L’ENSEIGNEMENT MUTUEL
lumières» le plus possible, et les moyens manquaient ou étaient insuflisants : ni assez de maisons d’écoles, ni assez d’instituteurs capables; et si l'on en trouvait, trop peu d’argent pour les payer. De là le succès d’un mode d’instruction qui, à défaut d’autres avantages, avait au moins celui d’être peu coûteux. « L’enseignement mutuel, disait François Naville, qui, comme son ami Girard, l’avait adopté dans son école de 'Vernier, est économique, en ce qu’il permet à un maître unique, ou accompagné d’un aide, de diriger des écoles de quatre à cinq cents enfants, comme à Paris, et même de mille et au delà, comme à Londres* et aux États-Unis. »
Il est intéressant de rechercher pour quels motifs particuliers Girard introduisit, avec un zèle si empressé, le régime des moniteurs dans son école de Fribourg-. Sans doute il n’était pas insensible à la raison d’économie : le nombre de ses élèves croissait sans cesse, et il ne disposait pas de ressources suffisantes pour pouvoir dédoubler les elasses. Sans doute aussi ses souvenirs d’enfance, alors qu’au foyer domestique il avait été le petit moniteur de ses frères et de ses sœurs, l’inclinaient à transporter dans l’école une habitude de famille. Mais son adhésion, si vive et si sincère, provenait pourtant de motifs plus profonds.
H lui semblait avoir trouvé dans l’enseignement mutuel le moyen qu’il avait vainement cherché jusque-là « d’adapter l’instruction à toutes les capacités », à toutes les aptitudes, et de « respecter les individus », comme il l’écrivait dans son rapport sur Yverdon II avait pu expérimenter dans les elasses populeuses de son école les inconvénients
de l’enseignement simultané: une même semence jetée dans des terrains de nature différente, fertiles ou stériles ; un même enseignement distribué à des enfants de forces inégales, courbés sous le même niveau, de sorte que les intelligents seuls en profitent, tandis que les moins capables en sont inutilement accablés. « Le maître unique, disait-il, marche à pas de géant au milieu de pygmées : il ne sait pas se proportionner à la taille des tout petits. Le maître unique dans une classe trop peuplée, c'est comme un grand flambeau allumé dans une vaste salle, dont il ne peut éclairer qu’une partie, laissant tout le reste dans l’ombre. » L’enseignement mutuel, ai contraire, rend possible un grand nombre de petits groupements homogènes d’élèves de même force ou à peu près, qui reçoivent d’un de leurs camarades plus avancé juste la somme de connaissances qu’ils sont en état de s’assimiler à un moment donné. L’instruction « à la Lancastre » permettait la division et la subdivision des élèves, et des enseignements appropriés à leur âge. Le principe de la gradation des études, que Girard avait été heureux d’emprunter à Pestalozzi, devenait d’une application facile. En outre, l’enseignement mutuel s’adaptait parfaitement à la méthode concentrique^ que Girard préconisait : celle qui veut que, dans les diverses matières enseignées, on ait soin de procéder par agrandissements successifs ; que, dès la première année, et pour les plus petits commençants, le programme comprenne déjà et fasse marcher de front toutes les études, qu’on reprendra les années suivantes pour les élargir et les approfondir.