‹ Le Nu au salon deChapitre 6 sur 23 · REVEIL DU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

REVEIL DU PRINTEMPS

Voici que l'An revêt l'habit des renouveaux, Ondulant comme un flot léger frangé d'écume Flotte sur les gazons le voile de la brame, De blanches visions emplissant nos cerveaux. — Voici que l'An revêt l'habit des renouveaux.

Le sang subtil des fleurs a frémi sons la terre ; L'âme donee des flenrs est lasse de sommeil, Et les cienx attiédis, dans un baiser vermeil Des rajeunissements évoquent le mystère.

— Le sang subtil des fleurs a frémi dans la terre.

La gaîté du jour luit dans l'œil clair des ruisseaux. Dont la brise a fondu les paupières de glace ; Un frisson de verdure insensible s'enlace Aux méandres que font les jeunes arbrisseaux.

— La gaîté du jour luit dans l'œil clair des ruisseaux.

Souris, œil du ruisseau ! Souris, bouche des roses ! Le Printemps, dans son vol puissant et gracieux, D'un seul coup de son aile a balayé des deux. Comme un souffle maudit, l'ombre des jours moroses.

— Souris, œil du ruisseau ! Souris, bouche des roses !

Telle est la chanson qu'elle dit sans doute encore dans la tiédeur parfumée de l'air que le soir encore hâtif emplira tout à l'heure de frissons, sons le mensonge de ces premiers soleils qui ne boivent les rosées matinales que pour gonfler l'urne des averses méridiennes. Telle la caresse des femmes qui ne se veulent pas donner et nous enfièvrent cruellement d'inutiles espérances. Soleil de Mars ! Baiser que mouilleront bientôt des larmes.

Cependant, les oiseaux et les plantes, et tout ce

qui vit, boit avec délices ce poison et s'enchante de rapides ivresses. Et la jeune fille, conronnant son front charmant d'anémones, chante aussi les fleurs qui, les premières, l'œil inquiet et bleu des violettes ayant à peine soulevé sa paupière de givre, s'ouvrent déjà comme des roses, et tendent leur cœur énamouré aux rayons ayant traversé le réseau transparent des petites nuées courant sur le ciel.

Elle dit la plainte que l'amant, pensif encore des tristesses de l'hiver, a soupirées eu lui offrant ces fleurs :

L'an nouveau, comme des aumônes Sème aux champs ses premières fleurs Et j'ai cueilli ces anémones Par un matin de mars en pleurs.

Leur cœur diamanté de givre A mon cœur amoureux pareil Semblera se fondre et revivre Sous tes regards pleins de soleil.

Et si ta lèvre aussi les touche, Fraîches encore de grésil, Elles garderont de ta bouche Le parfum des roses d'avril.

0 primavera girventu del anno! a dit le divin Me-

tastase. Tu es printemps aussi, jeune fille, et le réveil de toutes choses t'a secouée de son frisson! En vain, d'un l'esté indifférent et simplement coquet, en apparence, tu nattes ta lourde chevelure. C'est en ton cœur qu'est tombée la première flèche du soleil, et c'est de ton propre sang, de cette délicieuse blessure, que te vient la chaleur dont tes sens sont envahis.

&LAIZE (Léon)

LE KEA^EIL

Autrefois, le poète a écrit :

Qnand sur tes j-enx brûle's de leurs propres raj'onsj Le sommeil a penché la fraîcheur de son aile. ItÙYes-tu quelquefois de la chose éternelle Que nous portons en nous, que toujours nous fiiyon

Sur ton front où la nuit, s'épanche solennelle, L'infini creuse-t-il d'invisibles sillons, Et, quand ton cœur n'est plus trahi par ta prunelle, S'ouvre-t-il à la vue des vastes passions ?

Martin durant le jour, le soir deviens-tu femme? Un espoir berce-t-il dans le fond de ton âme, Quelque amour insensé' que tu nommes tout bas ?

Tes sens s'éveillent-ils quand ta chair* se repose? C'est un tourment jaloux que ton sommeil me cause ; Tu dois aimer en songe, ou tu ne vivrais pas ?

Il n'est amant fervent, au monde qui n'ait endure cette torture inquiète et qui, devant le mystérieux sommeil de Tamanto, ne soit demeuré pensif. Le rêve ne double-t-il pas la vie, comme la mer double le ciel, en en répétant l'azur et ses étoiles, et celle-là nous serait-elle vraiment fidèle dont un autre occuperait les songes ? Endymion n'a-t-il pas aimé vraiment Diane pour ne l'avoir rencontrée que dans les oljscures apothéoses dont la lumière argentée de la lune traversait ses paupières baissées ? Le sommeil de la Femme ! Le repos menteur où seul sa chair se repose ! Je ne sais rien de plus troublant. Et cette haleine cadencée comme un reflux, égale comme un bruit de rames qui emporte sa pensée sans doute, vers les infinis défendus ! 0 redoutable image de la femme endormie, si près de votre cœur, et si loin peut être du sien, avec des caresses vagues qui ne vous sont peut être pas destinées et des baisers inconscients que vous

volez peut être à des lèvres inconnues ! Môme le jour, dar.s la volupté exquise des caresses qu'illumine douccmcut la lumière tamisée par la transparence des rideaux, l'amant se prend à douter quelquefois de celle qui est dans ses bras dont les yeux se ferment pour s'emplir peut-être de quelque vision adultère. Mais la nuit, dans l'ombre où les étreintes se sont désunies dans une dernière étreinte, auprès de cet être ayant l'obscurité pour complice de sa naturelle perfidie, avec ce bruit charmant, ce souffle qui semble une musique de mensonge, qu'elle torture !

Aussi le réveil de la femme est- il béni des tendresses jalouses. Avec quelle impatience nous attendons la fin de ce tourment, mais aussi avec quelle angoisse ! Si ces belles lèvres s'entr'ouvant comme la rose sur l'éclat nacré des dents allaient soupirer un autre nom ! Si ces yeux charmants, dont les cils s'écartent dans un frisson d'or, comme les roseaux que le zéphyr matinal caresse, allaient être traversés d'une expression de surprise ou de dépit vite réprimée. Si tout cet abandon délicieux des chairs rafraîchies et parfumées allait se retirer de nous, comme un flot emportant nos désirs et nos espérances.

J'en sais qui, dans ce nouveau supplice de l'esprit, n'osent hâter le réveil qui les délivrerait sans doute. Mais, s'ils sont sages, se consolent-ils dans une contemplation des merveilles permises, idéalement amoureux, pour un instant de la Beauté dans son expression la plus parfaite. Car

jamais la Femme n'apparaît plus parfaitement et plus impeccablement belle que dans ce court instant où elle dit, tout bas, adieu au Eêve, où le baiser sacré de la lumière fait courir, sur son corps délassé, les frissons roses qui semblent comme mie efflorescence des pourpres exquises de son propre sang courant plus près de la peau, animant ce marbre dont le mouvement ne trouble plus les sérénités voluptueuses ; non jamais comme à ce passage entre la réalité et le songe, où ses paupières, toutes pleines encore de mystiques clartés, ne filtrent qu'un regard bleu de ciel hésitant à retomber sur la terre.

PÏÏYIS de CHAVAINES

L'INNOCEIs^CE

de l'achever. C'était au lendemain de la guerre où la France avait laissé un large lambeau de son cœur, quand toutes

les âmes patriotes saignaient de cette blessure, quand les yeux fouillaient, dans l'ombre, avec des larmes, les destins obscurs du Pays. Qui ne revit aujourd'hui encore, même dans le rayonnement des apothéoses réparatrices, ces heures d'angoisse où il semblait que les Dieux se fussent pour Jamais détournés de nous.

Oui, la France vaincue, mutilée, déchue des anciennes gloires et découronnée des légendaires splendeurs, celle à qui Théodore de Banville disait :

Je baise tes mains valeureuses, Maintenant que l'éponge amère Baigne tes lèvres douloureuses Et que ton flanc saigne, ô ma mère !

était bien pareille à ce paysage désolé, où le sol sans moissons n'a pas même de fleurs pour les tombes, masse d'ombre mélancolique, désert sans soleil, seuil d'un gouffre où ne descend même plus l'obHque clarté du soleil couchant. Rien que des pierres dont chacune est peut-être une ruine. Comme l'aile puissante des aigles emportant avec soi le souffle qui les soulève, il semble que le vol des obus ait fait le vide dans l'air où nul oiseau ne passe, où le silence se devine dans l'immobihté des clioses. Ce paysagelà, chacun de nous le portait dans son cœur sans foi, sous sou front sans clarté.

Par une pitié que comprirent tous ceux qui demandent à l'Art mieux qu'une impression, mais quelquefois une pensée, le Maître posa dans le sombre décor, cette figure de jeune fille symbolisant, sans doute, pour lui, comme pour nous, l'âme immortelle qui se réveille dans le chaos mystérieux des choses. Car c'est vraiment d'un sommeil divin qu'elle sort, n'ayant rien entendu des grondements du tonneiTc, ignorant les plaines où le sang fume encore comme un détestable encens, les villes effondrées, les mères pleurant sur des cadavres inconnus, tout ce qui fut l'horreur passée : l'honneur d'une grande race foulé aux pieds des barbares, le berceau de Jeanne d'Arc devenu l'auge des pourceaux Saxons, toutes ces profanations, tous ces sacrilèges et l'orgueil du sang latin pour longtemps humilié devant la surprise des âges ! Aucmie de ces sombres visions, où l'agonie d'une grande nation se lisait en lettres de sang, n'a passé dans ses beaux yeux s'ouvraut comme des lys où, parmi l'or vivant des étamines, se serait frôlée l'aile d'azur d'un papillon y laissant un peu de sa poussière. Perdues dans la nuit de sa profonde clievelure, ses petites oreilles ne répètent pas, comme les coquillages nacrés auxquels elles ressemblent, le bruit furieux des flots que secouait la tempête. A ces jolies lèvres d'enfant, à peine rosées comme la fleur de l'églantier, n'est pas monté le calice de nos destinées et sa poitrine de vierge n'a pas frémi du battement éperdu de nos cœurs.

Elle est l'inconsciente et l'immaculée, la pucelle qiii -au-

vera peut être la France, quand les voix célestes lui auront montré le chemin de la victoire. Elle est l'esprit survivant à la matière, l'immortalité chassant les ombres inutiles de la mort. A ses pieds seulement, pareils à deux lys qu'auraient renversés l'orage, quelques petites fleurs sauvages ont percé cette neige noire venue de l'enfer, non pas dn ciel. Elle a cueilli la plus jolie, sans savoir pourquoi peut être et voici que sa main nous la tend. Telle la colombe apportant le rameau d'olivier dans l'arche. Et c'est comme une aube lointaine qui se recueille derrière les monts désolés, les baignant de sa lumière encore diffuse, léchant leurs crêtes déchirées. C'est comme un souffle de printemps qui traverse ces roches sombres et y apporte sans doute, sur son aile invisible, les germes sacrés du renouveau. Tout était mort et tout renaît: un miracle a ressuscité Lazare.

Et le jeune Dieu qui l'a fait, la magicienne qui a produit cet enchantement, c'est l'Espérance.

COïïTÂlf

UÎTE FIGUEE DE LA GRANDE FONTAINE

ETTE image ne porte aucun nom de déesse et, malgré sa nudité, ce n'est pas dans la Fable antique qu'il en faut chercher la légende. Elle est de toute modernité et c'est par le grand souvenir du plus grand œuvre de ce siècle, qu'elle vivra pour l'immortahté. A la postérité elle redira les merveilles dont elle a été l'auguste et silencieux témoin, et le quorum pars magna fui du poète latin, lui pourrait servir d'épigraphe.

Autour de sa mémoire, comme les eaux jaillissantes autrefois à ses pieds, s'clcvcra éternellement la vision de toutes les gloires qu'elle saluait de son geste iramol)ile et que son appel avait su grouper autour d'elle, palais admirables, aujourd'hui vides et muets comme des tombes, jar dins qui ne sont plus qu'un cimetière de fleurs, et cette mer humaine dont les flux et les reflux venaient mourir au piédestal des statues émergeant comme de grands récifs de marbre, inoubliable spectacle que la Patrie donna à l'univers.

Car c'est la France relevée qu'elle symbolise, tendant au soleil le miroir qui illuminera le monde, la France fraternelle aux peuples et infatigable ouvrier du progrès. C'est comme un souffle de liberté reconquise qui disperse sur ses épaules Ijlanches sa féminine et lourde chevelure. Elle rappelle le vers du poète la montrant :

La tête et les deux seins tendus vers l'avenir!

Dans ses beaux flancs dont la draperie est tombée, mûrit le dernier orgueil de la race latine, la seule en qui soit demeurée jalousement intacte et dominatrice, la notion du Beau. La grande tâche accomplie, elle s'est assise, repliant l'une sous l'autre ses jambes de Vénus et la main qui se tend vers son oreille y recueille, comme dans un coci[uillage, la musique des hosannats des nations agenouillées.

Et que la nuit la faisait belle, cette statue, symbole de reconnaissance et de résurrection!

Quand, de la haute tour dominant toutes ces choses, squelette de fer dont le crâne semblait une lampe où brûlait encore la pensée, d'obliques rayons d'ai-gent descendaient, s'élargissant, et faisant partir dans- l'espace une fusée de lumière, c'était dans la fontaine comme un scintillement de pierreries, comme une pluie d'émeraudes pâles et de diamants. Sur les figures elles-mêmes, qui la décoraient, cette clarté s'étendait en grandes nappes, modelant les contours avec des ombres intenses et toutes semblaient s'animer comme sous quelque fantastique réveil des Dieux morts.

Tout autour l'ombre, une ombre dont les obscurités palpitaient comme au dessus d'un fleuve, avec des étincelles ça et là indiquant le mouvement de la vie. Et, quand le regard s'élevait au dessus de cette houle confuse, le grand ciel qu'on eut dit attendri devant ce terrestre tableau et les étoiles qui semblaient, à leur tour, le reflet, dans un grand lac d'azur de tous les points éclatants allumés par notre génie.

C'est l'art moderne, l'art national, l'art dominateur qu'ont acclamé même les voix jalouses, dont nous retrouverons en toi le symbole, figure mystérieuse qui ne nous vient pas de l'Olympe, divine quand même et devant qui

gisent, inertes, les souvenirs du passé. En cet an mémovahle où tu jaillis du cerveau de l'artiste, la terre maternelle fut comme visitée par la pitié des Dieux accordant la plus noble des revanches à son courage, humiliant à tes pieds l'orgueil même des vainqueurs. Nos fils reverront-ils jamais cette apothéose sublime ? Est-ce l'hymne glorieux d'une aurore ou le dernier éblouissement d'un déclin qui passait pour nous, dans l'air et qu'emportaient les souffles du ciel ? L'avenir éclaircira cet inquiétant mystère. Mais, quoiqu'il arrive, le souvenir d'une France, dépassant en éclat, toutes les Frances anciennes, la mémoire d'un Paris laissant bien loin les mémoires d'Athènes et de Rome, persistera toujours dans ton marbre et défiera même sur nos ruines, les lâches injures du temps !

ROGER (rrançois)

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