LE BAISEE DE LA SIRÈNE
E poème du Baiser a été souvent écrit, divinement encore, il y a peu de temps, par mon maître Banville. Les vers de Jean Segond ont traversé les âges dans le souvenir des amants, et cette jolie strophe de Ronsard qui finit ainsi
Je t'en supplie, maîtresse désormais.
Ou baise moi la saveur en ta bouche Ou bien, du tout, ne me baise jamais, est dans toutes les mémoires.
Mais ce n'est pas le baiser qui sacre Pierrot poète, donné par une fée qui s'enfuit ; ce n'est, non plus, la caresse qu'un amour ingénieux multiplie ; ni d'avantage les âmes voluptueusement mêlées avec les haleines dont il s'agit ici. C'est du baiser désespéré, du baiser suprême oii se dit l'adieu sans retour, dont la Mort hâte la joie cruelle.
Sur quel vaisseau fuyaient-ils des parents sans pitié, ceux qu'a réunis ce naufrage ? Ils se cherchaient dans l'immensité, sans doute, comme autrefois Héro et Léandre, à moins que, partis ensemble, sur le même navire, ce soit la fureur de la vague qui les ait subitement séparés. Le fait est, qu'autour d'eux, le ciel et la mer ne semblent qu'un immense linceul qui se recoud, après avoir été déchiré par la foudre. Au-dessus d'eux la nuit sans étoiles, l'ombre lourde que voudraient balayer en vain les souffles venus de l'Aurore. Au-dessous le gouffre béant avec ses langues d'écume qui semblent tendues vers une proie. Ce n'est pas le néant encore, mais c'en est comme le seuil. Sur les mâts brisés jaillissant du flot comme les flèches inutiles d'un soldat désarmé, le sinistre claquement des voiles et le grincement des agrès désemparés. ]\Iais que leur importe toute cette colère des choses et cet abandon des Dieux si, pour la première fois, dans cette détresse, leurs l)ouches se sont unies ! Quel amant n'a souhaité de mourir pour un baiser !
Et puis, la légende qu'illustre cette image est-elle bien
celle que je viens de conter ? C'est le charme de certains sujets de laisser l'esprit voyager autour d'eux comme un oiseau qui choisit, au printemps, la place de son nid. L'artiste avait, peut-être, conçu un tout autre poème et nous l'allons chercher sous le mensonge aimable des lignes et des couleurs.
Il s'en allait seul, par la mer lointaine, avide des étendues, épris d'infini et de danger, n'ayant jamais connu les déhces d'aimer et de souffrir. A la conquête de l'or ou de quelque découverte ou de quelque terre inconnue il allait quand, dans l'effondrement des choses sous la tempête, il mesurait enfin le néant de la fortune, de la science et des longues traversées. Demeuré seul sur le vaisseau qui n'est plus qu'une épave, il attendait le trépas, maudissant la vie sans avoir vécu. Mais voilà que de l'onde, non plus souriante, luisante de nacre et d'azur, pareille h un berceau qu'un souffle matinal balance — comme au jour sacré de la naissance de A^énus — la fenmic avec les blancheurs immaculées de son corps s'élance, émergeant d'une furieuse et sonore poussière d'argent, comme une fleur arrachée des abîmes et montant à la surface.
Et certes, à se rappeler de quelles tortures la Beauté tourmenta le monde, à se souvenir des héroïnes fatales comme Hélène et Circé, à évoquer la vision des amantes redoutables, de Cléopâtre et de Lucrèce, cette fable vaudrait bien l'autre qui ferait sortir la Déesse et le spectre
divin de Ycniis, non pas d'nne mer pleine de promesses, mais d'un océan plein de menaces fouetté par l'ère vengeresse des Cieux. Ainsi ne serait-ce plus d'un Paradis plein de fleurs, mais des abîmes que l'ombre empli, que nous serait venue la mère de toutes les douleurs encore plus que de toutes les joies.
N'importe ! Ce Faust naufragé a entrevu l'immortelle vision de la Beauté, et vers elle il se penche. De ses bras déchirés, il étreint cette neige tiède et vivante qui semble durcir dans son embrassement ; il boit au i^assage, l'odeur de cette belle chevelure dénouée ; il tend toutes les forces de son àme vers les splendeurs entrevues de ce beau corps étincelant de jeunesse que lui jette une suprême pitié du destin. Et oublieux de tout, de son rêve, de son orgueil, de la iVIort qui, elle-même, lui étreint les épaules, il pose sa bouche sur cette bouche mourante, il savoure cette haleine éperdue, il entrevoit le ciel au fond du gouffre où l'entraîne avec lui la sirène, le ciel descendu dans la mer et dont chaque étoile tombée est un baiser.
SZTIDLER (Pantaléon)