L’ECOLE FRANÇAISE DE FRIBOURG
Gustave 111, un prince de Naples, un prince du Danemark, un ga*and-duc de Mecklembourg*- Strélitz; puis des pédag-ogues de profession, des hommes du métier : Owen, le célèbre directeur de Técole anglaise de New-Lanark; Bell, qui fut ravi de trouver son système d’enseignement mutuel appliqué avec succès à Fribourg; Jullien, de Paris (1) ; le pédagogue écossais James Pillans, directeur de la High School d’Edimbourg (2); l’américain W. Woodbridge , un des rédacteurs des Annales d’éducation de Boston, l’italien Enrico Mayer, précepteur des enfants du prince Jérôme Bonaparte ; des délégués de l’institut pédagogique de Saint-Pétersbourg; des savants aussi, tels quePictet de Genève, de Candolle, et encore des: hommes politiques : Casimir Périer , Victor de Broglie. Ce dernier, qui visita l’école en 1819, en parle dans ses Mémoires : « Le père franciscain, écrit-il, était déjà très âgé, mais plein 'de force et de vie »; et il loue « son tour d’esprit français, sa tinesse et sa mesure, son bon sens pratique ». De grandes dames aussi apparaissaient de temps en temps : par exemple, la marquise de Pastoret, la fondatrice des premières salles d’asile. Et après ces personnages de marque, c’était le défilé des instituteurs suisses, parfois français ou italiens, qui venaient curieusement s’instruire, pour les pratiquer dans leurs écoles, des méthodes de Girard.
(i) Nous avons déjà parlé de Jullien à propos de ses rapports avec Pestalozzi. Voyez notre étude sur Pestalozzi dans la collection des Grands Éducateurs.
(2') James PUlans est mort en 1864. Il avait appliqué dans sa Haute école d’Edimbourg, véritable collège d enseignement secondaire, la méthode de Bell et de Lancaster
Je sais bien que quelques-uns de ces visiteurs faisaient, si je puis dire, coup double: avant ou après leur voyage à Fribourg, ils se rendaient à Yverdon; ils allaient voir Pestalozzi, dans le célèbre institut qu’il y avait fondé en 1804. Girard €t Pestalozzi étaient tous deux à la mode. On verra un peu plus loin comment, en 1810, Girard eut occasion d’inspecter officiellement l’école de son glorieux collègue. Pestalozzi lui rendit amicalement sa visite quelques années plus tard. Le patriarche d’Yverdon arriva à Fribourg le 6 juin 1818, un peu prévenu peut-être contre les méthodes de son rival. Mais sa loyauté s’inclina devant le témoignage des faits : les résultats obtenus l’émer- , veillèrent. L’école, d’ailleurs, le reçut en grand honneur. Un élève le harangua : « Tu as voué ta vie à l’éducation delà jeunesse, nos cœurs sont à toi... » En partant, Pestalozzi disait aux Fribourgeois :
« Avec de la boue votre Girard fait de l’or (1) ».
Girard en effet avait entrepris une tâche malaisée. Au commencement du xix® siècle, la ville de Fribourg passait pour être « l’une des plus arriérées de la Suisse » : c’est du moins François Naville qui le dit. Il est vrai que Naville, pasteur protestant, jugeait peut-être avec les préventions de sa communion religieuse une ville catholique, où il y avait beaucoup d’églises, beaucoup de couvents, une ville de dévotion extrême. C’était un dicton populaire que les Fribourgeois, à eux seuls, faisaient
(i) Les relations de Girard avec Pestalozzi dataient de Ion. En i8oi, Girard et son ami le chanoine Fontaine, membre de la Chambre des scholarques, étaient allés à Berthoud se rendre compte des méthodes de Pestalozzi.
DIFFICULTÉS DF L’ENTUEI’IUSE.
plus de prières que tous les Suissesensemble. Le fait est que Téducation et l’instruction y laissaient fort h désirer. Le milieu ne paraissait guère propice à des tentatives pédagogiques. Dans les dernières années du xviii'' siècle, la Chambre des scholarques de Pribourg( i) avait envoyé à Técole de Berthoud deux jeunes instituteurs, pour les initier aux méthodes de Pestalozzi. A leur retour, ils tentèrent d’ouvr ir une école élémentaire, mais l'essai ne réussit pas. Un autre fait encore, qui montre combien les Fribourgeois étaient en général peu disposés à favoriser les réformes de rinstruction, c’est le peu de succès qu’y rencontra Pestalozzi, lorsque, en 1802, il y avait fait une première visite. Il donna devant les principaux personnages de la ville une séance d’exercices scolaires : l’impression ne fut guère favorable. Une grande dame de la société fribourgeoise, aprè,, avoir entendu l’apôtre de l’éducation élémentaires disait avec aigreur que de tels procédés d’éducations étaientdangereux, «parce qu’ils accordaient aux élèves la liberté de raisonner ».
Avec Girard tout changea. Un esprit nouveau souffla sur la petite ville suisse. Certes, Girard n’était pas sur tous les points d’accord avec Pestalozzi, mais, animé du même amour que lui pour le peuple, de la même foi dans la vertu de l’éducation, il s’inspirait de ce qu’il y avait de meilleur et de plus solide dans ses méthodes.
•Il était un Pestalozzi assagi, moins fougueux et de plus de jugement, sans rien perdre de son originalité propre, et de ses moyens personnels d’ac-
(i) La Chambre des scholarqaes, sorte de bureau d’éducation^ avait été instituée au xvi® siècle.
G. CoMPAYRÉ. — Le P. Girard.
38 L'ŒUVHE PRaTIOUE DU P. GIRADD.
tion douce et persuasive. Pendant vingt ans> de 1804 à 1823, avec une seule école qui n’avait au début qu’une quarantaine d’élèves, qui en compta bientôt 200 et jusqu’à 400, avec quatre ou cinq collaborateurs seulement, en butte aux obstacles que ne cessa de lui susciter un esprit de réaction qui finalement triompha et arrêta trop tôt le cours de ses efforts. Girard allait rég’énérer et transformer Fribourg, en y jetant la semence d’une véritable révolution morale. Jamais il ne fut mieux démontré qu’il suffit parfois d’un homme de bonne volonté pour modifier, pour réformer le caractère et les mœurs d’un pays. Jamais ne se manifesta avec plus d’éclat lapuissancede l’instruction, quand elle se lie à une forte éducation morale ou religieuse.
En 1818, Girard ne dirigeait son école que depuis treize ans, et déjà ses concitoyens, émus des menaces que faisait planer sur elle la malveillance du parti rétrograde , lui témoignaient publiquement leur reconnaissance. Dans une adresse au Conseil municipal, signée par 241 pères de famille, auxquels s’étaient joints 70 célibataires, il était dit :
On ne voit plus aujourd'hui, comme autrefois, dans les rues de Fribourg, cette multitude d'enfants vagabonds, ou jouant toute la journée, ou tendant une main mendiante aux passants, ces cohues bruyantes et tumultueuses, ces rixes et ces querelles, ces indécences de tout genre, ces vols et ces larcins qui forçaient l’autorité publique à sévir, môme contre des enfants, 11 n'y a, à cet égard, qu’une voix dans Fribourg : un changement salutaire s’est accompli ; des enfants studieux, dociles, doux, réservés et honnêtes, ont remplacé les petits mutins et fainéants de jadis. Celte heureuse métamorphose est due entièrement à la n\ouvelle école,..