L’ÉTUDE DES MATHÉMATIQUES
connu à l'inconnu, elle coniinuniciue à Tâme un besoin de se rendre compte de tout, de mettre chaque chose à sa place et de ne rien admettre qui ne soit bien prouvé.
Mais, après cet hommage rendu à la valeur éducatrice des mathématiques, Girard marquait nettement la limite : « A la manie de tout démontrer il faut opposer de bonne heure l’autorité de la conscience et celle du témoignage. » On se rappelle quelle réponse il faisait à Pestalozzi, quand celuici se débattait pour justifier sa foi aux mathématiques et la nécessité de tout démontrer: « Eh bien, s’il en est ainsi, et si j’avais des enfants, je ne vous les confierais pas : car vous ne sauriez leur démontrer, comme 2 et 2 font 4, qu’un fils doit aimer et respecter son père. » Même au point de vue de la formation intellectuelle, Girard objectait sagement que les mathématiques ne peuvent servir à cultiver qu’un seul côté de l’esprit, et qu’on ne peut les étudier exclusivement sans rompre l’équilibre, sans détruire l’harmonie des facultés humaines.
C’est en étudiant de près les pratiques scolaires d’Yverdon que Girard se fortitîa dans ses propres idées. Gomme il voyait qu’on y faisait des mathématiques « la spécifique de toute culture intellectuelle », il se dit que ce rôle appartenait plutôt à l’étude de la langue maternelle, qui embrasse tout, qui exprime les sentiments et les pensées de tout ordre, tandis que les mathématiques maintiennent l’esprit dans le domaine des sens, dans la sphère des choses que l’on peut mesurer et compter, des grandeurs et des nombres : de sorte qu’elles tendent à matérialiser l’intelligence, et
qu’elles justifient le mot deFénélon, quand il parledu « maudit esprit géométrique ».
Une des surprises de Girard, dans son enquête sur Yverdon, ce fut de constater qu’on n’y faisait pas un cours de religion, bien que l’esprit religieux de la maison se manifestât par la prière et par le culte. Pestalozzi s’excusa, en disant qu’il n’avait rien de définitivement arrêté pour la forme de cet enseignement : « La forme, je la cherche toujours ! »
Où encore Girard ne pouvait s’entendre complètement avec Pestalozzi, c’est quand celui-ci voulait que l’enfant inventât, créât par lui-même toute sa science. « Tout ce que Tenfant apprend, s’écrie Michelet dans son commentaire enthousiaste de l'évangile de Pestalozzi, doit être le résultat de sa propre activité, le produit spontané de son propre fonds, une création pleine de vie. » Alors, plus de direction., plus d’enseignement! Girard ne pouvait souscrire à de pareilles chimères. Sans doute il appréciait autant que personne au monde le travail personnel, l’initiative libre de l’élève, l’emploi modéré de la méthode socratique, mais il savait aussi que l’éducation n’est pas un vain mot, que l’élève, s’il peut et doit être le collaborateur actif de l’œuvre de sa formation morale, ne saurait en être l’unique agent.
Dans son Rapport^ et avant d’examiner l’œuvre propre de Pestalozzi, Girard a gdissé un aperçu historique sur les pédagogues qui l’ont précédé. C’est à l’Allemagne qu’il fait honneur d’avoir cultivé, plus que toute autre nation, ce qu’il appelle déjà la science de l’éducation: « Le xviii® siècle a
VUES IIISTOUIQUES.
été le siècle pédag’Ogique de rAllemagne. La pédagogie y a eu ses chaires, ses professeurs, au même rang* que les autres sciences. »
Et Girard énumère, en caractérisant leurs tendances, les hommes qui s’y sont illustrés par leurs écrits ou par leurs fondations scolaires : Prancke, qu’il loue pour son savoir, tout en critiquant son piétisme ; « l’inconstant et mobile Basedow», dont le Livre élémentaire fit le tour de l’Europe, et dont l’école, sous le nom de philanthropinum, était <( un atelier d’humanité » ; Rochow et sa tentative pour réformer les écoles de campagne, et encore Niémeyer etSailer. Herbart manque à l’appel dans cette revue rapide : il ne semble pas que Girard fait connu, Pestalozzi non plus; et si Girard a été quelque peu un herbartien , comme le prétend M. Guex, il a été un herbartien sans le savoir (1).
L’admiration que Girard professe polir l’Allemagne pédagogique ne le rend pas cependant injuste pour la France. Il s’étonne peu que les écrits de Pestalozzi n’y aient pas eu grand succès, et il a soin de faire remarquer que leur forme n’avait rien d’engageant « pour une nation qui plus que toute autre, aime l’esprit et la grâce » (2).
Et s’il constate que la France n’a pas encore vu luire comme l’Allemagne son siècle pédagogique, il demande qu’on n’oublie pas du moins, qu’elle a eu « ses Montaigne, ses Fénelon, ses Fleury, ses
(t) Histoire de r éducation et de linslruction, Genève, 1906.
(2) Girard nous apprend que la méthode pestaiozzienne avait été essayée, par ordre du ministre, dans un lycée de Paris, le lycée Napoléon, et que M. de Wailly, chargé d’examiner les résultats de l’expérience, avait conclu que « la méthode pouvait être utile aux enfants qui se destinaient aux arts mécaniques *.
Nicole, ses Rollin » ; il a seulement le tort d’adjoindre à cette liste glorieuse le nom de Gérard, l’auteur médiocre du Comte de Valmont^ qui ne mérite certes pas de figurer en si bonne compagnie (1).
Dès 1810, le P. Girard était donc déjà l’ami de la France ; il cite souvent ses pédagogues, notamment un écrivain à tort oublié (2), Leclerc ; et il ne dissimule pas combien il s’accordait dans ses vues avec Talleyrand, le rapporteur de la Constituante, particulièrement sur ce principe que « l’art de l’instruction consiste à mettre les hommes en toute valeur », c’est-à-dire à exercer, à développer toutes leurs facultés. Girard savait aussi reconnaître les mérites de J. -J. Rousseau, son éloquence, son originalité, jusqu a ses paradoxes, qui peuvent être « des avis salutaires ». Mais il n’hésite pas à lui préférer Pestalozzi : « Rousseau, dit-il, n’a fait qu’un roman pourun élève unique. Pestalozzi, Thomme de la vie et du travail, aura la gloire d’avoir consacré à l’éducation d’une foule d’enfants ses veilles, sa fortune et son cœur. »
Quelque préparé que fût Girard à sa tache d’éducateur^ et quoiqu’il n’ait jamais varié sur les principes, il est manifeste qu’il tâtonna tout au
(1) Le Comte de Valmont ou les Égarements de la raison,
(2) Leclerc publia à Paris en 1789 un livre qui n’est pas sans valeur, et que Girard cite souvent: l’Abrégé des études de l'homme fait en faveur de l'homme à former. Louis XV avait envoyé Leclerc en mission à l’étranger. Il s'établit à Saint-Pétersbourg, où il dirigea pendant quelques années des établissements fondés par Catherine IL II revint en France, à la veille de la Révolution, avec des idées de réforme, et proposa un plan d'éducation nationale.