RELIGION ET MORALE
d’un homme qui se sent injustement attaqué. Il se défendit avec force, car sa cause était bonne, mais avec l’humilité résignée d’un prêtre catholique, respectueux de la hiérarchie.
Dans le mémoire qu’il publia en 1823, au moment où ses adversaires allaient triompher, il n’avait pas de peine à démontrer que l’enseignement religieux était de sa part l’objet d’un soin particulier (1). Mais sa défense même laissait nettement voir en quoi sa manière inquiétait et otfusquait une Église asservie à la tradition et ennemie de toute nouveauté. Etait-ce chez lui un ressouvenir de la philosophie de Kant qu’il avait étudiée avec respect, une sorte de transposition, de traduction pédagogique de la doctrine qui fonde sur les vérités morales les croyances métaphysiques à l’existence de Dieu et à l’immortalité de l’àme ? Dé fait est que Girard subordonnait, dans une certaine mesure, l’éducation religieuse à l’éducation morale. Au bout du chemin qu’il faisait suivre à ses élèves, c’est sans doute devant la croix, plantée en haut de la route, qu’il voulait les conduire et les agenouiller. Mais il leur faisait tout de même parcourir auparavant les sentiers de la morale simplement humaine.
Il ne soupçonnait pas qu’après lui d’autres viendraient qui s’arrêteraient à mi-chemin. Nul n’a cru plus fermement que lui à la conscience morale, « à la loi gravée par Dieu dans les âmes ». C’est à la conscience, « oracle intérieur», c'est à la morale préalablement inculquée qu’il rattachait, petit à
(i) Mémoire sur V enseignement religieux de Vécole française de. Fribourg, pub^'é par ordre du Conseil municipal, 1828.
petit, et suivant l’occasion, les dogmes de la foi chrétienne. Et c’était, sans qu’il doutât, toute une révolution. L’Église, elle, part du dogme, et du dogme descend à la morale, dont elle fait une étroite dépendance du dog^me. Girard suivait le mouvement inverse. Que de choses, si l’on y réfléchit, peut contenir une simple transposition de mots ! Girard disait l’éducation « morale et religieuse»; ses adversaires tenaient pour l’éducation « religieuse et morale ». Ils prévoyaient que le dogme, une fois relégué au second plan, pourrait être éliminé, lorsque viendraient des hommes, qui, moins religieux que Girard et ayant fondé, comme lui, la morale sur la conscience et la raison, n’iraient pas au delà.
Éducateur religieux. Girard n’en était pas moins un esprit réaliste, ennemi des abstractions, des subtilités métaphysiques ou autres ; il aurait volontiers réduit la religion à l’imitation de Jésus- Christ. Il disait : « La religion du peuple fut toujours historique : elle le restera, ou il n’y en aura plus... »
Dès 1813, la lutte contre Girard avait commence sourdementd’abord(l).Son grand crime, c’était qu’il voulait instruire le peuple. On lui rerochait de faire des enfants savants, de détourner les petits Fribourgeois des métiers manuels. « On ne trouve déjà plus de hongreurs, de ramoneurs, d’aiguiseurs et de taupiers!... » C’était l’objection bien connue
(i) L’année suivante, en i8i4, lé patricial fut rétabli à Fribourg, et le retour au pouvoir du parti aristocratique ne pouvait que favorise/- la campagne ouverte contre Girard et son école. En 1818, les jésuites furent officiellement rappelés.