‹ Le. P. Girard et lé̕ducation par la langue maternelleChapitre 29 sur 46 · TROIS DEGRÉS D’INSTRUCTION · texte numérisé non relu

TROIS DEGRÉS D’INSTRUCTION

tirée du péril des déclassés. Mais, adressée h Girard, Taccusation était souverainement injuste. Il n’a jamais rêvé l’ég-alité pour tous d’une instruction intégrale. « N’oublions pas, disait-il, qu’il ne s’agit nullement de faire sortir les esprits du cercle naturel où ils sont appelés à vivre. » Dans son discours du 2 septembre 1819, il revenait avec force sur les idées qu’il avait déjà exposées à ce sujet dans son Projet dC éducation pour la République helvétique. Il voulait sans doute propag'er « l’instruction qui fait des hommes», mais à la condition de ne la répandre qu'avec sagesse, avec discernement, en la proportionnant aux besoins de chacun, en la calculant sur la condition et la destination sociale de chaque enfant. « Aux uns, une culture, disait-il; aux autres, une autre culture. » Il devait y avoir, d’après lui, trois sortes d’écoles : toutes, sans doute, égales en dignité, toutes « écoles d’humanité »,mais très différentes dans leurs programmes : écoles primaires pour les fils de cultivateurs et d’ouvriers ; écoles moyennes pour les artisans, les commerçants, les industriels ; enfin écoles savantes pour la préparation aux professions libérales. Et dans ces écoles de hautes études, il demandait que l’on rompît « avec l’appareil g’othique des collèges », qu’en deux ans on y apprît le latin.

Dans son école même, les ambitions de Girard étaient des plus modestes : « Nos élèves, répondait-il à ses accusateurs, connaissent leur langue, la parlent et l’écrivent peut-être mieux qu’autrefois; ils calculent avec plus d’intellig’ence ; ils ont quelques idées de plus du monde qu’ils habitent; aux formules arides du catéchisme ils joignent la

connaissance de quelques traits de Thistoire sainte ; ils savent dessiner quelques formes grossières au jjrofit des arts qui leur donneront du pain. » Et une preuve de ce tour pratique qu’il imprimait à son enseignement, c’est que, parmi les premiers livres de lecture qu’il recommandait à ses élèves, nous distinguons une Histoire des arts mécaniques, qu’il avait rédigée à leur intention. Loin d’inciter les enfants du peuple à rechercher une instruction qui fût supérieure à leurs aptitudes et à leurs besoins, il les décourageait au contraire, et il écartait des hautes études tous ceux qui n’avaient pas les moyens naturels d’y réussir.

Cette multitude profane, disait-il, se met en route, elie entre dans la carrière littéraire, essaie quelques pas languissants, en essaie encore d’autres, jusqu’à ce que le dégoût arrive enfin, avec le sentiment de l'insuffisance. Alors l’élève de Minerve va se ranger sous le drapeau de Mars, ou saisit la brouette du maçon, pour venir peut-être dans la suite vous demander l’aumône en haillons, en balbutiant quelques mots latins...

En 1818, nouvelles attaques, autre procès de tendance. Le nonce du pape, Testaferrata, accusait formellement Girard « d’enseigner çà et là, sinon par écrit, du moins dans" ses discours, les pernicieuses doctrines de Kant ». Déjà on avait plusieurs fois incriminé Girard pour avoir 'rapporté d’Allemagne, « avec un accent tudesque », les théories de la philosophie germanique. Girard répliqua que, pour parler ainsi de Kant, ses accusateurs n’en avaient pas lu saosdoute une seule page; qu’il y avait probablement au couvent des cordeliers

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