‹ Le nu de Rabelais, d'après Jules GarnierChapitre 2 sur 5 · VIII AVANT PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT PROPOS

Jules Gamier souriait quand je lui soumettais cette théorie peu encourageante à son dessein et qui ne Fen dissuadait nullement.

Cest que^ dans son cerveau^ plein de fleursvivantes et largement épanouies, passait la double fantaisie dHun Gargantua et d^un Pantaguuel nouveaux où Vénus serait^ comme par miracle, descendue.

Cest ceux-là^ à la vérité, dont il a fait les images, avec tant de grâce et de belle humeur, et comme pour un texte que fai cherché à mon tour, très humblement écrit en marge de celui de V homme de génie qui sut faire un Livre immortel sans y faire entrer Vamour.

Ma tâche a donc été, sans autre prétention aucune, que de rendre un hommage posthume à unartiMequi n'est pas toujours mis en sa vraie place, et dont la renommée actuelle n'égale pas le réel talent; et encore de commenter, par un caprice de plume, le caprice toujours en éveil de son piriceau.

Je ne sais si j'y ai réussi; mais n*eussé-je fait que retarder, pour une mémoire digne d'estime et de sympathie, les ingratitudes de l'oubli que je m'estimerais encore heureux. Rabelais, dans la sérénité de sa gloire immortelle, n'a pas besoin qu'on décore le socle marmoréen de sa gigantesque statue. Mais nos oeuvres, plus fragiles que la sienne, ont besoin de sesoutenir l'une à l'autre enlacées^ comme deux lierres aux pieds de ce géant.

ARMAND SILVESTEE Octobre 1891 .

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Au millieu de la basse court estait un magnificque de bel alabastre.

Gargantua, Liv.

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3Wr ous sommes, s'il voas plait, à l'Abbaye de Tliélème, S® « en la basse court » dit le texte, ce qui nous donne à penser qne le vieux mot a beaucoup changé de sens. I)c cette <t basse court n en effet, les hôtes ne sont pas du broyants volatiles pépiant dans un rayon de soleil, mais de beaux seigneurs et de nobles dames, merveilleusement

vétns et qui, daus un beaa paysage aux horizons grands ouverts, goûtent la fraîcheur des ombres se jouant dans la lumière.

Aux premiers, le bon Gargantua a souhaité, comme vous voyez, la bienvenue :

Cy entrez, vous, et bien soyez venus,

Et parvenus, tous nobles chevaliers.

Cy est le lieu où sont les revenus

Bien advenus : afin qu'entretenus.

Grands et menus, tous soyez à milliers.

Mes familiers serez et péculiers :

Frisques, galliers, joyeux, plaisants, mignons,

En général, tous gentils compagnons !

Et à celles-là :

Cy entrez, dames de haut parage,

En franc courage. Entrez-y bon heur ;

Fleurs de beauté, à céleste visage,

A droit corsage, à mainte et prude et sage.

En ce parage est le séjour d'honneur.

Le haut seigneur, qui, du lieu fut donneur

Et guerdonneur pour vous Ta ordonné,

Et pour payer à tout, moult or donné.

Peut-être ce dernier compliment manque-t-il un peu de délicatesse ; car il n'est pas du meilleur goût de faire sentir aux gens qu'on invite ce qu'ils vous coûtent, mais le bon Gargantua n'en était pas .à ses subtibilités. Les beaux seigneurs et les nobles dames non plus, car ils semblent avoir accepté avec joie son hospitalité. Et dans cette clarté bien douce que tamisent, par endroits, les feuiUages, ils se promènent, nonchalants, amoureux, les belles s'éventant

LE UrU DE RÂJ3ELAJ» 11

d**!!!! éyentaîl en plumes et les galants leur débitant des madrigaux.

Une fontaine d'où leur vient l'image sacrée des voluptés antiques, dans l'harmonieuse nudité des formes, mêle ses fraîcheurs charmantes aux baisers de l'air. « Au--^ dessus les trois Grâces avec cornes d'abondance y> dit Rabelais qui semble s'être rappelé ce beau château de Saint-Maur-les-Fossés dont le cardinal Dubellay était possesseur et dont lui-même parle avec admiration dans son épître en tête du chapitre IV.

L'illustrateur a supprimé l'attribut des cornes, lequel n'évoquait vraiment ici ou qu'une image grossièrement matérielle ou qu'une déplaisante idée.

Dans Rabelais l'idée des délices de l'Amour le cède presque toujours à celle des ripailles, et plus volontiers décritil de belles agapes « bien arrosées de purée septembrale » que les joies silencieuses qui nous viennent de la possession, ou même de la simple contemplation de la Beauté. C'est un sens latin qui manque certainement à ce grand gaulois. Ce n'est pas à son œuvre qu'on pourrait donner, comme épigraphe rétrospective, le vers admirable de Victor Hugo.

Chair de la Femme, argile idéale, ô merveille I

De la Femme, il n'a pas cette impression respectueuse, passionnée. Est-ce une illusion ? Mais il me semble que, dans l'image qui nous occupe, ces trois Grâces sans voiles qui soutiennent, de leurs massives chevelures, cette vasque murmurante, les mains ramenées sous leurs beaux seins

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pesants pareils à des coupes où se peut boire rimmortelle ivresse des amants, jettent un regard de dédain, et de reproche presque, pour ces passants de la vie qui ne les regardent même pas et qui échangent de menus propos de galanterie, quand, autour d*eux, dans les feuillages frémissants, dans le gémissement des eaux, dans les souffles parfumés des roses, monte vers le ciel, l'hymne de l'éternelle et triomphante Beauté nue î

Et natatoires avecques les bains mirificques à triple . solier, bien garni\ de tous assortements et foison d'eau de myrte.

Gargantua, Lit. I, Ch. LV.

jUn la lectnre de cette pixidigieuse deBcription de l'ab- ^ baye de Thélème, il semble que Rabelais ait voulu nom donner one idée dn Paradis qne concevait sa concnjÔBcence de moine révolté contre les rigaears de la règle et

ajant rêvé longtemps, dans les silences dn cloître, d'nne

revanche de volupté. C'est donc un très curieux chapitre de son livre que celui-là, en ce qu'il nous montre Tidéal matériel, pour ainsi parler, de ce puissant et Imaginatif esprit. £h bien, il faut convenir que cet idéal ne s'élève pas très haut et que ce n'est point là qu'il faut chercher la mesure de son génie.

Il n'y a point à dire, en effet, que son abbaye soit un lieu où les souffrants d'ici-bas trouveront ce que Mahomet promit à ses fidèles. Très prudemment (Jargantua n'y convie aucun martyr, mais ceux seulement qui, ayant appris déjà à bien vivre, veulent y mettre leur expérience à profit.

Tous, nous avons eu, dans l'esprit, notre abbaye de Thélème.

Dans les heures mélancoliques de la vie collégienne, où la virilité s'épanouit tristement sans pouvoir confier au ciel, aux étoiles, aux arbres, au grand air ses obscurs souffrances, comme une fleur sans soleil, il me souvient d'avoir évoqué des visions ressemblant fort à celle-là où passaient des femmes nues toutes parées de la grâce antique, promenant dans de beaux jardins ou des oiseaux et des papillons les effleuraient de leurs ailes, ou bien encore comme les nymphes des idylles demeurant, délicieusement frileuses, dans la fraîcheur des eaux.

Et mes sens inconscients s'exaltaient, chastes encore devant ces images en y mêlant je ne sais quelle mystique poésie faite de mon éducation spiritualiste et païenne à la

fois. Pais, dans une adolescence plus saine, dont les vigaears avaient grandi, c^était un désir, plus net encore, mieux formulé des formes se mêlant en d'étranges caprices.

Oui, en ce temps là, j'aurais volontiers conçu mon Bois Sacré comme Jules Garnier nous le montre, en ces trois images successives où il me semble avoir beaucoup ajouté de ses propres impressions au texte qu'il paraphrase.

Je ne sais vraiment laquelle j'eusse aimé davantage de toutes ces belles jeunes femmes semblant fleurir, comme de vivants volubilis, la colonne d'où pend le grand voile qui les protège dans leurs nautiques plaisirs.

Toutes me semblaient alors également charmantes, celles qui portaient la beauté triomphante dans la jeunesse, que leur front se cachât sous une épaisse toison noire ou que leur nuque s'épanouit dans un frémissement d'or, que leurs chairs eussent l'éclat doucement nacré de la rose ou la matité des fruits veloutés que longtemps a dorés le soleil ; que leur élégante allure rappelât la souplesse de Diane ou que leur majesté naturelle évoquât le glorieux fantôme de Junon.

Toutes me semblaient alors également désirables, celles dont les regards avaient le secret de mon martyr»; et dont la bouche murmurait la joie mystérieuse du baiser. Et, comme une brise folle, à toutes les fleurs d'un parterre, de Tune à l'autre allait mon désir léger !

Cet éclectisme gourmand est le privilège de la jeunesse.

\ . 16 LE KU DE RABBLAIâ

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Mais oeuz qui doivent être de vrais amants s*en dégagent peu à peu pour Tappctit unique d'une beauté faite selon des conceptions personnelles, pour ainsi dire élue entre toute les autres.

Rabelais ne paraît pas avoir passé ]>ar ce nouvel état. Il semble certain qu'il n'aima jamais une femme et il est même douteux qu'il ait uinié la Femme dont il ne parle pas avec ce respect que la Deauté impose à tous ses fervents.

Car j'en sais qui, tout autant que lui, aiment les facéties de haulte gresse, mais n'y mêlent pas cependant ce mépris de l'amour même physique, lequel a encore son rôle sacré, puisque c'est en lui que gît la peri)étuité des races.

C'est l'imagination seule de son traducteur qui a peuplé les natatoires de Thélème de ces aimables visions nues faisant penser aux nymphes dont Pan lui-même, les trouvant endormies dans les hautes herbes fleuries, ne soulevait qu'en tremblant le voile. Ce joli tableau où rien vraiment n'évoque rien que de sain et d'auguste dans la volupté du regard, c'est à Jules Gamier que nous le devons tout entier et pas du tout à l'auteur de Gargantua.

Il m'est donc permis de tenter, par un travail inverse pour ainsi parler, de le traduire à mon tour.

L'horizon est fermé par un véritable rideau de feuil-

lage où palpite un vent léger, ce vent qui, ayant effleuré les eaux courantes, met conune un baiser luisant aux feuilles. Sur une bordure de gazon qui longe, en avant, ce joli bois si bien fait pour les confidences amoureuses, une jeune femme est tout de son long étendue, soutenue par son coude et une des mains noyée dans son épaisse chevelure, cependant que son autre bras s'étend tout le long de sa hanche, jeté conmie une arme vaine, pour rappeler une superbe image de Baudelaire.

Devant, et au pied même des marches de marbre poli qui conduisent au bassin où les eaux claires reflètent les formes frémissantes des baigneuses prêtes à y plonger, une femme est debout, à la chevelure brune que semble traverser, conmie une immense flèche, une des lances qui soutiennent extérieurement les draperies flottantes audessus des têtes. Ses deux mains ramenées au-dessus de sa nuque, y ramassent les lourdes boucles d'ombre, cependant que son torse d'une vigueur tentante et solidement posé sur l'épaisseur savoureuse des hanches se déployé, les deux jambes se tenant, l'une contre l'autre serrées, ne formant pour ainsi parler, qu'un seul pilier d'ivoire soutenant ce beau temple de l'amour, cet autel vivant.

Aussi semble-t-elle garder le seuil du sanctuaire dont nul Actéon ne profanera la solitude ; car Panurge, le facétieux, n'était pas encore venu qui devait, conmoie nous le verrons plus tard, faire sa plus grande joie de surprendre les demoiselles dans les plus décents détails de leur toilette.

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Sur les pierres arrondies dont les courbes parallèles s^éloignent jusqu^au niveau de la piscine, deux antres femmes sont assises qui n*ont pas encore dépouillé tout à fait leurs vêtements, Tune même encore él^mment habillée mais qui commence à dé<in^iTer le somptueux manteau qui nous cache ses épaules. C V'St comme un recueillement de toutes les choses autour de celles-là, de Tair dont la vibration s'amortit en effleurant leur visa<re, de Teau dont le clapottement s'arrête, du feuillage lointain lui-même dont le tressaillement s'endort dans la lumière.

C'est que nul spectacle n'émeut le décor comme celui de la nudité féminine soudain révélée. Le secret des plus grands artistes du nu a été dans le rendu de cette impression.

Voyez plutôt les nymphes d'Henner. Tout, dans la création ou ce que nous appelons ainsi, semble avoir été fait X)our la femme, celle-ci n'y saurait apparaître sans y causer un émoi fait d'admiration et de terreur. Toute la fable antique est là, qui nous montre la mer se refermant^ comme un berceau inutile, derrière l'apparition de Vénus et les roses naissant seulement pour joncher le sable sous les pieds blancs de la déesse.

Qui donc, dans ses souvcnîrà de jeunesse amoureuse, ne retrouve pas une de ces angoisses délicieuses, faites de religion éperdue pour la femme et de souvenirs païens^ devant celle qui allait se révéler à nos yeux dans la sincérité de ses charmes ? Il semblait que la Femme allait se

faire déesse, que Galatée, dépouillant ses langes, allait ressusciter Vénus !

Tandis que celle-ci, en souriant, achève cette toilette, solennelle seulement pour les amants qui aiment et pour les oiseaux qui passent, une autre dont le joli profil casqué, à la Minerve, d'une héroïque chevelure noire, se dessine en ombre sur le fond clair, a déjà trempé ses pieds dans l'eau frémissante, une main la retenant encore à la berge artificielle et glissante que ses beaux ongles roses égratignent sans doute.

Mais, dominant surtout cet ensemble de beautés épanouies, une silhouette de plongeuse élève ses tresses lourdes au-dessus de son front avant d'en mêler le flot à ceux de l'onde qui les tordronten spirale en se refermant sur lui.

Rien du geste tragique d'une Sapho qui va chercher dans la mer une tombe à sa taille et à la mesure de sa douleur. Je ne sais quoi de très noble cependant dans la pose et qui fait plus, qu'aucune autre de ces figures, penser aux belles images antiques. Les épaules d'un développement largement sculptural se penchent légèrement en arrière, développant la souplesse des reins qui se courbent en arc, s'épaississant ensuite aux hanches, tout le corps pesant sur la jambe gauche tendue, pendant que l'autre s'infléchit très harmonieusement.

Aussi cette vision est-elle celle d'une étoile se dressant

20 LE NU DE RAKELAIâ

aa bord du ciel, devant cet azur de Fcau qui reasemble à celui du firmament ; et, au-dessus de cette tête pleine de fierté, cherche-t-on le rayonnement do queUine astre invisible dont serait éclaire tout ce voluptueux paysage.

Nous pénétrons, vers la droite, dans une partie plus ombreuse du tableau, bien qu'une clarté très douce, une lumière d'apothéose y filtre pour ainsi parler. C'est, au fond, comme un sanctuaire qui s'ouvre, au centre duquel sans doute, est une image de Diane celle qui présidait au bain des naïades dans les Olympiens bocages.

Là les colonnettes sont enveloppées de pampre où viennent bourdonner les insectes d'or où s'aventurera peut-être, en automne, la lèvre gourmande de quelque Silène égaré.

Presque parallèle à ce jet de verdure enveloppant le» pierres, une autre baigneuse est debout qui semble irrésolue avant d'ajffronter le baiser froid de l'eau où tremblotte son image, ce qui lui semble peut-être d'un présage inquiétant.

Laissons-là donc à ses incertitudes pour écouter ce que se disent, au premier plan, ces deux superbes créatures dont l'une, assise au revers de la margelle historiée, s'y retient d'une main, ce pendant que, de l'autre bras, elle soulève au-dessus de sa toison mouillée, une draperie qui se replie jusque sous ses cuisses épaisses ; dont l'autre, vue de dos, la tête appuyée contre une colonne, lui demande sans doute, si quelque autre joie ne les attend pas quand les étoiles se sont levées et, à leur tour, plongeront radieuses dans le frémissement des flots.

Dans ces feuillages charmants la chanson des rossignols s'éveillera^ sans doute, et aussi celle des amants qui, de loin, soupirent.

Qui sait si les méchantes ne complottent pas de se montrer très cruelles avec ces soupirants lointains ? Ah ! les Femmes qui causent tout bas! que n'avons-nous à en craindre !

Mais non ! l'Abbaye de Thélème est le séjour des amours sincères ouvrant librement leurs ailes sous le grand ciel, des tendresses au grand jour et sans hypocrisie. C'est en vérité, ce que j'y aurais le mieux aimé, n'étant pas de ceux qui ont besoin de quelque torture pour aimer davantage. Encore un rêve de mes Abbayes de Thélème autrefois entrevues ! Les Femmes y abjuraient toutes les cruautés de la coquetterie pour n'en garder que les attentions délicates pour nous.

Et ce n'était pas déjà si fou pour un adolescent ignorant de la vie!

Que de temps nous gâchons aux vaines escarmouches de la galanterie quand ce temps nous est si parcimonieusèment mesuré par le destin !

Et tous les jours passes dans la tristesse Nous sont comptés comme des jours heureux !

dit une vieille chanson du dernier siècle et qui a bien raison!

Promettez-vonB de meilleures joies, mesdames, vous qni causez ainsi, collant chacune nnc oreille à ce marbre conmie si c'était Ini qui vous devait parler tout bas, vous conseillant la dureté qui est sienne, ({ue celle de faire enrager ceux qui meurent pour vous, attendant aussi, anxieux, cette belle nuit constellée où chantera le rossignol dans les buissons.

Il est, plus loin, après les bois qui semblent envelopper cette fontaine, de belles prairies ou s'allumeront les vers luisants, où la rosée sèmera des perles, où les fleurs mourantes exhaleront de doux parfums et qui s'ouvrent, comme de grands lits embaumés, aux loyales tendresses, aux étreintes infinies. Là les baisers chuchottent harmonieusement et la grande pitié des cieux descend sur tous ceux qui aiment !

Tout au fond, le long du sanctuaire dont le dôme se creuse sur une poussière d'ombre, où se perdent les formes, d'autres femmes sont encore posées, s'appujant à la pierre qui tiédit à leur toucher, deux d'entre elles assises qui semblent assister, attentives, aux jeux de leurs compagnes, la troisième debout et qui paraît tentée par une dernière ablution, semblable à ces beaux oiseaux de mer qui, avant de s'élancer étendent leurs grandes ailes blanches.

Et voilà que nous avons été d'un bout à l'autre de ce rêve vivant, de ce poème de chair rajeunie, affermie, rosée ' par le baiser maternel de l'eau. Car Ténus n'est pas oubliée de sa mère.

LE KD DE BABELAJB 3S

Et c'est pourquoi l'antique symbole nous parle éteraellement de la beauté de la femme mêlée au oaprice du flot perfide comme elle, comme elle attirant et en qui descend, comme en elle, le regard menteur du ciel.

Il ne semble pas que BabelaîB, dans ce passage, en ait été préoccupé le moins du monde. Mais Gamier y a pensé pour lui et nous lui devons d'avoir édifié le vrai Thélème de nos anciennes rêveries, celui oii de belles femmes unes promènent devant les regards, l'immortelle tentation, BOUS les fraîcheurs des ombragea, au bord de sources qui cbanten t, dans ce décor, amoureux lui-même, de la Nature où toutes ces figures passent dans un enchantement, où tout ne semble fait que pour cette constante apothéose t

Mais Prère Jean des Entommeures n'en demandait vraiment pas tant et plus volontiers recherchait-il les mystères des bocages pour humer le piot au frais que pour y parler le langage sublime des amants.

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// gettoit dedans le dos des femmes qu'il voyait les plus acreste'es, et les faisait despouHler devant tout le monde.

Pantagruel Lii. II, Chap. xvi.

«Ha description de l'abbaye de Thélème nons a montré W comment Frère Jean des Entommeures concevait l'amonr de la Femme, et il faut bien penser qae c'est Rabelais qui parlait nn peu par sa bouche. Nous voici maintenant devant le héros véritable da Pantagruel, devant rimmortel Panni^ et nous allons apprendre comment il entendait la galanterie.

Mais d'abord an reproche bien léger à Fauteur de cette image. Comme Gustave Doré, il s'est laissé aller à nous montrer un Panurge très peu ressemblant à celui que Rabelais a portraituré lui-même. Celui-ci nous apprend, en effet, que Panurge avait « un nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir ]», vous entendez, c'està-dire droit et étroit. Et, si vous êtes physionomiste le moins du monde, vous saurez que ce nez est celui des plaisants à froid.

C'est donc, à mon avis, une erreur de s'imaginer Panurge s'esclaffant soi-même de rire à ses propres farces. Vraisemblablement il demeurait sérieux comme un âne qu'on étrille tout en regardant les effets comiques s'épanouir. Et ceux-là sont les plus drôles qui sont doués de cette impassibilité dans la farce. Moi je ne puis concevoir Panurge autrement, et le nez que décrit Rabelais implique absolument ce caractère.

Car les rieurs ont toujours le nez bon enfant, arrondi, comme un fruit pendu au-dessus de la bouche largement ouverte. Il existe dans les traits une logique qui n'échappe qu'aux superficiels. Telle inflexion des lignes en impose une autre, et l'entraîne fatalement. Imaginez, au lieu de ce Panurge camard, un Panurge risiblement mélancolique devant cette dame nue et le tableau sera assurément plus plaisant.

« Bien galant homme de sa personne » ajoute Rabelais, qui, néanmoins, se hâte de dire encore : « sinon qu'il était quelque peu paillard, »

Je ne vois pas clairement la galanterie dans cette Anecdote dessinée, mais j'y vois clairement la gaillar-

dise. Panurge a trouvé ce délicat moyen de faire se déshabiller une dame devant lui, de lui jeter des poudres irritantes sur la peau. Cette façon d'être galant peut aller avec toutes celles qui sont décrites dans cet étrange chapitre des mœurs et conditions de Panurge. Nous l'y voyons encore, en effet, se distraire avec des « cornets tout pleins de puces et de poulx, qu'il empruntait des gueneaux de Saint-Tnnocent, et qu'il jettoit, avec belles petites cannes de plumes dont on escripst, sous les coUetz des plus sucrées damoiselles qu'il trouvait, et mesmêment à l'Esglise ; car jamais ne se mettait au cœur en haut, mais toujours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à à vespres, comme au sermon. »

Et le drôle entendait donner une leçon de morale à ses contemporaines I Remarquez bien, en effet, qu'il gardait ses affreux cornets pour les damoiselles « les plus sucrées y> comme son ^ alun de plume i> pour les dames les plus acrestées » ce qui veut dire portant le plus haut la tête et avec le plus de prétention.

Franchement je trouve la leçon un peu rude pour l'orgueil et pour la coquetterie. De quel droit reprocher à la femme le juste sentiment de sa beauté et le désir, flatteur pour nous, de se rendre encore plus belle ?

Non, mon cher Panurge, que j'aime cependant de tout mon cœur et conmie un frère, vous n'avez pas raison de rire. D'abord parce que la forme authentique de votre nez ne vous le permet pas. Ensuite parce que votre plaisanterie est d'un goût détestable.

Allez donc semer des traînées de poudre à canon sous

LE SX! I)B KABBLAIS

les pas dn gaet qui B*cnfiura « cnidsnt que ce soit un fen Saint- Antoine qni lui arde ans jambes » ; attachez de petites qnenes de renard on des oreilles de lièvre i, la lobedei ces panvres maîtres es arts et théologiens ». Gardez, pour les chicanons, votre excellente * tarte Bourbonnoise ». Mais, de grâce, laisBez en paix et les damoiselles même, « les ploa sucrées » et les dames, mSmes, les pins acrestées » !

Qae la me de la beauté nue, qui désarma les ligueuTB d'nn aréopage, trouve grâce devant votre bonne humenr de mauvais plaisant ! Non I c'est pitié que cette belle fille qui n'a jeté son habit à terre que pour se rougir soimême la peau, en y poursuivant la poudre perverse dont vons lut avez méchamment jeté les brûlures. Que ne gardez-vouB votre « alnn de plume » pour quelque bon moine bedonnant qui en eut jeté, du coup, son froc aux orties et nous fut apparu comme un joyeux Silène poursuivi par les abeilles dont il avait voulu voler le miel !

Le pape Calixte esloit barbier de maitjoinct

Pantagruel Ut, il, Chap. XSX.

3wK pea d'érudition me semble le seul commentaire poa- %i§ aible de ce teste dont le dessin est une traduction admirable de décence.

Il y eut trois papes Calixte, Eans compter nn snbl-pape du même nom.

Le premier, qni représentait Saint Pierre en l'an 218 de l'Église, se recommande à la mémoire des marcbands de maiée par l'institotion des quatre temps où l'usage du poisson est seal permis.

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Le second, qui porta la tiare de 1119 à 1124, favorisa, sans doute, le commerce des biscuits et des vins mousseux en tenant à Keims un concile.

Le troisième, qui régna à Rome de 1455 à 1459, eut l'heureuse idée d'élever aux plus hautes dignités de l'Eglise le doux Roderic Borgia, son neveu, qui devait devenir Alexandre VI.

Duquel des trois Rabelais entend-il faire un barbier ? Mes œuvres complètes richement reliées à qui me le dira! Les braves gens qui ont cherché un sens profond à chacune des métamorphoses posthumes dont la description emplit ce chapitre dont le titre prétend nous donner des nouvelles des <l diables et des damnés d, me semblent avoir perdu un temps qu'ils auraient infiniment mieux employé aux délices de l'amour.

Toute cette nomenclature est certainement de haute fantaisie et Rabelais qui, comme tous les grands écrivains de race, avait, avant tout le don des mots, y a fait sonner tout simplement ceux dont le rapprochement était le plus cocasse et le plus inattendu. C'est ainsi qu'il fait Thémistocle verrier, Démosthènes vigneron, Achille teigneux, Xercès saulnier sans qu'il y ait la moindre apparence de bon sens satyrique à tout cela. C'est une Uberté du génie de rire sans avoir à en donner la raison.

J'aime mieux la jolie description qui suit cette page de vocabulaire facétieux. « Je vis, dit Epistemon qui revient des enfers et dont on a raccommodé la tête, Epictète vestu galamment à la Françoise, sous une belle ramée, avec force damoiselles, se rigoUant, beuvant, dansant, faisant

en tous cas, grand chîère, et auprès de loi, force écus an soleil. Au-dessus de la Halle estaient ces vers escripts :

Saulter, danser, faire les tours, Et boire vin blanc et vermeil :

Et ne rien faire tous les jours Que compter escus au soleil.

ce Lorsqu'il me vit, il m'invita à boyre avec luy courtoisement, ce que je fis volontiers et choppinasmes théologalement d.

Ce petit tableau, qui semble emprunté à un coin de paysage de l'abbaye de Thélème, n'est-il pas vraiment charmant ? Et ce qui suit est aussi d'une gaieté parfaite : « Cependant vînt Cyre luy demander un denier en l'honneur de Mercure, pour acheter un peu d'oignons pour son souper. — Rien ! Rien ! dit Epictète, je ne donne point de denier. Tiens maraud, voylà un escu, sois homme de bien ! »

Est-il vraiment besoin de passer à l'aulne du bon sens et de cribler au crible de la raison cette jolie poussière dorée de fantaisie où le génie de Rabelais s'envola comme dans un beau rayon de soleil î La poésie n'est-elle pas d'essence indéfinissable ? Tout cela est d'un poète.

En attendant le pape Calixte fait rire à ses dépens.

Si c'est le troisième, je le regretterais pour Rabelais. Car ce fut celui-là qui travailla le plus à la béatification anticipée de notre Jeanne d'Arc « la bonne Lorraine, » conmie l'appelait le vieux Villon. En effet réunit-il et pré-

LE KC »K B&BELAIS

sida-t-U en personne la OommisBion tbéologique qui rédoieit à néant les calomnies des évéqnea français et proclama martyre la vierge de Vancouleure qne l'Église aujourd'hui réclame comme sienne et qne l'Angleterre ae met à admirer furieusement !

Mais qu'attendre de la verve irrespectnense de Kabelaîs qui, dans le même chapitre, pose devant l'image auguste de Cléopâtre l'étal d'une marcliande des quatre saisons, et fait tenir k Hélène l'immorteile, un burean de placement ; qui nous montre la glorieuse Didon vendant des champignons, et Sémiramis nettoyant la tête des galeux !

Oui, Mademoiselle qui, les deux mains rejointes andesBUB de la tête, rêvez en regardant le pape Cslixte promener, sur le cuir luisant, le fil du rasoir, voilà ce que Sabelais fit, en enfer, de tout ce qui avait été la Beauté et la Oiâoe plus belle encore. Mais n'en croyez pas on traître mot. Tout cela est pure fantaisie d'un philosophe qui écrivit peut-être le seul chef-d'œuvTe sans amour !

Excepte^ que par mes songeries j'avqys une femme jeune, gualante, belle en perfection... Elle me flattait, me chatouilloit, me testonnoit, me baîsoit, me accolloit ,et par esbattement me faisait deux belles petites cornes au dessus du front.

Paiilagi-uel, Li<r. 111, Chap. SIV

Mf ODS gommes en l'un des fameux chapitres où Panurge ^^ ae demande « s'il se dojb marier » et qui sont parmi les pluB beaux du Pantagruel.

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MaÎB pourquoi encore ce Panurge an nez aplati, aux lèvres épaisses ? Heureusement que nous avons mieux à faire qu'à [regarder le ronfleur. La figure de femme que Tartiste a mise auprès de lui est une des plus charmantes qui soient sorties de son crayon. Elle a la grâce d^un Boucher et la belle abondance charnue qui tout d'abord exalte la tentation.

Vraiment, je n'eusse pas souhaité à Saint-Antoine de la rencontrer sur son chemin!

J'imagine encore que si Panurge n'eût pas profondément dormi, il eût trouvé mieux à faire qu'à se laisser planter cette symbolique parure au-dessus du front. D'autant que Pantagruel lui explique bien que, tout en s'esbattant, telle aimable personne le ne fera <i realement et en apparence extérieure cornu au front, comme portent les satyres ; mais ne lui tiendra la loyauté conjugale, aussi à autruy s'abandonnera et le fera coqu. *

Il est vrai que Panurge proteste ensuite et assure que cet emblème est celui, non pas de la perfidie dans sa maison, mais de l'abondance dans son ménage. « A ce demeurant, je serai heureux et comme im tabour en nopces, toujours tonnant, toujours ronfiant, toujours bourdonnant et pétant. »

En voilà un qui n'est vraiment pas difficile sur le choix de l'humaine félicité I Mais est-il bien vraiment besoin de se marier pour faire toutes ces jolies et délicates choses ?

Ce que vous auriez pu dire plus sagement, ô Panurge, c'est que le jeu auquel vous semblez sûr de perdre vaut, comme on dit, « la chandelle, d

Pas de femme vaut moins qu^ane femme infidèle ! dit je ne sais plus quel personnage de la Comédie française.

Qn'est, si vous plaît, l'ennui d'une coiffure dont la plantation ne vous a fait aucun mal, comme vous en convenez vous-même, et laquelle sied d'ailleurs à votre genre de beauté, auprès de la très enivrante joie de posséder tous les charmes dont le copieux détail vous a été révélé en songe? Â savoir de savourer les amoureuses délices dans ces beaux bras dont le tiède ivoire enveloppera votre cou, de respirer le parfum vivant de cette belle chair allanguie par le plaisir: de sentir le frôlement de cette belle chevelure dénouée et de cueillir, sur ces lèvres souriantes, la rose humide du baiser!

Tout cela n'est-il pas pour consoler un homme de bien des déconvenues d'un honneur de convention ?

Car vous n'êtes pas de nature très délicate, sur ce point, ô Panurge ; ni l'un de ces raffinés de monde qui ne peuvent sentir, en leur voisinage même, aucune défaillance à la vertu. Ah ! vraiment, dans l'interprétation de ce songe, je n'aurais pas tenté, comme Pantagruel, de vous épouvanter au sujet d'un malheur commun et qui vous est dû d'ailleurs plus qu'à aucun autre, mon doulx et précieux Panurge. Car ce n'est pas après avoir vous-même fourragé, comme un cheval échappé, dans l'honneur des autres époux, qu'il vous convient, une fois époux devenu, de tant faire le difficile.

Ah ! bien plutôt regardez ce qui vient aux sages en mariage, à ceux qui ne se marient que pour avoir une femme qu'ils n'auraient pas obtenu autrement. Or, celle-ci ne me

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semble pas faite poar vos fugitifs plaisirs, mais bien plutôt digne d'une longue et laborieuse tendresse. Ses appâts ne sont pns de ceux dont le tour se fait en quelques heures et vous en avez pour longtemps, de délicieuses nuits, avant do vous lasser de votre bien.

N'en demandez pas davantage î Dites- vous surtout que lorsque le moment sera venu de mêler quelques cornes de bélier à votre chevelure moins épaisse déjà, ceux qui viendront à la rescousse de ce facétieux travail n'auront, au demeurant, que les restes de votre repas. Soyez mauvais riche, Panurge, en ne leur en laissant vraiment que les miettes. Un poète a fort noblement dit :

Le repas est fini, quand j'ai vidé mon verre, S'il y reste du vin, les laquais le boiront ?

En attendant, buvez frais vous-même, Panurge, à cette belle coupe d'amour!

Et sus le perron de la porte se recoursa sa robbe, cotte et chemise, jusques aux escella, et leur montrait son cul.

PiiHlagruel, Lit. III, Chap. XVll.

(t^ ous ne voub douteriez pas que celle qni nous montre ®^ ce curieux apécîmen de sa persoime soib tine horrible Sibylle de Panjoust dont Habelaia a dit plus haut : a La vieille estait mal en pouinct, mal nourrie, édentée, chasaieuHe, courbaasée, ronpieuse, langoureuse, etc. »

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Parblea ! Madame la Sibylle, que ne vous tonmiez-vons pins tôt ! Bien qno nous aoyions gens accontoniéB à parler à des visages, celui que yons nous montrez nous semble valoir infiniment mieux que Tautre. Bt que cela vous soit une belle leçon, gens superficiels, qui vous détournez d'une femme dès qu'elle n'est pas jolie et paroe que les traits de sa face ne vous auront pas charmé I Que ne vous ditesvous qu'on ne connaît pas une fenmie dont onn*a tu que les jeux, ceux-ci f usseot^ils petits, et le nez, oelui-oi futil camus?

Dame Nature est volontiers compensatrice et garde des surprises aux laborieux qui cherchent plus loin que l'élégant mensonge du vêtement. Epistemon et Panurge ont donc tort de s'en aller juste au moment où la sorcière leur révèle ce qu'elle a certainement de mieux. Et je ne saurais mieux dire la place importante que j'assigne à ce lunaire élément de la Beauté qu'en donnant le jour à cette belle ode que je composai jadis en son honneur :

Toi sur qui la Beauté repose Comme sur un trône géant, Marbre vivant, veiné de rose ; Salut, ô féminin séant I

Salut, séraphique fromage Dont la blancheur tente les yeux.

Comme Tétoile dont le mage, Suivait l'éclat mystérieux !

Salut, fruit des jardins antiques, A l'homme coupable interdits, Pêche dont les velours mystiques Ont un parfum de Paradis !

LU NU DE RABELAtS

Saint, Buperbe mappemonde Qu'on étudie avec ferrenr, Dont la forme jamelle et ronde Fait le géographe rÊTeur !

Salut, poème en deux volumes Dont on baise chaque feuillet.

Qui cliarmes les sens et rallumes Le feu d'amour qui sommeillait 1

Saint, astre nocturne et tendre

Près de qui la lune pâlit,

Que, dans sa chambre ont peut attendre.

Dont le ciel est un ciel de lit !

Boite dont Pandore amoureuse Caciie à tons l'odorant secret !

Beaa lac cîrcnlaire où se creuse La fleur d'nn nénuphar discret !

Bloc de l;s, montagne de neige Où gît nn invisible aimant, Il vaut mieux être votre siège Que celui du gouvernement !

Voilà mon avis, mon doulx Panui^

Et suys en ceste opinion [aussi estait i'hermite de Saincte Radegonde au-dessus de Ckinon) que plus aptement ne pourraient les kermites de Thebaïde macérer leurs corps, dompter ceste paillarde sensualité, déprimer la rebellian de la chair que le faisant vingt et cinq ou trente foys par jour .

Pantagruel, Li<r. [II, Ctiap. XXVI.

JlIola ! Frère Jean, comme votib y allez, et que Eondî- ^^ bilis, le bon médecin qne conBnlta Panurge doit avoir belle envie de rire I Yods nons la bâillez bonne, mon compagnon, malgré qne vons invoqniez l'antorité dn c fray Seyllino, qui rab de Saint- Yictor-lès-ÏIarBeille >.

Vous ressemblez fort, mon camarade, à ce Gascon qui, marquant d'un trait de crayon, le compte de ses exploits nocturnes, et j trouvant, le lendemain, un zéro entre deux uns s*écria : (c Cent dix ! y> d*où le mot sandis ! qu*on prête encore aux Gascons de comédie.

Il se faut garder de cette jactance aussi bien que de la modestie exagérée de Thomme entre deux âges, qui composa ce quatrain :

Ayant su régler ma conduite, Je puis, sans en être éreinté, Aimer encore deux fois de suite, L'une en hiver, l'autre en été î

C'est le juste milieu qu'il faut chercher, dirai-je, en cette déhcate matière.

Mais volontiers je l'abandonne pour contempler ce sage hermite de Sainte-Radegonde, dans son paysage neigeux dont l'horizon est comme dentelé de frimas. J'entends d'ici l'oraison qu'il murmure devant la maigre croix dont un lierre enveloppe, seule, la tige, où ne pend l'image d'aucun Dieu. Et même encore je me complais à regarder le prie-Dieu vivant sur lequel il se renverse doucement en cette prière. Ce beau coussin de chair n'est pas fait pour chanter les litanies, mais bien pour y égrener le chapelet des Caresses.

Mais, en vérité, ce moine me semble en demander trop.

La gloutonnerie, en amour, ne me paraît pas le dernier mot du plaisir. J'y préfère le sentiment délicat des

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gourmets qui se contentent de moins de plats, mais les veulent mieux assaisonnés.

Et je ne fais appel ici à aucune lascive imagination. Au contraire! Ma pensée très nette est que ce qui fai^ l'Amour pourvoyeur des races à venir n'en est pas le meilleur. Le doux recueillement qui accompagne ses divines lassitudes, la contemplation muette de la Beauté dans son abandon, un retour de la pensée vers un idéal de splendeur immortelle dans une vie meilleure, me semblent des voluptés qui, pour être absolument pures, n'en ont pas moins leur prix.

Au lieu de demander des forces nouvelles, ô moine moins sage que je ne l'avais cru tout d'abord, goûte donc le repos ineffable des tendresses recueillies, le délicieux oubli de soi-même et du monde dans un sommeil que réveillera seulement le souflSe des baisers I

Et surtout, égoïste Ermite, ne laisse pas ta compagne si cruellement assise, au milieu des buissons que la gelée a hérissé d'aiguilles, si barbarement nue sous cette fouettée de vent du Nord, tandis que toi-même as soigneusement enveloppé de bure grossière, mais chaude, tes épaules, ta nuque et tes reins qui ont oublié les saintes flagellations. Dis-lui donc plutôt comme le doux Gallus à Lycoris ingrate :

. • . Oh ! te ne frigora laedant!

Ah ! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas I

Ce beau cri d'amour exhalé par le douloureux Virgile ! Ne crains-tu pas que sa chair se rose plus qu'il ne convient sous l'aquilon, que sa belle chevelure s'alourdisse de

LE KU ])E BABELAIS

grésil, que le f rUson morde à ses belles formes craintives !

PreQds-la doucement dans tes bras, moine mieax économe de ton propre plaisir, et l'entraîne sons ce toit qn'écrase la neige accnmnlée, mais où vous goûterez, du moina, le mystère d'un abri vous enveloppant de son ombre. A travers les aïs mal joints de cette chambre rustique, la belle nuit d'hiver fera passer la clarté bleue des étoiles et vous vous serrerez plus près l'un contre l'autre, dans une délicieuse confusion de vos deux êtres.

Et frère Jean lui-même ne pourra faire le dénombrement indécent de vos plaisirs, et Panurge en sera pour sa vaniteuse eiclamation : t Ce moyen de dompter la chair, je le prends pour moy ! »

. ..ib

« belle mémoire! » respondit Priapus. Advint qu'il:^ se rencontrèrent, que feirent-il^? Le chien par son destin/atal, debvait prendre le renard : le renard par son destin ne debvoit estre pris.

Pantagruel, Liv. IV. 1» Prologuc-

JDlous sommes, s'il vous plaît, devant ce tribnital des ^Dieax et il ne semble pas qne les jnges j soient beaucoup pins attentifs qne dans nos terrestres prétoires.

Si Jupiter, la main ramassée dans l'épaiasenr de sa barbe flenrie, semble prêter quelque attention an disconrs de messer Priapns, Junon, casquée d'or, et Bacchns couronné de pampre, ses deux assesseurs, semblent n'apporter qu'un très médiocre intérêt à ce curieux débat.

Après le Quando Bonus dormital Homerus, nous avons la preuve qne le maître des Dieux et des hommes dormait aussi quelquefois à l'audience.

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Et c'est pour cela que Priapns s'écrie : « l)elle mémoire ! » en lui rappelant un arrêt rendu autrefois i>ar luimême et certainement destiné à faire jurisprudence làhaut.

Il s'agissait d'un chien que Vulcain avait doué du pouvoir d'attrapper tout gibier qu'il poursuivrait et d'un renard à qui Bacchus avait donné la propriété de n'être jamais pris.

Voyez-vous aux prises ces deux animaux merveilleux ?

La lutte entre des talismans rivaux n'est pas, vous le voyez, une innovation de la féerie moderne. Celle-ci s'est bornée à Tagrémenter de couplets généralement imbéciles et de calembours qui font honte à la renommée du vieil esprit français.

Il faut avouer d'ailleurs que Jupiter s'était tiré de la situation en détestable auteur dramatique. Il avait changé les deux bêtes en pierres. C'était vraiment faire acte de toute puissance à bon marché.

Et, dans ce nouveau cas, Priapus qui me paraît avoir fait son devoir, lui propose de confirmer cet arrêt par un arrêt semblable,

Ilébé, elle-même, nonchalamment posée sur son coussin de nuées et carressant, de la main, la divine amphore d'où coulera tout à l'heure le flot d'or de l'ambroisie, fait la moue à l'annonce de ce jugement dénué d'imagination.

C'est que les femmes avaient déjà, sans doute, le goût des causes passionnelles plutôt que des procès où l'A-

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mour ne court aucun risque. Ah ! combien les beaux yeux d'Hébé se fussent animés davantage et d'un plus beau feu s'il se fût agi de la plainte en adultère, portée par Vulcain, contre Vénus surprise au même filet avec le volage Mars !

Eh parbleu ! moi-même qui ne suis pas un habitué de cours d'assises, plutôt que ces deux quadrupèdes qui semblent en faïence déjà, à leur façon de se regarder, j'eusse aimé voir se défendre la Déesse de la Beauté enseignant déjà, à Phryné, l'argument qui devait si bien réussir à celle-ci devant l'Aéropage !

La plus belle des épouses coupables, subitement arrachée aux délices d'un nouvel Amour, toute palpitante encore des caresses interrompues par un butor, rougissîmte etindignée,les cheveux dénoués sur ses épaules, devait être vraiment adorable à contempler.

Et comme tous, sans doute, lui auraient donné raison; Jupiter, ayant appris l'indulgence aux bras adultères de Léda dont les bras aussi étaient blancs comme le cou du cygne ; Bacchus qui, pendant les belles fêtes des vendanges s'était accoutumé à surprendre les amants mêlant leurs lèvres à la môme grappe où leurs lèvres se seignaient du môme sang ; Mercure qui, pendant ses promenades sur la terre, un caducée à la main, avait souvent ri des mésaventures des amants malheureux ; Plu tus qui, si souvent, avait monnayé l'or pour le jeter en pluie, à la couche du Danaé ; Pan, le protecteur des étemelles tendresses dans la grande caresse des choses ; et Apollon, le grand séducteur dont la lyre a si souvent charmé celles qui devaient succomber ; et Neptmie, le Dieu farouche

'jni lui pr^'ârili:: i~.:.''.t-; ']<: l'atiiour urai^Lt plun

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O mon doulx anvy (ce dist-eîle)

Quel maiUei vous voy-je empoingner?

Pantagruel, Liy. IV, Z' Prologue.

^^E joli dizain commence ainsi :

Grand Thibault, se voulant coucher Avecquea sa femme nonvelle.

S'en vînt tout bellement cacher Un gro9 maillet en la ruelle

et Rabelais le fait chanter, en chœur, par les plus illna- Ëres muûciens de son temps, par JocqaiQ des Frez dont les plus anciens recueils de musique imprimés par Petmcci, à Venise, contiennent les œuvres, par Ockeghem qui fut trésorier et chantre de l'abbaye de Saint Martin, par Agrï-

cola dont Serfald Heydens cite les œuvres avec éloges, par Jean Mouton qui fit partie de la musique de François T'' et dédia une messe à Léon X, 'par Rouzée qui fut maître de chapelle d'Octave Farnèse duc de Parmes, par Rousseau qui fut un des sous-maîtres de la chapelle de Henri II, en un mot par les plus grands compositeurs en renom.

Mais cette érudition touchant les contemporains ne nous chault guères. Le passage illustré est tiré d'un des épisodes les plus célèbres de Rabelais, celui du Bûcheron qui a perdu sa cognée. Car, en tout ceci, maillet et cognée veulent dire même chose.

Mais revenons à ce grand Thibault, qui si malencontreusement se précautionna avant que d'entrer dans le lit conjugal. Par avance, Jules Garnier l'a prophétiquement coiffé, et la belle lumière dont l'alcôve est rempUe semble venir d'un croissant de lune s'ouvrant en faucille sur son front.

Quant à Madame Thibault elle ne semble nullement éprouver la frayeur d'une jeune mariée innocente qui s'imagine que son mari a pris cette arme pesante pour l'assassiner. Se contentant de tirer hors les draps un de ses jolis pieds, elle ramène sa main sous son menton conmie le juge qui interroge plutôt que comme la victime qui se défend. Sa pose est jolie et bien trouvée, mais peut-être y pourrait-on souhaiter un peu plus de pudeur inquiète. Ne serait-elle pas seulement indignée de la tenue dans laquelle le drôle ose se présenter devant elle ! C'était bien la peine vraiment de quitter soi-même, un à un, tous ses vêtements, déroulant, comme une chaîne de fleurs, le chapelet des nudités savoureuses à l'amour, d'avoir dénoué sur la blan-

cheur des épaules la lourde chevelure qui les baigne de son ombre, pour voir arriver ce Monsieur en chemise de nuit ei dont un foulard empaqueté le chef d'une ridicule façon ?

Ah ! que je comprends votre mauvaise humeur, Madame, en voyant venir à vous ce mauvais tonnelier !

Il est aussi irrespectueux de se montrer au seuil du lit conjugal dans un pareil accoutrement, que d'entrer tête nue dans une synagogue ou, dans une église, le chapeau sur la tête. N'est-ce donc pas le plus beau des temples que celui où l'encens monte en soupirs d'amour et la voix des cantiques dans Thaleine des baisers ? Imaginez-vous un autel dont le Dieu mérite plus d'hommages que cette couche où la Beauté triomphante de la fenmie se dévoile comme au sortir d'un sanctuaire et s'offre à la ferveur des caresses?

Messire Thibault vous avez mérité le chapeau qui vous attend, dont vous portez, déjà, pour ainsi parler, l'ombre, rien que par votre sans façon et il n'était pas besoin d'y ajouter un instrument ridicule.

Mieux eut valu chanter à votre femme, comme le poète :

Quand ton beau corps jonche ta couche Comme une avalanche dé fleurs, Je ne sais où jeier ma bouche Où brûlent de vaines chaleurs;

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