‹ Le Nu au salon deChapitre 3 sur 23 · DIANE · texte numérisé non relu

DIANE

[es vers virgiliens que j'ai tente autrefois de tradr.ire chantent dans ma mémoire devant cette gloricrEc image de Diane, dans l'orgueil frémissant de son invincible virginité :

Telle, dans tout l'éclat de sa divinité, Quand Diane paraît, quand ses jeunes compagnes. Les nymphes des forêts, des volcans, des montagnes. Sur les hauteurs du Cynthe, au bord de l'Eurotas, Bondissent en cadence, accompagnent ses pas.

A la tête des chœurs, Diane, au milieu d'elles. Surpasse en majesté toutes ces immortelles. Jeune, le front paré de son croissant diyin, Un carquois sur l'épaule et son arc dans la main, Elle marche; sa grâce en marchant se déploie, Et le cœur de Latone en palpite de joie.

J'en veuz aux irrévérentieux qui ont plaisanté cette chasteté triomphante. Le siècle dernier qui eut le mépris de tous les Dieux n'y pouvait manquer. C'est Desmoutiers (jui s'est chargé de cette tâche sacrilège, dans un conte assez plaisant d'ailleurs et d'une invention agréable. Il y fait dialoguer l'Immortelle avec une jeune fille qu'elle avait rencontrée allant faire vœu d'éternelle sagesse à son autel. « Ah ! ne faites jamais ce vœu-là ! s'exclame la honno déesse. Née quelques instants avant Apollon, mon frère, j'ai aidé ma mère à le mettre au monde et, témoùi des douleurs qu'elle éprouve, je jurai une haine sans fin à l'amour. IMais le temps et l'expérience ont bien changées mes idées à ce sujet ! Gardez votre ceinture, ma fille, et ces fleurs que vous apportiez à mon autel, allez en couronner le front d'Endymion. »

Tout cela est certainement d'une ingénieuse fantaisie. Mais moi qui suis demeuré païen à travers les âges, je n'ai aucune envie de railler cette belle légende d'une implaca ble aux désirs des autres Dieux, et qui ne s'attendrit qu'en vèxe pour un mortel. Car elle est chaste entre toutes, cette

belle faille d'Endymion endormi que vient caresser un rayon de lune sur son lit de bruyères ployées. C'est l'immatériel de l'Amour qui nous est révélé dans cette conception d'une voluptueuse innocence.

Celui que Diane contemple avec cet orgueilleux dédein, ce n'est pas le berger couché dans l'herbe, mais quelque Actéon justement puni et, comme nous le montre Ovide, au moment oîi

Son front d'un bois rameux à l'instant s'est armé ;

En un large poitrail son sein s'est transformé,

Sa tête dresse en pointe une oreille velue

Et d'un poil fauve et dur, sa peau s'est revêtue.

Il voit changer ses bras en jarrets effilés,

Et, plus prompt que le vent, ses pieds semblent ailés.

Ce n'est pas tout; d'un cerf il prend l'âme craintive.

Le héros est frappé d'une pierre fugitive

Et s'étonne, en fuyant, de sa légèreté...

Exquis le dernier vers en latin ; mais qui sait aujourd'hui cette noble langue d'où la nôtre est venue ! Oui, devant cette figure d'une expression hautaine, devant ce double geste des bras, soulevant l'arc d'oîi la flèche a jailli vers quelque poitrine saignante, et de l'autre, semblant indiquer le seuil du temple à jamais interdit, je sens palpiter en moi, l'àme craintive d'Actéon, cette façon de

Prométhce qui n'avait pas voulu ravir le feu du ciel, mais seulement entrevoir la ^Dorte de ce qui vaut mieux que le ciel, curiosité suLlinie, audace désespérée, délicieuse profanation d'un mystère, toutes choses pour lesquelles mon cœur iuexoraljleniont épris de la Beauté ne sent que des pitiés fraternelles.

LANBBLLE

SUZANNE AU BAIIsr

§E que je n'aime pas clans la légende Biblique, c'est que les ^personnages en sont inexorablement vêtus.Aussi combien je leur préfère ceux de la Fable grecque qui marchaient dans l'orgueil triomphant de leur nudité ! L'irrévérencieux Cham lui-même n'y eut pas trouvé le moyen de ridiculiser son père par une plaisanterie que Jehovah traita vraiment avec trop de sévérité. Le bon Silène,

proche parent de Noë, n'attendait pas d'être gris ponr montrer aux astres la glorieuse rondeur de son ventre. De l'usage des habits seulement est venue l'invention de la pudeur et je ne vois vraiment pas ce qu'y a gagné la vertu. Le libertinage juif consistait>(Burtout à surprendre les dames nues.

Ainsi le vieux David guettant Betsabée des terrasses solitaires de son palais. Ainsi les deux vieillards glissant un regard indiscret jusque sur la toilette inachevée de Suzanne. Les personnes honnêtes ne pouvaient, en ce temps là, se livrer, qu'avec des précautions infinies, aux soins les plus élémentaires de la propreté.

Diderot a fort sagement dit que l'indécent n'était pas le nu, mais le troussé. Or le troussé n'est qu'un commentaire du vêtement.

Vous êtes charmante, ô Suzanne, la peau encore nacrée de fraîcheurs mystérieuses, toute allanguie du long baiser humide qui a couru sur votre chair, avec vos longs cheveux qui pleurent des perles, et vos seins dont la double fraise est toute moite de rosée, caressant de vos mains paresseuses l'ivoire veiné d'azur de vos pieds frileux, suivant d'un regard reconnaissant la fuite de l'eau qui gémit de vous avoir sitôt quittée. Mais que [d'embarras, mon Dieu ! a propos de deux pauvres vieux qui n'ont eu d'autre tort que de vous trouver charmante ! Ne voilà-t-il pas une affaire à en ennuyer toute la postérité !

J'ai une peine infinie à prendre au sérieux le crime de ces birbes si vivement flétris dans la Bible.

Elles étaient meilleures filles que vous, Suzanne, les compagnes de Nausicaa dans l'immortelle fable de l'odyssée ; et meilleures filles encore les Lycoris et les Glycères qui promenaient, par les idylles syi-acusaines, l'honneur savoureux de leurs formes nues et dignes d'autant de respect que les vôtres. Que le Cyclope les aperçut de son antre ou que le pasteur les découvrit dans leur héroïque sommeil, elle se contentaient d'en rire, à belles dents étincelantes, et ce n'est pas par mie fausse honte que Galatée s'enfuyait sous les saules. Cet aimable abandon n'était pas pour mettre moins d'honnêteté dans les amours.

On n'a vi-aiment aimé que sous le ciel radieux de la Grèce. La Femme biblique est invariablement insupportable et cruelle : Sarah ou Judith. Moi je tiens absolument pour Agar et pour Holopherne. Vive les arcadiques bergers soupirant sur des flûtes et qu'écoutaient, de loin, les bien-aimées ! J'ai été amoureux de toutes les femmes de Théocrite et de Virgile. Euth et Suzanne ne m'ont jamais rien inspiré au delà d'une respectueuse considération. Pour un peu je demanderais la révision du procès des deux vieillards qui ne me semblent pas si coupables qu'on nous le dit.

A votre légendaire chasteté, Suzanne, je préfère infiniment celle de Diane. Celle-ci ne traîna pas Actéon devant

les tribunaux, mais se contenta de lui faire une Donne farce. Encore le dernier mot n'a-t-il pas été dit sur cette histoire dont il faut dégager le côté symbolique. Peut être se contenta -t-elle d'apprendre à ce promeneur curieux qu'il était trompé dans sa propre maison et qu'il ferait bien mieux de surveiller sa femme que de regarder se baigner les nymphes. Je n'ai pas trouvé d'origine plus plausible à la tradition qui fit du cerf l'emblème des maris malheureux. Dans cette version nouvelle, les cliiens qui sont censés avoir couru aux trousses d'Actéon transformé, seraient de simples huissiers lui réclamant les dettes faites par sa femme. Au moins il y a quelque fantaisie dans ce procédé de vengeance. Mais li^a■er à la maréchaussée deux pauvres diables qui avaient eu la bien excusable envie de voir ce qui vous fait belle, ô Suzanne, les fermetés savoureuses et blanches de votre corps virginal, tout ce que le Cantique des Cantiques a décrit avec tant de lyrique complaisance, voilà qui me paraît terriblement mesquin. La nudité sacrée de la femme est faite pour le regard de l'homme comme la lumière du soleil.

EOLI (Alfred)

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