L’OBLIGATION SCOLAIRE
la municipalité de Fribourg se décida à exclure les étrangers, — Girard en comprenait la nécessité, particulièrement pour les écoles de la campagne. Préoccupé de garantir à tous les enfants les bienfaits de l’instruction, il faisait adopter par le gouvernement du canton de Fribourg, en 1807 et en 1819 , des règlements qui imposaient la fréquentation et frappaient de peines sévères les parents réfractaires. L’école, disaient ces règlements, est obligatoire pour tous les enfants que des défauts corporels, ou bien leur faiblesse d’esprit, n’éloignent pas momentanément de l’école.
Les parents, même ceux dont les enfants n’allaient pas à l’école publique, devaient contribuer à son entretien. Une amende leur était infligée, quand leurs enfants ne fréquentaient pas régulièrement une école publique ou privée (1). Quant à ceux qui négligeaient absolument de faire suivre les classes à leurs fils, ils étaient passibles, dès la première infraction, d’une peine de 2 à 3 jours de prison, au pain et à l’eau. La législation de l’obligation scolaire n’a été en aucun pays aussi rigoureuse (2).
On ne saurait attendre d’un moine qu’il admette le principe de la laïcisation. L’école de Fribourg, dans son enseignement, était strictement confessionnelle. Mais Girard, dans le choix du personnel
(1) On ne pouvait, d’après ces règlements, ouvrir une école privée sans une autorisation spéciale. Cette autorisation pouvait d’ailleurs être refusée. Les élèves des écoles privées devaient être examinés quatre fois par an.
(2) Notons aussi que, dans le Règlement de 1819, Girard demanda aux scholarques qu’on établît une école par paroisse, si petite fût elle, une école spacieuse, bien éclairée, bien aérée.
onseig'nant qu’il réglait à sa g*uise, faisait duf moins preuve d’un grand libéralisme et d’un esprit re~ latif de laïcité.
C’est ainsi qu’il ne tarda pas à remplacer plusieurs religieux de son ordre par des instituteurs laïques : Jœger, qui avait étudié les méthodes de Pestalozzi ; Chappuis, qu’il choisit pour sa compétence dans l’enseignement du calcul. Et pour le dessin, lui, prêtre catholique, n’hésita pas h employer un professeur vaudois, de religion protestante. Rare exemple donné par un religieux, et trop peu suivi! Que de fois n’a-t-on pas vu sacrifier la -compétence aux préjugés sectaires des laïques aussi bien que des ecclésiastiques 1
L’école française de Fribourg n’était à l’origine qu’une école primaire élémentaire à quatre classes (1). Mais, dès 1806, Girard y annexa une cinquième classe, un embryon de collège secondaire, où l’anglais et le latin (2) étaient enseignés.
Girard consacrait presque tout son temps à l’école, à l’organisation des études et aux enseignements qu’il s’était réservés : celui de la religion, et aussi la direction de la classe des plus petits, sans négliger pourtant ses autres fonctions de prédicateur, de supérieur du couvent des cordeliers de Fribourg, et de visiteur de l’ordre dans toute la
(1) Dans les dernières années, Girard organisa une classe allemande qui comprenait une vingtaine d’élèves; « La pluparf, ditil, — et il les en loue, — se disposent à passer dans les classes françaises. »
(2) Girard simpliOait singulièrement l’étude du latin, fl pensait que cinq ou six semaines pouvaient suffire pour appiendre les noms, les adjeclifs, les verbes, etc., et que d’ailleurs comprendre le latin était chose suffisante pour la plupart des élèves.
SON ADMlIlAliLE ACTIVITÉ.
Suisse. Ajoulotis ([uo (|uand le Conseil municii)a do Fribourg’ lui eut donné, en 1806, le titi'C de sous-préfet et, en 1807, celui de préfet des études, (iirard devint une sorte de surintendant de l’instruction publique. Son admirable activité suffisait à ses multiples occupations, et c’est précisément par sa rare puissance de travail qu’il put assurer le succès de l’école, avec l’aide d’un tout petit nombre de collaborateurs. Pestalozzi, à Yverdon, était entouré d’un état-major de près de trente professeurs Travailleur infatigable. Girard était debout à trois heures du matin, et, comme le dit François Naville, aies premiers rayons du soleil d’été éclairaient ses études, et sa lampe d’hiver s’allumait bien avant l’aurore ».
Mais Girard ne se contentait pas de travailler beaucoup : il savait se faire aimer. Sa physionomie souriante, sa voix insinuante et douce, ses manières affables et son air enjoué, son cœur tendre et bon, tout en lui disait : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Et il les retenait par sa douceur, par la vigilance d’une discipline plutôt attentive et bienveillante que sévère et rigoureuse. Il n’avait pas devant lui, comme unPécaut, des âmes adolescentes ou adultes, auxquelles on peut adresser des paroles graves, même austères, et que peut toucher la noblesse et la dignité sévère du caractère. Il lui fallait condescendre aux petites âmes puériles de ses jeunes élèves, les séduire par le sourire, les élever maternellement, les captiver surtout par un effort incessant pour rendre l’instruction agréable et l'école attrayante. Girard est bien en cela le dis ciple de Fénelon.
Les enfants, écrivait-il, ne sauraient supporter l’ennui, ïls sont inconstants, légers, volages jusque dans leurs jeux, «et vouloir les renfermer dans les bornes d’un abécédaire pendant des mois, des années, c’est leur faire une cruelle violence, et leur inspirer un invincible dégoût. Servons-les d’après leur goût. Ils aiment le changement : changeons leurs exercices dans chaque leçon; qu’ils récitent un peu de - catéchisme, passant de là à la lecture, à l’orthographe, à l’écriture, de l’écriture au calcul, du calcul au chant... La variété des mets aiguise l’appétit du corps : croyez que la variété des enseignements aiguise aussi l’appétit de l’âme.
« Les enfants, dit-il encore, sont des créatures légères comme les petits oiseaux. » Il faut donc les ménager et ne pas leur refuser les plaisirs de leur âge : « De quoi s’avisent donc ces moralistes qui, sous prétexte de nous conduire à une haute sainteté, nous conseillent de refuser tout ce qui est agréable aux sens? » De même que Girard, dans la vie de l’hornme, ne séparait pas la vertu du bonheur et admettait l’utilité comme un des mobiles légitimes de nos actions, de même, dans l’école, il associait le plus possible l’agrément, l’intérêt, l’attrait, au travail et à l’elfort.
Et cet effort lui-même, il savait le rendre intéressant en le demandant à l’intelligence qui agit, qui s’éveille joyeusement en présence des choses et des réalités familières, et non à la mémoire passive, qui ploie péniblement sous le poids des abstractions incomprises et des mots stériles. « Il semble, disait-il, que l’instituteur n’ait devant lui que des machines à paroles, à écriture, à récitation, des machines qu’il se charge de monter, comme Vaucanson montait sesautomates. » Acet enseignement . machinal. Girard substituait les méthodes actives.
L’INSÏKUCTION POUU TOUS.
la vie de l’esprit. Personne n’a été plus convaincu que lui de la nécessité de l’instruction vraie, celle qui forme le jugement, qui anime l’intelligence et éclaire la raison.
S’il était mauvais d’instruire la jeunesse, les gouvernements devraient dès ce moment renverser toutes les chaires, fermer toutes les écoles, brûler tous les livres; et loin de mettre la parole sur les lèvres de son enfant bicn-aimé, la mère devrait le condamner au silence et à la stupidité de l’animal... Prédicateurs des ténèbres, faites donc le procès à l’auteur de la nature : car c’est lui qui nous a donné l’intelligence pour saisir la vérité, des oreilles pour l’entendre, et la parole pour la communiquer... Non, non, ce ne sont point les lumières qui fonl du mal à l’homme; c’est l’erreur qui le dégrade... Or, l’erreur, d’où vient-elle? Elle est fille de l’ignorance. Portez la lumière dans l’esprit de l’homme : vous en chassez l’erreur, et avec l’erreur les passions, et avec les passions, tout le mal (1)...
Que sont, dans leur origine, disait-il encore, tous les vices qui souillent notre âme, qui tourmentent notre vie?... Tous ensemble partent des ténèbres et de la faiblesse de notre esprit... Le cœur est mauvais, parce que l’esprit manque de lumière et qu’il n’a pas la force de retenir les lueurs passagères qui viennent l’éclairer.
Nous n’avions personne en France à cette époque qui plaidât avec cette force la cause des « lumières ». La voix des philosophes du xviii® siècle et des hommes delà Révolution s’était éteinte sous le fracas des guerres napoléoniennes, et il fallait que ce fût de la cellule d’un moine suisse que sortît, en langue française, cet éloquent plaidoyer en fa\eur de l’instruction pour tous.
(i) Discours prononcé à la distribution des prix de i8i5.
L’année 1809 marque une date importante dans rhistoire du P. Girard : c’est cette année que la Diète helvétique le chargea, en compagnie d’un mathématicien de l’Académie de Berne. Trechseh et d’un membre du Conseil de Bâle, Abel Mérian^ de visiter officiellement l’Institut d’Yverdon et de, juger l’œuvre de Pestalozzi ; et rien ne peut mieux nous éclairer sur les idées pédagogiques de Girard que la lecture du rapport qu’il rédigea pour rendre compte de sa mission.
Un Girard chargé d’inspecter un Pestalozzi, c’est une rencontre unique dans l’histoire de l’éducation. Quel contraste entre ces deux éducateurs, également mais si diversement remarquable! Et en même temps quelles affinités intimes, quelle communauté de sentiments et de vues générales entre le moine libéral et le laïque profondément religieux !
Girard, directeur de l’école française de Fribourg allait examiner le chef de l’Institut allemand d’Yverdon (1). C’était la sagesse prudente et circonspecte qui rendait visite à l’imagination, le bon sens qui se confrontait avec un esprit de nouveauté marchant toujours de l’avant, et un peu au hasard, en dehors des sentiers battus. Si l’on a pu parler d’une folie de l’Évangile, Pestalozzi repré-
(i) Girard rapporte que ses compagnons et lui furent étonnés de trouver à \verdon, dans une ville française, un aussi grand nombre d’Allemands; « C’était comme une peUte portion de la Germanie détachée de la ma^se. » Il n’y avaii (|n’un seul maître qui appartînt par sa naissance à la Suisse française.
GIRARD ET PESTALOZZI. 47j
sentait alors la folie de Téducation. C’est dans une agitation continue, exaltée, dans le désordre des tâtonnements sans fin, que Pestalozzi, homme de g'énie et de feu, poursuivait son but, le bonheur de l’humanité par l’instruction et l’éducation. Girard visait les mêmes fins, mais dans de tout autres conditions, avec la modération d’un esprit pondéré, dans le calme et la réflexion d’un homme de sens rassis. Après tout, Girard représentait la tradition, corrig-ée sans doute et en prog*rès, mais tout de même la tradition, avec ses principes arrêtés : « Je n’ai jamais eu d’autre prétention que celle de restaurer ce que le bon sens a découvert depuis des siècles. » Pestalozzi, au contraire,, c’était le mouvement, la perpétuelle inquiétude d’un esprit fertile en innovations, qui cherchait toujours le mieux, disait Girard « ayant renoncéà la gloire d’être toujours le même La tâche acceptée par Girard était délicate et épineuse. Il avait à prononcer son verdict sur les méthodes de Pestalozzi, ces méthodes dont le bruit avait retenti dans toute l’Europe; et, pour les apprécier, il lui fallait les découvrir, les démêler, à travers les défig*urations qu’elles subissaient à l’Institut d’Yverdon. Ce n’était plus l’école populaire de Berthoud , que Girard avait entrevue en 1801, et où il n’était question que d’instruction élémentaire, avec des enfants pauvres pour élèves. Maintenant, Pestalozzi était entouré d’adolescents riches, de tîls de famille, deux cents environ. Et pourtant l’Institut d’Yverdon marchait à sa ruine, ull n’était plus, a-t-oa dit qu’un chaos, une Babel j) ' iagogi iue. »
« Cet Institut n’est pas mon œuvre, disait-il luimême ; ces jeunes gœns, Niederer, Schmid ces savants ont tout chang*é !» Et à la fin de ses jours il répétait encore : « Mon Institut, tel qu’il a existé à Yverdon, n’était qu’une difformité sans nom. » Le grand vieillard n’était plus que l’ombre de luimême. Par leurs initiatives ambitieuses, et dans leurs perpétuelles discordes, des collaborateurs peu dociles contrecarraient à l’envi le peu de volonté qui restait à un maître qu’ils ne respectaient plus; et c’est avec indignation que Girard, pendant sa visite, entendit Schmid lui dire à l’oreille : « N’écoutez donc pas ce vieux : vous voyez bien qu’il radote !... »
C’est au contraire avec un sentiment de respectueuse et loyale sympathie que Girard avait abordé son aîné. Michelet a eu bien tort de dire \^e lui qu’il a été « le rival et l’ami dangereux » de Pestalozzi.
A chaque ligne du rapport qu’il rédigea laborieusement, après six jours d’inspection et pendant six mois de réflexion (1), on sent qu’il a fait effort pour être impartial et juste. « Il n’a voulu, dit-il lui-même, ni flatter^ ni dégrader. »
Par égard pour le malheureux apôlre de la méthode intuitive. Girard aurait désiré ne dire que le bien. Du moins, sans transiger sur ses propres
(i) L’inspection, qui porta sur les six classes de ITnslilul et sur tous les détails de l’organisation des études et de la discipline, eut lieu en novemljre 1809. Le Rapport ne fut publié que le 10 mai 1810. Girard l'écrivit avec une véritable angoisse. Il en fut malade. Son collègue d’inspection Trechsel lui écrivait : « Quel chagrin j’ai ressenti en apprenant (|ue vous étiez souffrant. Le marlvre du pestalczziaiiisine sans doute, pour lequel vous avez tant travaillé. »