GIRARD ET KANT
des religieux qui connaissaient la Critique de la Raison pratique ;vcidi\s qu’il serait honteux d’ig no rer un système de philosophie qui avait causé dans le monde une si g-rande sensation; que, d’ailleurs, le système de Kant avait fait son temps, remplacé par d’autres systèmes, et qu’en tout cas ses idées étaient d’une nature trop subtile « pour pouvoir être ainsi répandues çà et là ».
La campag-ne redoubla en 1820 : elle fut violente, acharnée. Jamais les dévots, les « zélants », comme on disait en Suisse, ne firent preuve d’une aussi injuste intolérance. Jamais l’autorité ecclésiastique ne montra plus sottement son jaloux et tyrannique esprit de domination, sa haine de toute initiative et de toute indépendance. Ce n’étaient plus seulement les tendances philosophiques de Girard qu’on dénonçait à l’opinion, c’était aussi la prétendue hardiesse de ses vues politiques. Il n’était pas seulement hérétique : on le traitait de révolutionnaire. Son école formait « des jacobins et des sans-culottes » . On allait jusqu’à abuser de sou nom de Grégoire pour le comparer à l’évêque de Blois, le conventionnel, le régicide abbé Grégoire. Les attaques étaient si ardentes, les bonnes intentions de Girard si odieusement travesties, que les bonnes gens de la campagne s’imaginaient qu’on allait brûler cet hérésiarque.. .
Au fond, ce qu’on ne pouvait pardonner à Girard, dans un milieu arriéré où l’on croyait devoir fonder la religion sur l’ignorance, c’est qu’il cherchait à éveiller les intelligences. Sans doute il n’émancipait l’esprit qu’avec le ferme propos de le diriger. <( Maintenant, je vous comprends, lui disait la
marquise de Pastoret : vous cultivez l’esprit des enfants, mais vous donnez la direction, » Il n’en est pas moins vrai qu’il voulait « former ses élèves à la réflexion, avertir leur jugement et leur raison, donner à leur intelligence à la fois la rectitude et l’énergie. » C’était beaucoup trop. On oubliait que c’était précisément dans une pensée de prosélytisme religieux qu’il voulait développer les facultés. Il était convaincu, en effet, que l’intelligence éclairée va droit à la religion. «L’intelligence est la mère de la piété : donc il faut que la mère, la bonne nourrice, devienne forte et de plus en plus vig'oureuse. » On se défiait de cette culture intellectuelle qui devenait l’élément essentiel de l’éducation. Trop d’études grammaticales, disait-on; pas assez de catéchisme. Mais Girard, fort de ses bonnes intentions, répondait que l’intelligence est un don du ciel, et que ce serait donc comme une irrévérence envers Dieu, et même une sorte de révolte, que de négliger de cultiver un don que nous tenons de ui : « Il faut que l’intelligence s’épanouisse comme la fleur » (1).
Et se retournant contre ceux qui lui reprochaient d’abuser des études profanes, il s’écriait, non sans éloquence :
Hommes de prévention et de scrupule, ne chiffrez plus désormais : vos chiffres sont arabes et mahométans. Gardez-vous bien de lire et d’écrire, car on dit que vos caractères viennent de l’idolâtre Phénicie. Ne touchez, ni or, ni argent, de peur que des mains païennes ne les aient tirés des entrailles de la terre. Défendez- vous même
(i) Discours sur la nècessilè deculliver V intelligence des enfants, Qic. y prononcé en 1821, public à Paris, en 1848.