, linceul où chaque amoureuse S'en vient coucher son front pâli, La î^uit, comme une tombe creuse L'abime qui mène à l'oubli .

Mais le temps de ces mélancolies n'est pas encore venu pour toi. Tu es l'aube vivante, ô Femme que revêt la beauté souveraine, l'aube éternelle que les oiseaux chantent en secouant leurs plumes trempées de rosée, que la source salue, tendant à tes pieds, le velours délicat de ses mousses ou suintent des gouttes d'argent, pour qui les volubiHs rouvrent leurs beaux yeux clairs où treml)lc une

larme, devant qui l'ombre s'enf ait vers les infinis et les gonffres. Tu es le premier sourire de l'Aurore que rose à peine la lèvre indécise du Jour. Dans les mornes crépuscules du soir ne descendra que ton image comme, dans l'eau profonde du lac, ne descend que le reflet de l'étoile, inexorablement attachée au manteau d'azur des cieux.

BLAICÏÏARI] (Jules)

JNE DÉCOUVERTE

L'Amour aime les champs et les champs l'ont tu naître La Fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin de Printemps, Le trouva nouveau né

C'est ainsi qu'André Chcnier nous raconte la naissance de l'Amour. De ce gracieux aiDologue, le sculi^teur n'a gardé que l'essence même : L'Amour découvert par la jeune fille. Depuis combien de temps celui-là dormait-il sous le voile arraché soudain et dans la séuérité du mar-

bre, immobile le long de son arc détendu ? Depnis peu certainement. Car les Femmes ne laissent pas longtemps dormir cet liôte des cœurs, ce tyran délicieux qu'elles portent en elles. C'est pourquoi jamais n'a-t-il eu le loisir de grandir et nous le montre-t-on encore sous les traits d'un éternel enfant. Tout en feignant le sommeil il attendait impatiemment la lumière, comme le cœur de la fleur encore en bouton, comme la chrysalide dans son cercueil que fera craquer le soleil. Il est frère du papillon qui prends son vol, déployant la poussière vivante et dorée de ses ailes fragiles comme le pollen des étamines et le duvet des fruits.

Il est frère aussi de cet Amour mouille d'Anacréon qui, sous l'averse, guettait la pitié du poète et ne passait devant sa porte que pour en forcer l'entrée. Yous vous rappelez l'aimable légende et comment fut payée cette liospitalité?

Mais tu ne cannais pas la Fable, ô jeune fille imprudente, qui salues d'un sourire ta redoutable découverte. Et d'avantage tu ne connais les maux que tu recevras de cet enfant aux yeux clairs comme les cieux après la pluie. L'éclat de cet azur lui viendra de tes propres larmes à travers lesquelles tu le reverras, un jour, sans le maudire. Tu es aussi, toi, la sœur de cette vierge champêtre que le poète appelait auprès du berceau fleuri dont il jaillit dans un souffle de parfum.

Déjà ton regard charmé caresse la plaisante image et ne s'en peut plus détourner. Ton regard est prisonnier de cette divine figure dont il interroge le secret. Et le jeune sphynx ne te répondra pas. Une blessure en plein cœur te dira le mystère qu'il recèle, et ce sera comme un trésor de délicieuses tortures qu'il fera sortir de ta poitrine, nouvelle boîte de Pandore que tes mains imprudentes auront ouverte aussi.

De quelle aérienne et vague caresse l'enveloppe un de tes bras, l'autre semblant chercher qucLpie gerbe de fleur à jeter sous ses pas ! Et ton beau corps souple de vierge se tend vers lui, comme la vague attirée par la loi obscure des reflnx, ton corps nacré comme la vague et connne elle, fait de voluptueuses ondulations.

Écoute bien le nom que murmureront ses petites lèvres dessellées de leur rigidité originelle. C'est celui du bienaimé, du premier maître que te donnera le destin. Et, toute tremblante d'abord de te sentir sous des chaînes, tu les trouveras si douces que tu diras un éternel adieu à ton antique liberté.

Ce ne sera jamais pour longtemps que tu relaisseras tomber le voile sur l'image déUvrée. Un autre nom, sans doute, chantant à ton oreille, te le fera soulever de nouveau.

Tu sauras que la destine'e

Est d'aimer pour souffrir toujours

Et que le temps t'a ramenée Au seuil de nouvelles amours.

Et ce sera comme une série de Printemps fleurissant ta jeunesse et prolongeant, dans ta vie, leur chaîne de floraisons toujours fraîchement épanouies. Car les baisers sont pareils aux fleurs, se succèdent sur la même tige, toujours pareilles et cependant nouvelles toujoura.

Tes destins sont fixés d'aujourd'hui, jeune fille. Et demain, comme tes compagnes imprudentes avant toi, tu rediras ce refrain d'une chanson bien ancienne :

Il n'est que d'aimer pour souffrir.

Mais il n'est que d'aimer pour vivre.

LEMAIRE (Hector)

toi, qui, dans le charme de ta beauté \irginale encore, dénoues, sur ton épaule blanclae ta belle clKn'elure, où les fleurs de la veille sont mortes et qu'a embroussaillée l'aile capricieuse du sommeil ; toi dont le regard encore perdu suit les contours fuyants d'un rêve interrompu par le rouge baiser de l'aurore ; toi dont le corps tout entier, qu'ont assoupli les caresses lentes du repos, n'est que langueur et tiédeur odorante ; toi qui, avant de redescendre

sur la terre, voyageais peut-être an ciel dans le pays bleu des étoiles qui ne sont que les larmes d'or des proscrits d'en haut, écoute les vers que j'ai composés pour toi, suivant le mode du vieux et divin poète, Théophile de Vian, et les garde quelque jours dans ta mémoire, toi pour qui n'a chanté que l'espérance, mais c[ui connaîtras demain l'écho du souvenir.

Imagine qu'ils montent à ton oreille, murmurés par quelque berger arcadien longtemps endormi au bord de la mer Siracusaine, et qui lui aussi, s'est réveillé pour te dire la plainte éternelle des amants. Et ne sois pas sévère à cette Innnble musi<}ue de l'âme se mêlant, pour toi, à la grande harmonie des choses agenouillées devant ta beauté, grands bois dont un souffle agite les cimes pensives, monts verdoyants où sonne la clochette matinale des troupeaux, mer lointaine saluant l'aurore et déroulant un tapis d'azur devant les pas vermeils du jour. A tes pieds hmnblement j'en soupire la timide plainte :

Cependant que l'archer vermeil, Sur les bruyères réchauffées, Disperse l'or de ses trophées.

Vainqueur de l'ombre et du sommeil ;

Laissant les plaines embaumées S'emplir de lumière et de chants, A l'urne des coteaux penchants, Viens boire le frais des rose'es.

Je sais un taillis si profond,

Qu'aux fleurs même sur nous penchées, ,

Les peines resteront cacliées

Que ton rire et tes yeux me font.

J'oublirai le mal que j'endure Aux sereines clartés du jour Et jetterai sur mon amour.

Un linceul riant de verdure.

Et je clianterai le destin, Cependant que ton pied superbe Foulera mon cœur panni l'iierbe Que mouillent les pleurs du Matin !

0 toi qui, dans le charme recueilli de ta beauté virginale encore, écoutes pleurer, dans les souffles de l'aurore, la plainte éternelle des amants, ne demeure pas l'impassible pour qui ce bruit passe comme la rumeur indifférente des océans. Que la chanson de l'Amour éveille en toi l'Amour, ô toi dont l'inquiétante beauté ne peut être longtemps inconsciente. Car ce serait un sacrilège que ravir aux baisers les splendeurs sereines de ton être. 0 toi qui n'es que marbre encore, sois femme demain et connais les angoisses divines des cœurs que la tendresse charme et déchire. C'est à l'heure où s'éteint la lampe de Psyché que se doit allumer ta propre flamme-

Car nous sommes, vois-tu, les flambeaux mystérieux qui lentement se consument, invisibles dans la clarté opiDressive du grand soleil, étoiles que le jour fait pâlir et comme enfoncées dans les abîmes de l'azur, mais qui brûlent encore et que l'Amour fait rayonner dans l'ombre recueillie des nuits pleines de caresses.

WEETÏÏEIMER

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