‹ Le Nu au salon deChapitre 5 sur 23 · CIRCÉ · texte numérisé non relu

CIRCÉ

„ . 'est une fal)lc aussi vieille que le monde, îqne la Femme ait toujours / eu 'étrange pouvoir de changer l'homme en Bête. L'histoire ■ . — n'est pleine que de Circés depuis Dalila ^. qui fit de Samson un mouton, jusqu'à

Oléopâtre qui métamorphosa Antoine en chien. En s'humanisant pour vivre parmi nous, Circé n'a eu qu'à laisser choir le symboHque bâton de niagi-

cienne que les artistes lui mettent encore clans la main. Le pouvoir de ses yeux eut suffit à ces transformations à la fois délicieuses et cruelles. Son pouvoir ne s'appelle plus la magie, mais l'amour. Et tout ce qui se fit de sottises dans le monde, aussi bien que tout ce qui y fut délices sans reproches, nous est venu de sa beauté fatale, des mensonges de son regard et des énigmes de son sourire.

Par elle, les forts sont devenus faibles, les riches pauvres, les fameux obscurs. Elle est l'inexorable et inconsciente arbitre des destinées. Inconsciente ? qui le sait ! voyez de quel pli railleur ses belles lèvres sensuelles sont caressées. On dirait le vol d'unoiseau qui se moque du chasseur. Que la Femme ait, en elle, le secret de nos tortures nul n'en saurait douter. Mais qu'elle n'en sonde jamais, avec des voluptés farouches, l'amertume et la profondeur, c'est ce que nous nous imaginons, uniquement pour croire à sa pitié. L'enchantement est demeuré le même, à travers les âges. Chacun de nous le doit subir, dans son humble odyssée, moins heureux qu'Ulysse, l'homme au cœur de fer.

Et nul de nous ne songe à se plaindre de cette tyrannie dangereuse, non pas seulement pour la raison, mais pour le cœur.

Il est d'une invention adorable, ce vieux Eoman que Gelli écrivait à Florence au seizième siècle et que notre

Lafontaine n'a pas dédaigné de consulter. Ecprenant la fable d'Homère, le conteur italien imagine que Circé offre aux hommes, dont elle a fait des bêtes, de reprendre leur forme première et que ceux-ci s'y refusent énergiquement. L'existence paresseuse et gourmande du pourceau au fond des établcs, ne déplaît nullement aiTX compagnons du héros qui eut le tort de nous donner Télémaque. C'est infiniment qu'ils le préfèrent aux dangers sur la mer lonnienne dont le flanc s'ouvre en des gouffres d'écume, dans des abîmes aux déchirures d'argent. Ils ne connaîtront plus les suljlimes audaces du rêve, ni les nobles blessures du courage, par où s'écoulent toutes les fiertés de notre sang. Il sont à jamais déchus du ciel de sa pensée, mais ils s'en consolent, comme s'ils avaieut oublié qu'ils furent dieux. Il y a bien quelque chose de tragique dans cette obstination et dans cette fidélité aux plus abjects destins.

Mais la comédie domine dans cette fantaisie du Florantin. Les animaux improvisés par la magicienne refusent de reprendre leur forme première parce qu'ils se trouvent beaux tels qu'ils sont. Il n'est taupe ni crapaud qui ne se croie aussi séduisant qu'Apollon.

Qui t'a dit qu'une fonne est plus belle qu\me autre? dit impudemment l'ours de notre fabuliste.

s xt je suis un peu de l'avis de cet ours, toutes réserves- Efaitepour cet idéal de la forme que, seule, la femmeéa

lise, en qui gît tonte immortelle beauté. La coquetterie masculine est tout ce que je sais de plus monstrueux an monde. Devant l'image radieuse de Yénus, dans le triomphe de sa nudité, l'or de sa chevelnre dénouée sur la neige de ses vivantes épaules, tendant aux baisers de l'air et de la lumière les sérénités marmoréennes de son corps, le fantôme de l'homme n'est rien de plus que les grimaces des bêtes les plus viles. Tout est ombre autour de cette gloire et au pied de ce soleil que la Femme porte au front comme une Aurore. Narcisse a pu mourir au bord des sources où les fleurs le pleurent encore sous les rosées. Mais ce fut moins de l'amour de soi-même que de la lassitude qui lui vint à se trop longtemps contempler, que du désespoir de son propre néant devant l'immortel souvenir de la Femme!

Ah ! Circé ! Circé ! dont les échos de l'île antique d'Ea redisent encore le nom, de tes flancs qu'avaient lassées les baisers d'un Roi, toute une race d'enchanteresses est sortie, et celles-là sont les filles par qui nous souffrons sous le mystérieux pouvoir des sortilèges, qui nous font sans rêve et sans pensée, sans souci de la terre et sans regret du ciel !

lEYASSEUE (ïïenri)

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