FEMME ET TAUREAU
ous ceux qui ont lu les poèmes du divin Moschus accordent que V Enlèvement (T Europe est un des plus parfaits de la langue grecque. Il commence par une description des douceurs du sommeil, quand il est visité par un beau songe, malheureusement intraduisi))le en vers français. Et la légende d'Europe méritait vraiment d'être aussi consacrée dans un clref-d'œuvre; car c'est une des plus puissantes et des plus belles qu'ait conçu le Pan-
théisme païen. Cette belle image cle la Force charmant la Beauté, dans le décor de la Nature toute gonflée de sèves printannières, suant k toutes les branches d'obscures virilités, pleine de parfums grisants et d'effluves mystérieuses, où le grand hymne de la vie chante dans les arbres, déborde des sources, court au front d'argent des fleuves, a souvent séduit les peintres de sujets mythologiques. Presque tous y ont apporté une préoccupation symbohque qui en atténue la grandeur savoureuse, le côté mâle et violemment amoureux. Ils ont fait un galantin du taureau, une complaisante bête prêtant son échine fumante-aux caprices voyageurs d'une demoiselle nue.
Par un artiste contemporain, tout moderne dans le vrai sens du mot, nous voici ramenés à l'impression vraie de la fable auguste. Et il lui a suffi, pour cela, de concevoir le tableau dans sa simplicité extrême. Cette belle fille nue qui, de sa chevelure parfumée, caresse le mufle recueilli d'un jeune taureau, chauffant voluptueusement son épaule aux tiédeurs vitales du poil doucement hérissé par le désir, qui ramène sur son propre cou le cou caressant de l'animal et frôle sa propre croupe au duvet humide de son poitrail, ne s'appelle pas Europe sans doute. Et, dans le taureau lui-même aux narines embuées, aux yeux béats, aux côtes doucement, halelantes, l'esprit de Jupiter n'est sans doute pas descendu. Mais le mythe n'en est pas moins là virilement ressuscité, rajeuni par la conception bien actuelle d'mie idée éternelle.
Le mythe du printemps glorieux et mauvais conseiller aux virginités attardées, soufflant de perfides haleines et en gonflant toutes les poitrines, réveillant l'âme universelle et secouant le trésor obscur des germes impatients à travers le monde, déliant les fécondités hâtives et leur ouvrant les grands chemins azurés de l'air. Et la même folie est alors aux fronts des hommes et des bêtes assoiffés des mêmes ivresses dans le même mfini.
Rien que d'innocent et que de chaste dans cette caresse où le plus frêle et le plus gracieux des êtres est attiré vers le plus rude et le plus sauvage, rien qu'un jeu dans cette fête des accoujolements qui partout appareille ceux qui se doivent aimer. Elle suivra demain le berger qui lui aura dit le plus de mensonges. Plein de beuglements éperdus, il arctaoutera demain son échine montueusc sur les reins ployants d'une génisse que ses genoux tiendront captives. L'une et l'autre auront suivi la pente des amours naturelles, les seules permises en ce temps de fausses pudeiu's . Mais un instant, un seul, l'haleine du Dieu qui passe, le souffle mortel et vivifiant tout ensemble qui met des baisers à toutes les bouches les aura, en même temps, gonflées d'un vague désir, d'une mélancolie délicieuse et sans but. Ensemble ils auront respiré le même poison montant des mêmes fleurs dont leurs jambes sont également caressées . La même tentation obscure et inavouée leur sera venue de cette tiédeur énervante de l'air, de ce concert d'oiseaux célébrant l'Amour dans ces frondaisons profondes, de cette
chanson lointaine des sources plenrant, comme autrefois Ariadne, l'immortelle amante, de tontes ces choses éua mourées et éperdues que confond une même extase quand les bois renaissent à la verdure et au soleil.
Jupiter n'enlève plus Europe. Mais la belle fille s'émeut encore et rêve un instant sous le souffle viril des vigueurs ressuscitées et symbolisées par le taureau recueilli et presque pensif dans l'immense paysage, immobile sous la tiédeur de la main délicieuse qui le caresse.
DELAPLÂICHE (Eugène)