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LE MIROIR

fL faut convenir que Narcisse fut un sot. Sitôt qu'il eût découvert la source où se réiDétait son image d'éphèbe concupiscent, il se laissa choir parmi les fleurs languissantes comme lui, se penchant sur l'eau sans relâche, si bien qu'il s'éteignit dans l'inutile contemplation de soi-même, ce qui fit sourire de pitié les sages et les amants.

La Femme, si fort éprise et, si justement qu'elle le soit, de sa propre beauté n'aurait pas eu cette constance. L'en.

uni lui serait l)ieii vite venue de cette occupation monotone de se mii'ci-, sans Ijouger, jusqu'au trépas. Elle aima 1 lien mieux emporter la source avec elle. Elle emporta dans ses mains un peu de l'onde où elle s'était contemplée et le miroir fut inventé.

Ce fut désormais sa plus fidèle compagnie. Elle ne fit plus un pas, dans le monde, sans ce confident dont les lés laides, elles-mêmes, implorent mie flatterie.

Le miroir est devenu le plus aimé des joyaux. Ayant aujourd'hui, après mille transformations, la durée et l'éclat des pierreries, c'est dans un cadre de bijoux, non plus sous une couronne de fleurs sauvages qu'il apparaît. On le pend à la ceinture ou Lien on l'enferme dans l'ivoire, toujours prêt à sortir de son écrin pour les savantes études que comporte la coquetterie. Grâce à lui, un cheveu rebelle est remis à sa place, une imperceptible ride s'efface, plus d'ombre enveloppe la douceur mystérieuse du regard.

Celle qui nous est montrée ici, dans la grâce vigoureuse de sa jeunesse presque encore en fleur, n'en est point encore à ces subtilités des grandes dames jalouses de plaire longtemps.

Bien franchement et avec une fierté insolente elle se contemple et se sourit à elle-même.

Dans l'ovale étroit qu'elle éloigne pour augmenter le champ de sa réflexion, un simple mouvement des doigts

se levant on s'abaissant lui montre, tour à tour, la grâce de son front enfoui dans l'or vivant de sa clievelure, la douceu]' de ses yeux qu'une ombre satisfaite estompe, le beau fruit rouge qui lui a mûri aux lèvres et qui s'ouvre, comme mie grenade mure, sur la blancheur des dents ; puis le joli coquillage nacré que fait sa petite oreille à peine sortant de l'épaisseur touffue des bandeaux ; la ligne harmonieuse de son cou dont l'ivoire est teinté, à la nuque, d'une belle coulée d'ambre clair, l'inflexion exquise de ses épaules et le petit bout de son doigt seulement émergeant des épaisseurs du chignon où il s'est enfoncé.

Un imperce]3tible mouvement encore et la gorge se révèle, gorge de vierge impatiente et dont la pointe jumelle et purpurine semble tendue vers le baiser de l'amant qui va venir ; double vague qu'un souffle mystérieux soulève, double colline où se creuse un nid pour les tièdes et furtives caresses. Longtemps elle demeurera devant cette image de marbre animé, la plus noble qui concoure aux splendeurs de la féminime jeunesse et la plus tôt flétrie par la main sacrilège du temps.

Le miroir se penche encore d'avantage, insensiblement, comme obéissant à une action mystérieurje. Le beau lac poli du ventre que fleurit un unique nénuphar se développe, imperceptiblement ridé par d'invisibles zéphii-s, blancheur laiteuse que rose çà et là comme un reflet d'aurore lointaine.

Arrêtez vous, Là curieuse ! La bêtise de mon siècle m'empêclierait de vous suivre plus loin, au moins pour conter au lecteur vos découvertes et les miennes. Soyez pareille aux pudiques paysages dont les bois mystérieux se voilent de buées matinales. Au fait, un autre miroir est peut-être derrière vous, que nous ne pouvons voir, et qui renvoie, à celui que vous tenez à \sb main, l'illusion du reste de vos charmes, la courbe exquise de vos reins satinés qu'un duvet d'or velouté à peine, l'arrondissement voluptueux de vos hanches, et plus bas. Ah ! mon Dieu, que mon siècle est décidément bête ! Eegardcz sans moi, mignonne, et regardez longtemps. Oncques ne verrez vous rien de plus charmant au monde, si longtemps que vous viviez.

EÏÏ&ÈIE THIEIOI

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